L’Église émergente, quelle mise en œuvre ?

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Deuxième volet d’une série de réflexions sur le mouvement des Églises émergentes. Dans l’article précédent (Cahiers N°84), l’auteur a montré que « l’Église émergente » est une notion finalement assez mouvante, aux frontières flexibles, et avec une grande variété ! Maintenant, il pose la question de sa « mise en œuvre ». Étant donné la diversité du mouvement, cette seule question peut faire débat. Pour les uns, il s’agira de faire exister de nouvelles formes d’Églises à l’intérieur d’un mouvement confessionnel. Pour d’autres, il s’agira de créer de nouvelles communautés ecclésiales en dehors de toute dénomination. Pour certains, l’objectif sera de faire évoluer voire de faire changer radicalement des Églises existantes. Pour d’autres encore, l’intention sera moins opérationnelle mais plus centrée sur l’importance de développer une conversation émergente, ou de faire exister un réseau entre ceux qui sont déjà engagés. Toutes ces approches peuvent nous aider, écrit Gabriel Monet. Si les exemples qu’il cite se trouvent plutôt dans le monde anglo-saxon, sa réflexion porte notamment sur le contexte francophone.

L’Église émergente, quelle mise en œuvre ?

« Le lieu le plus sûr pour un bateau est le port. Mais il n’a pas été fait pour cela ». Appliqué à l’Église on pourrait traduire cette maxime en disant qu’il est urgent de ne rien faire, car c’est plus sécurisant ; pourtant l’Église a vocation à être un corps vivant, un mouvement de disciples en marche. D’où la nécessité de faire émerger une Église fidèle, tant à Christ et aux Écritures, qu’à son lieu et son temps. 

Le Christ lui-même encourage à la nouveauté quand il affirme : « On ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres »  (Mc 2.22). Il était donc prévu que, pour accueillir le vin nouveau, de nouvelles outres soient utilisées. En d’autres termes, il est normal pour Jésus qu’il y ait renouvellement tant du contenu que du contenant. Il est positif et important que de nouveaux croyants se joignent à une communauté ecclésiale, mais tout aussi cohérent que la manière de vivre l’Église évolue et se renouvelle. Par ailleurs, Jésus ne veut pas des outres neuves pour la seule convenance de la nouveauté. C’est vraiment pour atteindre des objectifs précis que Jésus envisage cette nouveauté. Enfin, ce qui est intéressant dans l’approche de Jésus c’est que la nouveauté ne se fait pas au détriment de ce qui est ancien. Il est bien que les vieilles outres soient là pour le vin vieux, comme il est normal qu’il y en ait des neuves pour le vin nouveau. Il n’y a donc pas de condamnation ni de jugement à propos de ce qui est existant, qui est légitime et a à continuer. Ce sont là quelques éléments importants à garder à l’esprit alors que nous voulons envisager les modalités de mise en œuvre de l’Église émergente.

Mais que veut dire « mettre en œuvre » l’Église émergente ? Peut-on décréter cela ? Et qu’attend-on exactement ? C’est en gardant à l’esprit l’ensemble des potentialités du mouvement « émergent » et sans forcément trancher, que je veux réfléchir aux enjeux d’une mise en œuvre en lien avec l’Église émergente. Je le ferai en trois temps, d’abord en m’arrêtant sur une étude de cas, en l’occurrence le mouvement émergent Fresh expression de l’Église en Grande-Bretagne, en évoquant notamment la notion d’économie mixte qui en est issue. J’interrogerai ensuite la situation française ; avant de proposer quelques thèses pour le développement de l’Église émergente.

Une étude de cas, la Grande-Bretagne et son économie mixte

Dans le contexte britannique, depuis plus d’une dizaine d’années, un nombre impressionnant de nouvelles formes d’Églises a vu le jour. Observer la manière dont cela s’est opéré peut, sans aucun doute, être significatif et instructif. Petit retour donc sur quelques jalons et quelques éléments clés de cet essor.

