Culturel au pluriel

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Les Églises connaissent de plus en plus de diversité culturelle, ce qui n’est que le reflet d’une société devenue multiculturelle. Que se passe-t-il au juste dans la société, depuis quelques décennies ? Ce chapitre en dresse un tableau.

Culturel au pluriel

Vous avez dit « culture » ?

Employé si souvent et si facilement, le mot « culture » devient vite source de confusion, tellement ses significations sont variées. Vous avez dit « culture » ? Précisons ce que nous entendons par là.

Pour étonnant que cela puisse paraître, c'est un terme biblique. On le trouve sur les premières pages des Écritures, dans le cadre du mandat « créationnel ». Quand Dieu a créé l’homme et la femme à son image, il les a chargés de remplir la terre, de la gérer, et de dominer sur les autres espèces vivantes (Genèse 1.27s.). Dans le deuxième récit de la création, ce mandat est résumé en deux verbes : travailler et garder. Les mots originaux hébreux sont riches de sens. Le deuxième, chamar, se traduit par « garder » ou « protéger » - ce qui va plaire aux chrétiens soucieux de la protection de l’environnement ! Dans le cadre de notre sujet, c’est le premier verbe qui nous intéresse le plus : abad, qui signifie non seulement « travailler » et « labourer (la terre) », mais aussi « servir » (le prochain, ou Dieu). La Vulgate, la Bible en latin, l’a traduit par le verbe colerē, dont sont formés le participe passé cultus et le substantif cultura. Vous reconnaissez là l’origine de notre mot « culture », qui, à son tour, est à l’origine du verbe « cultiver ».

En effet, le sens premier de ces mots est agricole. Labourer la terre, travailler les champs, semer et récolter des céréales et d’autres produits afin que l’homme puisse se nourrir.

L’évolution du terme

Aujourd’hui encore, nous utilisons le mot « culture » dans ce sens agricole, mais pas seulement. Il est intéressant de suivre son évolution au cours de l’histoire, dans différentes langues européennes(1).

Les philosophes romains, tel Cicéron, utilisent le mot cultura dans un sens agricole, mais aussi dans un sens figuré. Selon eux, la philosophie est la « culture de l’âme » ou « de l’esprit », permettant de bien orienter notre volonté, nos pensées, et nos désirs. Cette connotation intellectuelle est à l’origine du sens moderne de culture.

Au Moyen-âge, on lui donne un sens intellectuel, mais aussi spirituel, quand les croyants sont exhortés à développer la « culture du Christ », ou bien la « culture de la religion chrétienne ». Aujourd’hui, nous dirions spiritualité, ou vie de disciple.

Reprenant la notion d’un travail de l’esprit, les penseurs de la Renaissance et du XVIIe siècle distinguent la culture du culte, un terme pourtant dérivé de la même racine latine (colerē - cultus). Ils introduisent le terme « culte » (cultus) pour désigner le service religieux rendu à Dieu, notamment dans la liturgie, à la différence de la culture qui devient alors « le synonyme de la connaissance, de l’éducation, du savoir et de la science, et désigne ainsi la faculté intellectuelle »(2).

A partir de là, cette notion va se décliner de différentes manières. En France et en Angleterre, culture va signifier (1) le travail agricole de la terre, (2) le soin que l’on prend au développement de l’esprit, surtout dans le domaine des arts, et (3) le raffinement des manières. On parle d’une personne « cultivée », dans le sens d’être instruite et « civilisée » dans son comportement.

En revanche, les intellectuels allemands vont développer l’idée de la « culture du peuple », qui témoigne de la spécificité de l’ensemble des personnes qui le constituent. La Kultur d’un peuple, c’est sa langue et son rôle dans l’Histoire. C’est sa civilisation, son développement intellectuel, technique, économique, artistique, spirituel. La « culture » d’un peuple le rend unique. C’est là que réside son identité collective. Comme le disait l’écrivain Thomas Mann : « la culture est un système de valeurs qui s’oppose à n’importe quelle autre culture en cela qu’elle est l’expression de l’esprit d’un peuple donné »(3). Cette culture n’est pas l’état naturel des hommes qui constituent le peuple, mais plutôt leur potentiel dans tous les domaines de la vie. Elle se travaille et elle se construit, par le moyen de l’éducation notamment.

