Le divorce avant le mariage

Il y a des moments où on est bien obligé de prendre parti. Mais cette fois, l’expression ne se réfère plus aux partis politiques. Avec le projet de loi El-Khomri, on nage en pleine folie. Dans cette affaire, tout le monde joue (c’est le cas de le dire) à contre-emploi.

 Image (Le divorce avant le mariage)

La loi-Travail à laquelle la pauvre Myriam El-Khomri sert de prête-nom et de bouc émissaire est en fait une émanation directe d’Emmanuel Macron, Ministre de l’Économie, et de Manuel Valls, Premier Ministre. Cette loi, pondue par un gouvernement étiqueté à gauche, est soutenue par les dirigeants les plus durs de la droite alors qu’elle est récusée par toute une aile du Parti Socialiste. Jamais on n’avait vu ça ! Nicolas Sarkozy chante le couplet de l’incompétence des lycéens à comprendre cette loi –mais quand il évoque son propre projet de supprimer 350 000 postes de fonctionnaires, on n’a que trop bien compris. Quant au MEDEF, il applaudit des deux mains cette loi pour la bonne raison qu’elle applique tous ses desiderata.

Lutte des classes ?

            La question n’est pas d’opposer les salauds de patrons aux bons travailleurs. Elle est de savoir si, comme le dit le leader de la CGT Philippe Martinez, il est bien indiqué de commencer par les modalités du divorce avant même de parler du mariage. Car cette loi sur l’Emploi est surtout une loi sur le Licenciement. Or, voilà plus de trente ans que les gouvernements facilitent les procédures de licenciement –j’en ai même un souvenir très précis qui date du printemps 1986. Résultat : 6 millions de chômeurs, pratiquement aucun jeune, même diplômé, disposant d’un emploi stable. 90 % des nouvelles embauches se font en CDD ou en intérim, alors que les contrats courts ne représentaient que la moitié des embauches il y a trente ans. Pire encore : la durée de ces emplois précaires a raccourci, et souvent ils sont renouvelés au lieu d’être convertis en emplois stables. Allez donc acheter une maison, prendre un crédit, faire un projet d’envergure, créer une entreprise, avec une telle insécurité ! Le blocage, il est là, même si, sur l’ensemble du salariat, 87 % des emplois sont en CDI –mais au bout de quel parcours du combattant ?[1]

            La trame de cette loi consiste à largement transférer aux accords d’entreprise ce qui relevait du Code du Travail. Autrement dit, de délégiférer, de privatiser les rapports employés-employeurs, de parier sur un accord entre les patrons, qui sont tous très gentils, et les ouvriers qui, comme chacun sait, ont les moyens de résister à une société cotée en Bourse ou à une multinationale. Voilà pourquoi, dans les manifestations, on a entendu parler de « Retour à Germinal » ou « d’un grand bond en avant vers le xixe siècle ».

C’est reparti comme en 36 !

Lisant La condition ouvrière, le livre de la philosophe Simone Weil, écrit juste avant et juste après les réformes de 1936, j’ai été sidéré de constater que le patronat n’a aucunement changé de logique depuis les années 30. Simone Weil y rapporte une conversation entendue dans le train entre deux patrons ; c’est assez savoureux : « Voilà qu'on reparle du contrôle de l’embauche et de la débauche. […] Dans les mines, on met des commissions paritaires, oui, avec les représentants ouvriers à côté du patron. Vous vous rendez compte ? On ne va plus pouvoir prendre et renvoyer qui on veut ? »[2]

Ce qui est dangereux dans cette loi, c’est que, contrairement à sa vocation de loi, elle orchestre le recul du droit du Travail. Il ne s’agit pas de laisser les choses en état, ni de rendre tout licenciement trop contraignant. Il n’en reste pas moins que le salarié n’est pas le puissant et que, en tant que tel, il doit être protégé contre les abus éventuels de son employeur. Et je voudrais citer ce rappel magnifiquement résumé dans la tribune que Martine Aubry et plusieurs cosignataires ont fait paraître dans Le Monde du 25 février : « Le droit n’enferme pas, il libère. Il libère en arrêtant la liberté des autres où commence la sienne. Il libère en apportant aux plus faibles les droits qui visent à rééquilibrer les rapports dans l’entreprise. »

Oui, le droit sert à ça : à contenir les abus, et pas à paralyser le marché du travail. En l’état, cette loi El-Khomri ne résoudra rien en un temps où on cherche à organiser le travail avec le minimum de travailleurs. Avez-vous remarqué que, quand on a un emploi, on a l’impression d’avoir reçu la charité ? Autrefois, on nous apprenait à l’école que travailler, c’était contribuer à une œuvre commune. Nous en sommes loin.


[1] http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/03/10/le-cdd-l-exception-devenue-la-regle_4880526_4355770.html

[2] La condition ouvrière p.163, Gallimard « Idées », 1951 (édité par… Albert Camus).

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