Les Églises émergentes. Un état des lieux.

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Comment être en phase avec la culture postmoderne ?

Caractéristiques et enjeux des Églises émergentes.

Le terme « Église émergente » renvoie à des réflexions et des expériences innovantes un peu partout dans le monde occidental, dont le fil conducteur est le souci de mettre l’Église en phase avec la culture postmoderne. Interpellés par cet enjeu, quelques-uns ont essayé de traduire ses idées et ses expériences dans un contexte francophone. Gabriel Monet, par exemple, initiateur de la Maison de l’Espérance, dans le Quartier Latin de Paris, un centre culturel et spirituel. Plusieurs congrégations, adventistes et autres, s’y réunissent. C’est aussi un lieu de rencontre ouvert sur la société afin de promouvoir la diversité culturelle et d’aider les gens à découvrir le chemin vers Dieu et les autres. Le centre offre des programmes bibliques, sociaux, éducatifs et de santé en collaboration avec différents partenaires.Fort de cette expérience pratique, Gabriel Monet a fait des recherches approfondies sur le mouvement des Églises en général, dont le résultat est une thèse de doctorat, qu’il va soutenir dans le courant de 2012 à la Faculté de théologie de l’Université de Strasbourg. Dans une série de trois articles, il met en perspective ce mouvement. Premier volet : un tour d’horizon, ou bien, un état des liens. 

Les Églises émergentes. Un état des lieux.

L’Église en tant qu’ekklesia est l’assemblée des croyants, le corps du Christ vivant et dynamique, dont chacun des membres contribue à faire la communauté. Elle est le moteur des liens d’adoration entre les croyants et Dieu, des liens de fraternité entre les croyants, et des liens de témoignage entre les croyants et les incroyants. Or c’est précisément parce que certaines Églises aujourd’hui peinent parfois à faire vivre ces liens de manière adaptée et satisfaisante que l’Église émergente s’est développée. Dans cet article, j’en ferai un tour d’horizon. Pour ce faire, je poserai quelques jalons socioculturels pour introduire les rapports entre l’Église émergente et la culture émergente. 

L’Église émergente dans la culture émergente

Qu’est-ce qui caractérise la culture émergente afin de mieux comprendre le contexte dans lequel l’Église émergente se développe ?

D’abord, la postmodernité est à la fois un phénomène culturel et sociologique, et une idéologie. Elle touche donc à de nombreux domaines et a de nombreuses facettes. Millard Erickson en cite plusieurs(1) : la vérité n’est plus quelque chose d’objectif ; il n’y a pas de valeurs universelles, chacun pose ses propres standards ; les relations priment ; l’éthique est moins importante que l’étiquette ; faire quelque chose de mal est moins mauvais que dénoncer quelqu’un ; toutes les opinions sont respectables ; l’intention est le plus important. Il montre que la postmodernité touche tous les domaines de la société (famille, université, politique, sport, religion, finances, etc.).

Deuxièmement, la notion de postmodernité est plurivoque. Si le préfixe « post » associé à la notion de modernité met en évidence une forme de dépassement de la modernité, ce dépassement peut prendre plusieurs orientations. Il me semble qu’il existe aujourd’hui trois axes de la postmodernité. Une postmodernité réactionnaire, où du fait des conséquences considérées comme négatives de la modernité, il s’agit de revenir en arrière. C’est ce qui amène les fondamentalismes. Il existe aussi une postmodernité qui est une radicalisation ou une exacerbation de la modernité, appelée par certains : ultramodernité ou hypermodernité. C’est ce qui amène une forme de déconstruction ou de libéralisme. Et puis il existe une troisième forme de postmodernité plus reconstructiviste qui cherche non pas à renoncer aux valeurs modernes pour revenir en arrière, ni à entrer dans une démarche de déconstruction, mais qui cherche une nouvelle synthèse culturelle qui corrige les erreurs et compense les faiblesses de la modernité, sans nier ni rejeter ce qu’il y a de juste, de vrai et de positif dans la modernité. Certes les frontières entre ces trois postmodernités ne sont pas étanches, et il y a des éléments transversaux qui peuvent créer des ponts entre ces différentes conceptions ; cependant si la postmodernité me semble être une notion qu’on ne peut pas nier, ses orientations sont tellement multiples que tout le monde ne dit pas forcément la même chose pour parler de sa réalité.