Au XIXe siècle, la notion d’une culture nationale va se répandre, et s’allier à l’idée du progrès dans le domaine de la civilisation. On considère que les cultures européennes représentent le niveau le plus élevé de l’évolution de l’humanité. D’où les efforts de les répandre, et parfois de les imposer aux autres peuples.

Concept anthropologique

Le temps de l’impérialisme et du colonialisme européens est révolu. L’idée de la supériorité d’une certaine civilisation est devenue suspecte. Même le terme « civilisation » est passé de mode, puisque trop identifié à la notion de progrès. Aujourd’hui, on parle plutôt de la « culture » de tel ou tel peuple, et il est de bon ton de dire que toutes les cultures se valent.

Cette notion « neutre » de la culture a été développée par les sciences sociales. Depuis le début du XXe siècle, des anthropologues (parfois appelés ethnologues) ont observé et analysé les modes de vie des peuples prétendus « primitifs », dans le monde entier. Leur démarche était de les décrire avec un maximum d’objectivité, et un minimum de préjugés, scientifiques ou autres. Quand ils parlent de « culture », c’est pour désigner tout ce qui caractérise le vivre ensemble d’un peuple : coutumes, relations sociales, conception de la réalité, symboles, traditions, y compris ses croyances et pratiques religieuses. Suivant cette approche, on ne porte pas de jugement moral sur le mode de vie d’un peuple, ni sur ses rites religieux.

De nos jours, quelques significations plus anciennes du mot « culture » existent encore : les agriculteurs s’occupent des cultures de céréales et les viticulteurs de la culture de la vigne, on apprécie la culture générale d’une bonne éducation et d’une bonne connaissance de la littérature, et le Ministère de la Culture est chargé de promouvoir les arts – la Culture avec un C majuscule. Mais c’est le plus souvent dans le sens anthropologique du terme que l’on parle de « culture », surtout dans les sciences humaines, dans le discours intellectuel, et dans le monde politique, mais aussi dans la théologie et le langage chrétien. Nous parlons de la mission transculturelle, des Églises multiculturelles, de la difficulté de transmettre l’Évangile dans la culture française…


TROIS ÉLÉMENTS CLÉS


La culture est devenue un concept très large, et parfois assez flou, puisque chaque aspect d’une société est susceptible d’y être inclus. On peut dire, tout simplement, qu’une culture, c’est ce que nous faisons ici. Mais dès que l’on veut préciser ce que cela implique, les phrases se multiplient. Par conséquent, les définitions proposées sont assez élaborées, comme celle-ci :

La culture, c’est tout ce qui, transmis par l’éducation, passe d’une génération à l’autre en laissant une empreinte qui exprime l’identité de l’être humain et lui permet de se reconnaître comme membre du groupe auquel il appartient par sa naissance ou par choix. C’est aussi tout ce qui, acquis par l’éducation, est accompli par habitude. C’est enfin l’ensemble des critères qui décident des choix et des priorités. La culture est rendue possible par le privilège de la parole qui distingue l’être humain des autres êtres vivants. De même que l’on distingue entre la parole et la langue, il faut distinguer entre tout ce qui donne sens aux rapports que l’homme entretient avec son environnement : invisible (vie psychique, croyances, principes moraux), humain (relations et organisations sociales) et matériel (besoins et valeurs) et les codes indispensables à l’expression et à la communication(4).