En février 2004, l’Église d’Angleterre a adopté et publié un document intitulé Mission-shaped Church(1). Celui-ci décrit un nombre croissant de façons nouvelles ou différentes d’être Église(2) dans une culture en évolution ; il examine les raisons de cette évolution et il ouvre la porte dans une démarche prospective à ce qui pourrait se développer à l’avenir, en encourageant les initiatives. Mais ce qu’il faut souligner c’est que ce rapport ne s’est pas construit dans une dynamique du haut vers le bas, de la hiérarchie qui dirait quoi faire à la base. En effet s’est vraiment développée une « approche ‘par le bas’ [qui] est le fruit d’une méthodologie de travail contextuelle : trois ans de réflexion, mais aussi trois ans d’écoute et d’observation »(3). Comme l’a affirmé l’évêque Graham Gray, le président du groupe de travail : « Nous n’avons pas cherché à écrire un rapport pour dire à l’Église d’Angleterre ce qu’il fallait faire, mais pour lui dire ce qu’elle était déjà en train de faire, ainsi que pour indiquer ce qui était possible »(4). On peut d’ores et déjà noter deux éléments essentiels ici, qui sont la reconnaissance que l’initiative vient des praticiens, vient de la base, vient des Églises qui expérimentent de nouvelles manières d’être, vient de pasteurs et de laïcs qui osent essayer de nouvelles choses ; mais il faut aussi noter la prise en considération et la valorisation de cela par les autorités ecclésiales ! Dans ce sens, il n’est pas inintéressant de noter que l’Église d’Angleterre a saisi les enjeux liés aux ministères en lien avec l’émergence de nouvelles Églises, et c’est la raison pour laquelle a été défini en 2006 un ensemble de directives à propos de « ministères pionniers ordonnés » reconnaissant ainsi que des pasteurs puissent consacrer leur ministère à la mise en place de nouvelles expressions d’Église. Plus encore, en 2007 il a été fait de même pour les laïcs avec l’adoption de directives concernant la reconnaissance, la formation et le soutien de ministères pionniers laïcs.

Il n’est pas anodin que le rapport ChurchMission-shaped Church ait reçu un écho très favorable et qu’il ait dû être réimprimé six fois en quelques mois après sa sortie en 2004. Il a débouché sur une initiative de la part de l’archevêque de Canterbury, Rowan Williams, chef de l’Église anglicane, qui a fixé comme objectif de travailler à encourager de nouvelles expressions d’Église(5). Or il a, pour ce faire, utilisé l’expression : « une Église d’économie mixte » souhaitant que cohabitent les Églises « héritées » (inherited) et les « nouvelles expressions » d’Église (fresh expression). Or cette formulation et le concept qu’elle véhicule ont focalisé beaucoup d’intérêts, et de très nombreuses références sont faites à cette « économie mixte ». Elle a, du reste, été discutée et combattue de part et d’autre. Certains émergents l’ont critiquée pensant qu’une telle économie mixte allait finalement contribuer à l’intégration de nouvelles formes d’Églises dans l’institution. De l’autre côté, le concept a été critiqué à cause du fait que cela suggère que l’énergie se trouve du côté des nouvelles expressions et tend à dévaloriser les Églises « héritées ». Ceci étant, la réalité est en marche et les résultats suivent : des centaines de nouvelles expressions d’Église ont vu le jour et ont revitalisé l’Église d’Angleterre. 

L’économie mixte n’est pas simplement un slogan mais une réalité qui marche(6) ; en tout cas en Grande Bretagne. Et même si cela implique une forme de « desserrement des structures », celle-ci est « prudente » et progressive(7). D’ailleurs, c’est une économie mixte qui encourage la variété et non la compétition(8). Michael Moynagh(9) défend même le concept d’économie mixte en lui donnant une base théologique. S’appuyant sur les travaux de Ray Anderson(10), il montre que les Églises de Jérusalem et d’Antioche modélisent deux manières d’être Église qui peuvent correspondre aux réalités d’aujourd’hui entre les Églises historiques et émergentes. Les deux Églises de Jérusalem et d’Antioche étaient des Églises vivantes, en croissance et engagées dans la mission, même si leurs visions respectives étaient différentes, jusque dans certaines conceptions théologiques. Pourtant ces Églises étaient respectueuses l’une de l’autre et ont vécu un soutien mutuel. Si l’Église de Jérusalem a été centrale pendant un temps, celle d’Antioche l’est devenue ensuite ; avant que ce ne soit plus tard celle d’Éphèse et ainsi de suite. « Il apparaît donc que cette dynamique d’allers et venues dans le livre des Actes contribue à faire émerger de nouveaux centres. On trouve donc là une base pour une économie mixte. Dans le cas de Jérusalem et d’Antioche, une Église plus traditionnelle et une nouvelle expression d’Église se sont affirmées l’une et l’autre, se sont complétées et se sont reconnues comme étant une en Christ. Par moment, elles ont aussi été en profond désaccord. Ne serait-ce pas cette combinaison de soutien mutuel et de désaccord périodique qui pourrait caractériser une économie mixte aujourd’hui ? »(11). Comme le dit Steven Croft qui associe l’épisode biblique de la pêche miraculeuse initiée par Jésus aux nouvelles expressions d’Églises qui jettent leurs filets à des endroits inattendus : « L’Église entend de diverses manières l’appel de Jésus à avancer encore une fois en pleine eau pour jeter les filets. Les expressions nouvelles d’Église sont l’illustration même de ce qui se produit lorsque nous entendons cet appel et que nous y répondons »(12).

