Cohabitation et préjugés culturels en France

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Cohabitation et préjugés culturels en France

La France a une forte tradition centralisatrice. Les autorités ont systématiquement promu la culture française et républicaine au dépens des sous-cultures régionales, jusqu’à interdire encore dans les années 1960, sous peine de sanctions, l’utilisation des langues régionales dans les cours de récréation des écoles. L’école républicaine, établie en 1881 en vue de forger une identité nationale (qui dépasserait le conflit entre catholiques et anticléricaux) a été un puissant instrument d’intégration des enfants issus des vagues successives d’immigration. En gommant leur particularité, et en se laissant assimiler, les étrangers capables de maîtriser la langue et d’adopter la culture françaises, quelque soit la couleur de leur peau, s’intègrent assez bien dans la société. Le principe républicain de l’égalité, assez scrupuleusement appliqué par l’administration, ouvre (presque) toutes les portes à ceux qui acceptent de payer ce prix.

Le défi de l’intégration

Cela ne signifie pas, évidemment, que le racisme et la xénophobie n’existent pas en France, car la pratique ne se conforme pas toujours à la théorie ! Même si les comportements et les paroles racistes sont sévèrement réprimés par la loi, les attitudes intérieures des citoyens ne sont pas toujours bien disposées à l’égard des étrangers, et en particulier à ceux qui sont différents. Le score électoral du Front National, connu pour son opposition à l’immigration le laisse deviner, et le Front a des sympathisants même dans les Églises évangéliques(1).

La crise urbaine en France ne s’exprime pas tout à fait de la même façon qu’aux États-Unis ou en Grande-Bretagne. Elle se manifeste dans les médias comme un problème de « quartiers » plutôt que comme un problème racial, même si de jeunes immigrés sont souvent au centre de l’attention. Serait-ce de la part des autorités un refus louable d’alimenter le racisme ou une volonté authentique de protéger les populations immigrées ou une simple forme de déni ? Comment savoir justement si un problème est d’ordre racial ? Law remarque qu’il suffit que quelqu’un le croit d’ordre racial, pour qu’il le devienne tôt ou tard(2) ! Dans le contexte américain, Kehrein remarque qu’il est toujours difficile à la majorité d’admettre que le racisme existe, et que tous y participent, que cela soit de manière active ou passive(3). Pour diverses raisons, explique-t-il, presque tout le monde lutte contre des préjugés et des craintes à l’égard de personnes d’autres races(4). Si le péché atteint tous les humains (Rm 3.23), et le racisme est une manifestation du péché, il est effectivement logique de conclure que tous les humains doivent combattre la tentation du racisme.

« Je ne suis pas raciste », les Français ont l’habitude de dire fièrement, en se comparant à leurs cousins d’outre-Atlantique ! Afin de mieux sensibiliser leurs lecteurs au problème, Washington et Kehrein définissent le racisme à la manière afro-américaine, de manière plus large que la race dominante n’a l’habitude de faire. Prendre un homme de race blanche vêtu en tenue médicale pour un médecin, et un homme de race noire dans la même tenue pour un aide-soignant est considéré par un Afro-Américain comme un comportement raciste(5). Avec cette définition-là, on comprend que le problème soit assez étendu !

« Nous ne sommes pas racistes ! » la plupart des chrétiens évangéliques français diraient-ils en chœur. « Noirs » et « Blancs », en effet, assistent ensemble au culte, chantent ensemble et écoutent ensemble les mêmes prédications. Jusque-là, pas trop de problèmes, même si les « Noirs » trouvent l’accueil plutôt froid, et le chant sans grand enthousiasme. En regardant de plus près, cependant, on remarque que les responsables de l’Église s’empressent d’accueillir des familles « blanches » qui arrivent dans la région, ils notent leurs coordonnées et leur proposent rapidement une visite à domicile. Plusieurs dimanches de suite, par contre, les « Noirs » ont l’impression d’être invisibles à ces mêmes responsables d’Église. D’ailleurs, « ils se ressemblent tous ! », et les « Blancs » ont du mal à mettre un nom sur leur visage. Dans les registres de l’association culturelle, les « Blancs » figurent nombreux, et les « Noirs » sont quasi absents. Même si les « Noirs » sont en majorité dans l’assemblée, cela semble naturel que la majorité des responsables et des conseillers de l’Église, ainsi que des animateurs du culte soient « blancs ». « Nous ne sommes pas racistes (consciemment) ! », mais en pratique, les chrétiens évangéliques français en donnent parfois l’impression ! 

