L’Europe est-elle vraiment fraternelle ?

Que devient le rêve européen ? Et à qui peut-on se référer pour réfléchir aux principes de sa mise en œuvre ? Les déclarations qu’Albert Camus a faites il y a presque 60 ans ont de quoi nous inspirer.

 Image (L’Europe est-elle vraiment fraternelle ?)

Les grands artistes, les grands écrivains ou les penseurs visionnaires, c’est comme les voitures solides : on ne discerne vraiment leurs qualités qu’avec le recul du temps. Récemment, j’ai lu et contemplé Le monde en partage, le très beau livre dans lequel Catherine Camus met en vis-à-vis de superbes photos relatives aux voyages de son père, et des citations de son œuvre.

À bien des égards, Camus a été prophétique. Par exemple, quand on voit les fac-simile des lettres qu’il a adressées à des chefs d’État ou des ministres pour éviter l’exécution à des prisonniers d’opinion ou même à des collabos français qui auraient rêvé de l’assassiner, la façon dont il rédige ses courriers est tout à fait dans la ligne de ce qui se fait à Amnesty International. Or, Camus meurt en 1960, et Amnesty est créé en 1961…

Europe contrainte ?

Mais pour cette fois-ci, je voudrais commenter un de ses textes sur l’Europe. Quand je l’ai lu, je me suis dit qu’il pourrait aujourd’hui encore servir de ligne de conduite :

 

« Unité et diversité, et jamais l’un sans l’autre, n’est-ce pas la formule même de notre Europe ? Elle a vécu de ses contradictions, s’est enrichie de ses différences et par le dépassement continuel qu’elle en a fait, elle a créé une civilisation dont le monde entier dépend même quand il la rejette. C’est pourquoi je ne crois pas à une Europe unifiée sous le poids d’une idéologie ou d’une religion technique qui oublieraient ses différences. Pas plus que je ne crois à une Europe livrée à ses seules différences, c’est-à-dire livrée à une anarchie de nationalismes ennemis.[1]

 

Ce texte d’un entretien paru en 1957 aide à comprendre l’euroscepticisme qui affecte aujourd’hui bon nombre d’entre nous. La génération de Mitterrand était obsédée, à juste titre, par le retour de la guerre. Il fallait donc faire l’Europe, quitte à passer en force. Autrement dit, on a voulu imposer l’unité –ce qui pouvait fonctionner à 6, au début, mais beaucoup moins bien à 28, comme aujourd’hui. Du coup, nos différences, ou plutôt nos divergences nous explosent à la figure ! On a voulu mettre ensemble des économies et même des civilisations disparates, de vieilles démocraties avec des nations habituées à un passé dirigiste ou à la corruption généralisée, ou encore une nation (la Yougoslavie) qui a éclaté en micro-États qui ne s’entendent pas,[2] ou bien le chef d’entreprise français avec le plombier polonais ou le chauffeur de camion roumain, etc.

Comme le disait Jean-Claude Guillebaud, à force de vouloir éviter la guerre, on a créé dans l’Europe la guerre économique –il y a par exemple un abîme entre l’économie grecque et l’économie allemande. Et pour reprendre les termes de Camus, on a imposé une idéologie (celle du tout-libéral qu’aime tant Emmanuel Macron) et aussi cette religion technique qui a engendré une génération de politiciens froidement technocrates à qui les cours de la Bourse tiennent lieu de « pensée ».

La fraternité, ça se mûrit

Quant à nos différences, il ne faut ni les gommer, ni les exalter, dit Camus. Les deux guerres mondiales ont été l’exacerbation ridicule et meurtrière de nationalismes ennemis. Mais l’Europe de Maastricht et, je le pense de plus en plus, de l’euro, c’est le nivellement des particularités nationales. En gros, on a voulu jouer aux États-Unis avec des nations qui ont 1000 ou 2000 ans, et pas 200.

Y a-t-il une fraternité européenne ? Oui, et à certains égards, elle fait encore envie. Rappelons tout de même que c’est certainement en Europe (de l’ouest) que les Droits humains sont le moins malmenés. Camus dit que c’est une civilisation dont le monde entier dépend même quand il la rejette. Mais on voit bien qu’à force de fabriquer une fraternité au forceps, l’Europe est en train de se discréditer, par exemple sur la question des réfugiés syriens où les positions au sein de l’Europe sont carrément antagonistes en fonction de la disposition géographique des États, de leur histoire et de leur prospérité. L’idée européenne est à promouvoir, mais l’Europe qu’on est en train de nous imposer laisse apparaître son aspect artificiel et trop vite bricolé.


[1] Œuvres complètes, p. 586. Cité dans op.cit. p. 183, Gallimard, 2013.

[2]La Yougoslavie était d’ailleurs une confédération d’États de traditions et de religions disparates (une Europe miniature ?) dont l’unité plus ou moins factice explosa dramatiquement dans les années 1990.

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