À propos de la Grande-Bretagne, Jonny Baker est conscient du cas particulier et du privilège de la manière dont l’Église émergente se développe dans une relative harmonie vis-à-vis des institutions ecclésiales. Il affirme : « Un coup d’œil dans d’autres contextes occidentaux où l’Église émergente se développe est un rappel du cas unique qu’est la situation britannique. Il y a une polarité bien plus grande aux États-Unis entre les "Émergentes" et les dénominations principales par exemple, et de la frustration chez ceux qui essaient de promouvoir la conversation émergente dans des contextes ecclésiaux plus larges. En Australie, le ton anti-institutionnel d’Alan Hirsch et de Michael Frost n’a pas rendu les choses faciles pour ceux qui désiraient s’engager à l’intérieur de leur dénomination »(13). Et qu’en est-il de la France ?

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Pasteur et professeur de théologie pratique à la Faculté adventiste de théologie à Collonges-sous-Salève (74).

1. Comme l’affirme Andrew Buckler, « traduire le titre relève déjà du défi : "Mission shaped church" – une Église pour la mission, mais aussi une Église façonnée par la mission » (« "Mission shaped church" Le rapport de l’Église d’Angleterre sur les nouvelles expressions d’Église », Perspectives missionnaires 51 (2006/1), p. 8). La référence intégrale du rapport est la suivante : Rowan Williams (éd.), Mission-shaped church. Church planting and fresh expressions of church in a changing context, A report from a working group of the church of England’s mission and public affairs council, London, Church House Publishing, 2004.

2. Le rapport énumère et évalue une douzaine de types de nouvelles expressions d’Église : communautés en réseaux, communautés de culte alternatif, Églises-cafés, Église se rassemblant en semaine, implantations traditionnelles de nouvelles Églises, Églises de jeunes, Églises en cellules, etc.).

3. Andrew Buckler, op. cit., p. 8.

4. Cité par Steven Croft, « Nouvelles expressions d’Église dans le contexte britannique », Perspectives missionnaires 51 (2006/1), p. 13.

5. Steven Croft, op. cit., p. 12-19. Steven Croft, pasteur anglican, a été chargé de mission pour la coordination des nouvelles expressions d’Église. Il précise d’ailleurs : « Signe d’une évolution œcuménique importante, alors que le processus en était à ses débuts, l’Église méthodiste a pris contact avec l’archevêque en personne et a proposé de s’impliquer dans cette initiative. "Fresh expressions" est donc une équipe œcuménique, traduction concrète de l’accord entre Anglicans et Méthodistes, chargée de faire passer dans la réalité ce que Rowan Williams décrit comme "une Église d’économie mixte" : des Églises traditionnelles côtoyant des expressions nouvelles de l’Église un peu partout » (p. 13).

6. Robin Gamble, « Mixed economy: nice slogan or working reality », in: Louise Nelstrop, Martin Percy (éd.), Evaluating Fresh Expression. Exploration in emerging church, Norwich, Canterburry Press, 2008, p. 15-23.

7. Steven Croft, « Fresh expressions in a mixed economy Church », in Steven Croft (éd.), Mission-shaped Questions. Defining issues for today’s Church, Londres, Church House Publishing, 2008, p. 6.

8. Louise Nelstrop, « Mixed economy or ecclesial reciprocity: which does the Church of England really want to promote? », in: Louise Nelstrop, Martin Percy (éd.), Evaluating Fresh Expression. Exploration in emerging church, Norwich, Canterburry Press, 2008, p. 201.

9. Michael Moynagh, « Do we need a mixed economy? », in: Louise Nelstrop, Martin Percy (éd.), Evaluating Fresh Expression. Exploration in emerging church, Norwich, Canterburry Press, 2008, p. 177-186.

10. Ray Anderson, An emergent theology for emerging churches, Downers Grove, InterVarsity Press, 2006.

11. Michael Moynagh, op. cit., p. 184.

12. Steven Croft, « Nouvelles expressions d’Église dans le contexte britannique », op. cit., p. 19

13. Jonny Baker, « Baby or Bathwater? Must we Ditch Traditional Church Structures to Do Mission Well? A Perspective from the Emerging Church in the UK », Encounters Mission Ezine 23 (2008/2), p. 5-6.

