On réagit, ou on se fait hara-kiri ?

Le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 doit être l’occasion de soulever quelques questions de fond : Que devons-nous défendre ? Que devons-nous combattre ? Et comment sortir de la langue de bois ?

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Je n’ai jamais acheté Charlie Hebdo. Cependant, en tant que croyant républicain, je reconnais le droit au blasphème même s’il me reste en travers de la gorge. Charlie Hebdo a au moins eu le mérite de ne pas être lâchement sélectif : là où d’autres caricaturaient confortablement le Christ sans oser affronter l’islam, Charlie Hebdo a eu le courage de ne pas s’autocensurer ; ce courage fait de ses membres des martyrs de la presse libre et, en ce sens-là, ils méritent notre respect.

            Au matin du 7 janvier, on a entendu parler fugitivement d’un attentat au Yémen. Je me suis dit : Tiens, si c’était en France, ça ferait beaucoup plus qu’un entrefilet. Quelques heures plus tard, j’allais être servi. Le Yémen a entièrement disparu des médias audiovisuels et n’était que brièvement évoqué par quelques supports sur Google News : 49 morts et 70 blessés… (chiffres du 8-1-15). Tout le monde s’en fout, y compris dans la presse internationale. En Irak, en Syrie, au Nigeria, on massacre, on décapite, on viole, on kidnappe en masse et tout le monde s’est habitué. La mort de Cabu, de Wolinski, de Charb, de Tignous, de Bernard Maris et de plusieurs d’autres, dont deux policiers, nous réveillera-t-elle sur les horreurs qu’on endure quotidiennement ailleurs dans le monde ?

Quelques questions gênantes

            Il va falloir faire le ménage dans nos pensées et dans nos pratiques : cela devient vital. Voici donc quelques questions :

            Comment concilier liberté de la presse, droit au blasphème et respect des croyances ? Question subsidiaire : pourquoi Mohammed, dans une religion strictement monothéiste, est-il de facto plus sacralisé que Jésus-Christ, Fils de Dieu pour les chrétiens ? Il y a là un phénomène d’idolâtrie auquel devraient réfléchir les théologiens musulmans.

            Quand cessera-t-on de dire que la religion musulmane est exclusivement tolérante et pacifiste ? « Pas de contrainte en religion », certes, (Q. 2.256), ce verset est souvent cité. Mais que fait-on des versets ouvertement violents jusque dans la même sourate ? Les assassins de Charlie Hebdo ne pouvaient-ils pas se prévaloir, entre autres, de ce verset coranique : « Combattez : ceux qui ne croient pas en Dieu et au Jour dernier ; ceux qui ne déclarent pas illicite ce que Dieu et son Prophète ont déclaré illicite : ceux qui, parmi les gens du Livre, ne pratiquent pas la vraie Religion. » (Q. 9.29) Remarquez que ce verset s’applique aux Juifs et aux Chrétiens, qui sont pourtant privilégiés par l’islam ; quant aux polythéistes, ils doivent être carrément tués s’ils ne se repentent pas (Q. 29.5 ; il y a d’autres versets analogues). Quelqu’un comme le franco-tunisien Abdelwahab Meddeb avait osé parler à cet égard de la « maladie de l’islam » ; il nous a hélas quittés deux mois avant l’attentat. La révélation coranique étant donnée d’un bloc comme parole incréée de Dieu, cela pose des problèmes exégétiques différents de ceux de la Bible, qui est un recueil de livres s’inscrivant dans au moins mille ans d’histoire juive (cela ne doit pas minimiser la violence d’un livre comme celui des Juges, mais permet d’aborder sereinement les Évangiles ; cette progression dans la Révélation n’est pas applicable au Coran).

            L’Occident, avec ses convictions molles, est beaucoup trop tolérant avec les intégristes qui font régner leur loi dans certaines cités. Il serait bon que la communauté musulmane (en supposant qu’elle soit une) fasse elle-même le ménage parmi ses fidèles. Si elle ne le fait pas, et rapidement, il faudra que la République le fasse, et fermement. Il n’est pas acceptable que des hommes voilent leurs femmes de la tête aux pieds, ou que des « grands frères » traitent de putes leurs sœurs et les pourchassent sous prétexte qu’elles portent la jupe. Cela, en France, c’est NON. À force de laisser s’installer des zones de non-droit, ou de droit parallèle, on récolte ce qu’on a semé. Une telle fermeté rendrait service à l’immense majorité des musulmans de France qui sont les premières victimes réelles et potentielles de ce climat explosif. Plusieurs imams, comme celui de Drancy, ont déjà fait preuve à cet égard d’une bravoure personnelle qui est à saluer et à protéger.

Des limites, mais lesquelles ?

            Je ne sais pas s’il faut pleurer sur Charlie Hebdo parce que, comme je l’ai entendu, « on a le droit de faire ce qu’on veut ». Dans aucune société on ne fait ce qu’on veut. Tout le problème est de savoir sur quelles valeurs communes nous sommes prêts à nous entendre. Pour ma part, je pense qu’on peut publier ce qu’on veut à ses risques et périls, mais que ceux qui se sentent attaqués ont le droit de répondre vertement s’il le faut. Évidemment, rien ne justifie le meurtre. Ce que je veux retenir de Charlie Hebdo, c’est que ce périodique a le courage que n’ont pas toujours les journaux, notamment confessionnels, qui sont trop lissés, trop policés, trop « propres sur eux », trop consensuels, trop bien élevés, à une époque où trop de scandales mériteraient qu’on se révolte, notamment sur le plan économique, et aussi sur le plan des valeurs.

            Cela vaut pour l’islam. Il est l’objet soit d’un œcuménisme bébête, soit d’une agressivité inculte –l’inculture provenant à la fois de ses adversaires et de ses propres rangs. Maintenant, on se met à table, et on discute, loyalement, ce qui est la condition d’une fraternité authentique. Sans édulcorant.

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