La France et les États-Unis, une comparaison

En France, nous aimons bien comparer notre propre expérience de l’intégration des minorités ethniques à l’expérience américaine, et brandir le « communautarisme » dans les pays anglo-saxons comme un épouvantail. L’expérience des États-Unis a été diversement appréciée, mais il y a certainement des leçons à en tirer pour la France. Rhodes distingue deux phases dans le multiculturalisme américain : (1) les années 50-60, avec la lutte contre la ségrégation, l’idéal de l’intégration, et le rêve libéral d’une société daltonienne ; (2) les années 1970 et suivantes, avec la primauté de l’identité communautaire et de la préférence raciale, le produit du « clash » entre le militantisme noir et l’intransigeance blanche. Le multiculturalisme serait-il une stratégie de dépassement du racisme ou un retour à la ségrégation ? Autrefois on dépeignait la société comme un « melting-pot », aujourd’hui on la dépeint plutôt comme une mosaïque (avec des composants qui refusent de fondre !). À la place d’une identité nationale (même si on n’y était pas assimilé, on pouvait y rêver) on substitue des identités ethniques irréductibles. Il y aurait cinq « melting-pots », et non plus un seul !

Dans la société américaine contemporaine, Rhodes croit pouvoir distinguer cinq identités ethniques permanentes (blanche, noire, hispanique, asiatique et amérindienne), auxquelles on n’a pas le droit de vouloir échapper, et une sorte d’obligation morale d’être authentiquement soi ! Pour se trouver et être reconnu comme individu, il suffit de trouver son ghetto, d’adopter sa vision du monde, son langage, son style d’habillement ! La conformité au stéréotype devient la garantie de l’authenticité ! 

« Un culte de l’ethnicité (…) a renversé le mouvement de l’histoire américaine et produit une nation de minorités ». Cela permet à tout le monde de se positionner en tant que victime d’une société oppressive, blanche, patriarcale, raciste et sexiste. Rhodes continue en évoquant une bande dessinée de la série « Doonesbury » dans laquelle on voit un président d’université se défendre devant des manifestants noirs, en disant : « Je vous ai accordé votre programme d’Études Afro-américaines, et votre syndicat noir, mais je refuse de vous accorder une fontaine publique noire ! »(6).

Rhodes emprunte une métaphore de l’Amérique multiculturelle(7) : un musée avec cinq grandes salles, chacune célébrant un héritage culturel distinct, sans portes communiquant entre elles, mais donnant sur une salle centrale, qui est complètement vide, car il n’y a pas de principe unificateur au cœur de l’Amérique multiculturelle  ! Il compare la situation contemporaine des USA à cinq Babel en concurrence ! Il y aurait, selon lui, « babélisation » plutôt que « balkanisation » ! Comme autrefois, on refuserait de s’écouter, et chacun essaierait de crier plus fort que les autres ! Sans objectif national en commun, des hostilités tribales risquent de s’allumer. Lassée des conflits idéologiques des années 1960 et 1970, la société américaine se tournerait vers des conflits ethniques.

Cette expérience américaine fait peur aux Français, à qui le multiculturalisme est souvent présenté comme une division et une régression(8). La société multiethnique qui se met en place dans les grandes villes françaises, ainsi que la perspective de l’Union Européenne à vingt-cinq nations, nous obligent, cependant, à prendre très au sérieux la question suivante : « Comment vivre ensemble avec nos différences, à la fois libres et égaux, sans pour autant renoncer au partage d’une référence commune ? »(9) 

Les enjeux de la cohabitation culturelle

Pour nous aider à sortir des impasses dans le débat, Rhodes fait une distinction utile entre pluralité et pluralisme. Il souligne que la pluralité, et jamais le pluralisme, est la donne. La pluralité présuppose un fondement commun, exprimé de manière différente : sans être toujours en accord, on s’engage à travailler en vue de l’unité. Le pluralisme, par contre, présuppose l’absence de fondement commun et l’incapacité de se mettre d’accord. Tolérants, ou simplement indifférents, à l’égard de l’autre, les uns et les autres se laissent faire. Cette confusion-là est à la base d’une autre : la confusion entre le multiculturalisme (la reconnaissance de la donne de la pluralité, qu’on peut vivre dans l’unité) et le communautarisme (qui naîtrait du relativisme et de l’anarchie). Cette confusion fausse le débat en France, et impose une polarité stupide entre le salut dans l’idéal républicain et le communautarisme de tous les dangers. Le multiculturalisme n’est pas forcément de type « éclaté » comme aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, ou une priorité absolue serait accordée à la dimension culturelle. Il existe aussi un multiculturalisme « intégré », prenant en compte à la fois les dimensions culturelle et sociale, comme au Canada, en Australie ou en Suède(10).

Pour les minorités ethniques qui n’ont pas bien réussi l’intégration dans la société française par le biais de la langue et de la culture (on pense aux difficultés de beaucoup de Chinois, ainsi qu’aux mères de famille qui arrivent en France à l’âge mûr grâce au « regroupement familial »), ne faudrait-il pas regarder la réalité en face et accepter de reconnaître l’existence de communautés étrangères (même de caractère passager) et le besoin de « paliers » d’intégration progressive ? La politique républicaine (l’assimilation directe des populations étrangères) est claire, mais d’autres institutions, comme les Églises, sont-elles obligées de s’y conformer ou de marcher au même pas ?