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Commentaires

Jean
25 avril 2014, à 13:23
Bonjour ! L 'Eglise Émergente ! Quelle belle étiquette pour un produit dangereux . Une hérésie qui vient une foie de plus de L' Amérique. Quant vous lisez quelques extraits du livre d'un certain Leonard Sweet l’intellectuel le plus influent de ce mouvement qui dit dans son livre La Spiritualité Quantum ,(entre autre aberration) je site " ..Quelqu'un peut être un fidèle disciple de Jésus-Christ sans renier les lueurs du sacré chez les adeptes de Yahweh,de Kali,ou de Krishna" En tant que chrétien né ne nouveau je croit qu'on est d' accord pour dire que Jésus-Christ EST le chemin la vérité et la vie n'est-ce pas ?Une autre phrase de son livre nous montre que sa croyance pointe vers le New-Age est l'aspiration à une église universelle et apostate de la fin des temps; "Une décolonisation de la théologie est nécessaire afin que les chrétiens puisse apprécier l'authenticité des autres croyances, y voir ce qui est bon et vrai..." Et c'est un chrétien qui parle ! Certainement son livre doit être un best-sellers pour ceux qui n'aiment pas la vérité.Que dit la bible? Rom 3.9 " Que dire donc?.Somme nous supérieurs aux autres? Pas du tout. En effet, nous avons déjà prouvé que Juifs et non-Juifs sont tous sous la domination du péché,comme cela est écrit:Il n'y a pas de juste, pas même un seul,aucun n'est intelligent, aucun ne cherche Dieu; tous se sont détournés;ensemble ils se sont pervertis..." Mr Sweet n'est pas le seul intellectuel de se mouvement qui ont décidé que l'église doit être réinventé pour ne plus ressembler en rien à l'épouse de Christ. Son acolyte Brian Mclaren à d’ailler écrit un livre Réinventer l'Eglise" titre qui "fait froid dans le dos" . Voici une des ces phrases qui ressort d'une étude de son livre sur Vigi-secte, quand Mclaren parle de postmodernisme,(église postmoderne! Non! Ici on ne parle pas d'Art Contemporain et conceptuel mais bien de l'Eglise de Christ ! Ou est le problème?) Heureusement que la bible est la pour nous éclairer : "Toutefois, de même que le serpent séduisit Eve par sa ruse, je crains que vos pensées ne se corrompent et ne se détournent de la simplicité à l’égard de Christ." 2 Corinthiens 11:3
Page 144-145 " Pour ma part, j'irais jusqu'à dire que le terme même de vérité absolue n'a plus son utilité." A bon pourtant Jésus-Christ à dit dans Jean 17. 17 "Sanctifie-les par la vérité; ta parole est la vérité" et ailleurs Jésus-Christ dit que le ciel et la terre passera mais que sa parole durera éternellement. Le chrétien qui aime la vérité sait qui il dois croire . Est -il besoin n'aller plus avant dans ce genre de lecture . En tout cas ce livre est la pour nourrir davantage l’hérésie qui déferle toujours plus sur le corps du Christ. Il y nombres d'informations sur internet sur l'Eglise Émergente pour comprendre les racines de cette apostasie . Elles ne sont pas bibliques mais sataniques . Dieu vous bénisse.
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Administrateur des C.e.p.
15 mai 2014, à 15:19
Bonjour, merci pour votre intérêt à cet article. Il est vrai que les deux personnes que vous mentionnez, à savoir Leonard Sweet et Brian McLaren, sont controversés.
Mais je viens corriger une chose, l'église émergente n'est en rien un mouvement mais bien au contraire une diversité de réflexions sur la foi chrétienne et le monde actuelle, avec du bon et du moins bon. Pour autant, cette diversité de réflexions n'est pas le fruit de la pensée de quelques rares personnes comme les deux citées juste avant, mais s'avère bien plus large.
Aussi, je ne peux accepter votre jugement bien trop englobant sur l'église émergente et vous invite à méditer ces paroles qui commence en Matthieu 7.1s : "Ne condamnez pas les autres pour ne pas être vous-mêmes condamnés. Car vous serez condamnés vous-mêmes de la manière dont vous aurez condamné, et on vous appliquera la mesure dont vous vous serez servis pour mesurer les autres."
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