Mais, comme le remarque Andrew Kirk, des définitions élaborées ne nous amènent pas très loin. Nous y voyons beaucoup plus clair dès que nous regardons les principales composantes de la culture d’un quelconque peuple ou tribu(5). Les spécificités que l’on trouve sont le plus souvent rangées dans trois catégories principales : des croyances, des valeurs et des formes extérieures(6).
Les croyances ou convictions d’une culture constituent ce que l’on appelle une certaine vision de la réalité (worldview), qui permet de percevoir, d’interpréter et d’évaluer la vie et le monde, et d’y réagir de manière appropriée. Les valeurs d’une culture sont les principes et les critères moraux qu’une société trouve acceptables ou intolérables, elles régissent les comportements. Étroitement liées à la vision de la réalité et aux valeurs sont les formes extérieures d’une culture : sa langue et surtout son langage, ses œuvres d’art, ses coutumes et ses institutions (fonctionnement de la famille, code de règles et de lois, systèmes d’éducation, structures économiques)(6).
La culture, selon Eric Law, donne une identité à un peuple, fonde sa dignité et assure sa continuité. Elle est déterminée en grande partie par la race et l’identité ethnique, mais les contextes géographique, social et familial y laissent leur marque(7). Law compare la culture à un iceberg : il y a une partie externe, visible et consciente (environ 10% : des choses qu’on voit, qu’on entend, qu’on sent et qu’on sait, et sur lesquelles on peut intervenir assez facilement) et une partie interne, invisible et souvent inconsciente (environ 90% : des croyances implicites, des schémas de pensée, des valeurs, qui influencent l’ensemble de notre comportement, et qui sont très difficiles à modifier)(8).

MANDAT CULTUREL


Dans le langage théologique, le terme « culture » peut avoir une autre signification encore, dans le cadre du mandat créationnel donné en Genèse 1 et 2. Quand « Dieu créa les hommes à son image, pour qu’il soit son image » (comme le traduit si bien la Bible du Semeur), il les chargea de gérer et développer la terre et tout ce qui la remplit. Dans la tradition calviniste et le courant évangélique, on parle du « mandat culturel ». Ainsi, le terme « culture » prend-il un sens beaucoup plus large que le seul travail agricole. L’homme est appelé à remplir la terre et à se multiplier. Pour cela, il va falloir créer des espaces vivables, fonder des familles, établir des liens sociaux, éduquer des enfants, construire des habitations, communiquer, mettre en commun des ressources, réfléchir aux expériences. Sa vocation est de vivre à la hauteur de l’image de Dieu dont il est porteur, c’est-à-dire déployer sa créativité et son intelligence, afin de rendre les conditions de vie agréables, d’y apporter de la beauté. Tout cela est compris dans l’œuvre selon le mandat « culturel ». La Bible du Semeur le décrit ainsi :

Représentant et ambassadeur de Dieu sur la terre, la gérance de ce monde lui est confiée.

La culture, la science et la technologie, le travail, les innovations, les arts mais aussi la vie de famille, la création des espaces vivables, le développement des communautés, le jeu, les loisirs, ce sont tous des expressions de cette souveraineté de l’homme…
L’homme n’a pas été créé pour pourvoir à la nourriture des dieux (c’est au contraire Dieu qui pourvoit à ses besoins), mais pour être...

1. Nous résumons l’étude sur ce sujet par Pamela STICHT, Culture européenne ou Europe des cultures ? Les enjeux actuels de la politique culturelle en Europe, Paris : L’Harmattan, 2000.

2. Idem, p. 16.

3. Cf. STICHT, op. cit., p. 21.

4. Charles-Daniel & Evelyne Maire, Parole de Dieu et culture des hommes, Valence, Ligue pour la Lecture de la Bible, 2005, p.43s.

5. Kirk, op.cit., p.85.

6. Ibid., p.86s.

7. Eric H. F. Law, The Bush Was Blazing But Not Consumed – Developing a Multicultural Community through Dialogue and Liturgy, St. Louis, Mo., Chalice Press, 1996, p.x-xi.

8. Ibid., p.4.

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