Troisièmement, la culture émergente est postchrétienne. C’est le constat que fait Stanley Hauerwas quand il affirme : « La fracture cruciale de notre temps n’est pas − comme souvent affirmé − entre la modernité et la postmodernité, mais lorsque l’Église perd la capacité de façonner les désirs et les habitudes de ceux qui prétendent être chrétiens »(2). En chrétienté, l’Église avait de l’impact sur la société et d’une certaine manière façonnait la vie des gens et des États ; maintenant que cette influence est en perte de vitesse là où elle n’a pas encore disparu, on peut donc dire que nous sommes entrés en postchrétienté.

Quatrièmement, la culture émergente est ouverte à la spiritualité. Si nous vivons aujourd’hui en postmodernité et en postchrétienté, il importe de souligner que cela n’est pas contradictoire, bien au contraire, avec une soif de spiritualité. Il s’agit ici de distinguer entre deux choses qui n’ont pas toujours été distinctes mais qui le sont devenues aujourd’hui. D’un côté il y a la religion, les Églises vues comme des institutions et les exigences doctrinales et morales qui vont avec. Cela est grandement rejeté par nos contemporains. Mais d’un autre côté, il y a la foi, la spiritualité, la quête de sens, la recherche d’une transcendance... Cela reste d’actualité. Dan Kimball parlant des nouvelles générations n’hésite pas à affirmer qu’elles « aiment Jésus mais pas l’Église »(3). Luc Ferry et Marcel Gauchet vont d’ailleurs jusqu’à débattre ce que qu’ils appellent « Le religieux après la religion »(4). 

Enfin, la culture émergente est googlelisée. L’essor de nouvelles technologies a profondément changé notre manière de concevoir le monde, et même de réfléchir, d’être en relation. Au-delà de médias nouveaux qui amènent des changements sur les moyens de communiquer, cela a aussi une influence bien plus profonde, que l’on peut considérer comme la googlelisation des esprits. Cela affecte nos modes de cognition, encourageant à la lecture fragmentée, à la pensée dispersée, aux contenus accessibles dans l'instant, aux grandes étendues de connaissances, hélas plates comme des crêpes. Il affirme que nous n'avons plus la patience de lire plus de trois paragraphes ou trois pages à la suite sans que notre attention soit distraite par un lien hypertexte, l'arrivée d'un e‐mail, un bip ou un clic. Du coup, l'esprit se déplace horizontalement à la surface du savoir et de l'information, perdant la verticalité de la lecture lente, celle de l'épaisseur culturelle, des associations d'idées, des intuitions, de l'interprétation et non du simple décodage d'informations instantanées.

Les changements socioculturels ici très (trop) rapidement évoqués posent la question de l’adaptation culturelle de l’Église. « Toutes les Églises sont prises aujourd’hui dans ce débat entre tradition et innovation. Reproduire ou traduire ? Préserver le "dépôt de la foi", ou risquer des mots qui renouvellent ? Comment l’Église va-t-elle assumer cette situation nouvelle, et s’inscrire dans cette mutation ? Entre les modèles dont elle a hérité, et la nouveauté qu’elle affronte, entre enracinement et itinérance, comment va-t-elle prendre corps ? »(5). À cette question posée, Brian McLaren répond sans détour : « Vous voyez, si nous avons un nouveau monde, nous aurons besoin d’une nouvelle Église. Nous n’avons pas besoin d’une nouvelle religion en soi, mais d’un nouveau cadre pour notre théologie. Pas d’un nouvel Esprit, mais d’une nouvelle spiritualité. Pas d’un nouveau Christ, mais d’un nouveau type de chrétiens. Pas d’une nouvelle dénomination, mais d’un nouveau type d’Église. […] Or la réalité est là, il y a un nouveau monde »(6). L’Église émergente se veut être ce nouveau type d’Église en phase avec le nouveau monde dans lequel nous vivons. Essayons donc d’en dresser les contours et de définir ce que l’on peut entendre par Église émergente.

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Pasteur et professeur de théologie pratique à la Faculté adventiste de théologie à Collonges-sous-Salève (74).

1. Millard Erickson, The Postmodern World. Discerning the Times and the Spirit of our Age, Wheaton, Crossway Books, 2002, p. 12.

2. Stanley Hauerwas, After Christendom?  How the Church is to Behave if Freedom, Justice, and a Christian Nation are Bad Ideas, Nashville, Abingdon, 1999, p. 8.

3. Dan Kimball, They Like Jesus but not the Church. Insights from Emerging Generations, Grand Rapids, Zondervan, 2009.

4. Luc Ferry, Marcel Gauchet, Le religieux après la religion, Paris, Grasset, 2004.

5. Gérard Delteil, Paul Keller, L’Église disséminée. Itinérance et enracinement, Paris, Cerf, 1995, p. 7-8.

6. Brian McLaren, Reinventing Your Church, Grand Rapids, Zondervan, 1998, p. 13-14.

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