Le sociologue français Dominique Wolton a une perspective très positive de la pluralité :

La France a la chance d’être partout présente dans le monde par l’intermédiaire de ses collectivités territoriales réparties sur trois océans… L’extrême diversité… nous permet d’éviter l’européocentrisme … de vivre en grandeur nature le défi de la diversité culturelle … Si ces outre-mers n’existaient, on rêverait qu’ils puissent exister. Ils existent, et au lieu d’en être fière, la France… éprouve une difficulté à se situer… L’absence de valorisation de cette réalité, par la France, illustre l’absence de réflexion sur les nouveaux enjeux de la cohabitation culturelle(11).

Cette perspective pourrait-elle donner un nouvel élan aux Églises ?

Préjugés culturels

Du fait que, tout en étant une richesse, la diversité culturelle a aussi des inconvénients, elle est à l’origine de tensions et de conflits, dont la plupart ont lieu au niveau inconscient. Dans les relations avec une autre culture, on ne comprend pas toujours ce qui se passe, et on se sent confus et incompris. Pour développer une sensibilité interculturelle, Law propose qu’on examine la partie inconsciente de sa propre culture. Cela est parfois douloureux (à l’image du poisson tiré de l’eau et manquant cruellement d’oxygène, qui prend du recul par rapport à sa propre « culture » !), mais peut aussi être très révélateur(12). Kehrein raconte comment il a appris pendant ses études à l’Institut Biblique Moody à Chicago dans les années 1960 à voir le monde des Blancs au travers les yeux d’un camarade noir. Ce camarade lui a montré combien c’était pénible d'être remarqué en rentrant dans une salle de classe de Blancs, d’attirer des regards hostiles en discutant avec une fille blanche, ou de recevoir fréquemment des demandes de « perspective noire » sur des questions en débat (alors que les opinions des Noirs ne se réduisent pas à une seule)(13).

En parlant de leurs expériences de groupes multiculturels, 80% des personnes interrogées par Law faisaient part de frustrations. Habituellement, le groupe de la culture majoritaire fixe l’ordre du jour, monopolise les échanges, prend la plupart des décisions… et se sent coupable en constatant que les autres groupes ethniques se mettent en retrait ! Law l’appelle le « scénario du loup et de l’agneau ». Séparément, les loups et les agneaux s’en sortent très bien, mais lorsqu’ils se rencontrent, c’est la catastrophe ! Du coup, les représentants des cultures dominantes et minoritaires renoncent à se réunir. Les cultures du monde ressemblent aux animaux du monde, chaque espèce ayant ses caractères propres… les uns ayant un comportement plutôt individualiste et agressif, et considérés comme forts, et les autres ayant un comportement plutôt grégaires et passifs, et considérés comme faibles(14)

Avec nos principes et notre idéal républicains, aurions-nous la fâcheuse tendance en France d’ignorer ce genre de frustrations ? Avec notre idéal évangélique de « tous un en Christ Jésus » serions-nous inconscients de nos préjugés et de nos comportements ethnocentriques dans les Églises ? La culture est une question sensible, mais en évitant d’en parler, nous ne l’évacuons pas. Elle devrait trouver sa place, de temps en temps, dans l’accompagnement pastoral des membres de l’Église ainsi que dans l’ordre du jour de tout conseil et de toute assemblée générale. Un plus fort niveau de sensibilité culturelle de notre part révélerait des situations douloureuses, dont le règlement nous prendrait un temps précieux mais, dans le long terme, nous permettrait de vivre des relations interculturelles beaucoup plus saines. Dans une société multiculturelle, la culture ne va pas de soi, elle exige une réflexion active.

 


1. À l’occasion d’une visite dans les années 1980 dans une Église Évangélique du Sud-est de la France, l’auteur a entendu des expressions ouvertes de soutien au Front National de la part de membres d’Église d’origine pied-noir. Cp. aussi GIRONDIN, op. cit. pp. 56-57.

2. Eric H. F. LAW, The Bush Was Blazing But Not Consumed, Developing a Multicultural Community Through Dialogue and Liturgy, St Louis MO, Chalice, 1996, p. xi.

3. Raleigh WASHINGTON et Glen KEHREIN, Breaking Down Walls, A Model for Reconciliation in an Age of Strife, Chicago, Moody Press, p. 38.

4. Ibid., p. 23.

5. Ibid., p. 13.

6. Citation de A. M. Schlesinger par Stephen A. Rhodes, Where the Nations Meet, The Church in a Multicultural World, Downers Grove, IL, Inter-Varsity Press, 1998, p.30.

7. Ibid., p.32.

8. Girondin, op.cit., p.118.

9. Ibid., p.117.

10. Cf. Michel Wieviorka, cité dans Girondin, op.cit., pp.123-24.

11. Cité dans Girondin, op.cit., pp.38-39.

12. Ibid., pp.9-10.

13. Washington et Kehrein, op.cit., p.39.

14. Law, 1993, op.cit., p.2-3.

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