Mariages interculturels

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Mariages interculturels

L’apparition plus fréquente de couples interculturels est en train de devenir une réalité dans nos Églises protestantes et évangéliques urbaines. Les statistiques nationales montraient que, sur un total de 245.151 mariages en 2009, 31.606 étaient des couples dont l’un des époux avait la nationalité française et l’autre ne l’avait pas(1). Le sujet de ce chapitre est une introduction à la préparation au mariage interculturel. D’abord, il faut rappeler combien la préparation d’un mariage – qu’il soit interculturel ou non – est importante, car on l’a trop souvent considérée comme secondaire. Si ce temps mis à part est pertinent pour un jeune couple, il l’est, encore plus, dans le cadre d’une union interculturelle, c’est-à-dire, entre deux personnes de cultures différentes. Car cette préparation doit se faire, avant tout, sur le mode préventif. Elle permet d’anticiper certains problèmes avant qu’ils ne surgissent, et elle aide le jeune couple à mieux se connaître. Après avoir rappelé quelques principes sur l’importance de la préparation au mariage, nous voulons étudier la spécificité des mariages interculturels.

Les objectifs de la préparation au mariage 

Des psychologues affirment que la préparation au mariage est importante pour, au moins, quatre raisons. D’abord, elle peut être un frein pour le couple et les sentiments qu’il exprime, et lui laisser ainsi plus de temps pour la réflexion. Ensuite, cette préparation et le temps que le couple lui consacrera permettra aux futurs époux de comprendre l’importance du mariage. Ce temps de préparation montrera aussi au couple que, si un jour, il lui arrivait d’avoir besoin d’un conseil ou d’une aide, cela serait possible, car des personnes expérimentées seraient là. De plus, cette préparation au mariage peut servir d’atelier pour une formation aussi bien à l’écoute qu’à la communication(2). Enfin, la préparation au mariage, c’est l’occasion pour un pasteur de donner un enseignement biblique sur le mariage, d’évaluer le degré de maturité de chacun au sein du couple en vue du mariage, la possibilité d’explorer des sujets difficiles, voire même douloureux, enfin d’organiser la cérémonie, elle-même.

Un enseignement sur le mariage

Peu de couples demandent spontanément une préparation au mariage ; ils demandent, en général, une belle cérémonie ! Mais il est essentiel de rappeler au jeune couple l’importance du mariage, acte solennel devant Dieu et les témoins réunis. Il est aussi utile de rappeler à de jeunes fiancés, les conséquences du mariage et d’aider le couple à nourrir et à construire son mariage, au quotidien. La Bible est une aide importante à ce sujet, car elle souligne la portée du mariage et ses effets. Le couple est comparé à la relation que Christ a établie avec son Église.

Évaluer la maturité en vue du mariage

Même si le contact avec l’autre nous permet de mûrir au sein du mariage, il est préférable que chacun ait déjà acquis, au préalable, une certaine maturité ainsi que le sens des responsabilités, avant d’envisager le mariage. Cela inclut un désir de partager, et de faire des compromis à l’intérieur au sein du couple, de rechercher le bien-être de l’autre et de pouvoir faire face aux problèmes de manière honnête, en mettant tout en œuvre pour trouver des solutions adaptées.

Il est important aussi, de poser certaines questions au couple : pourquoi veut-il se marier ? Qu’espère-il de ce mariage, et sur quoi ses attentes sont-elles fondées ? Quels sont les  points communs et les différences au niveau de la foi, de l’âge, de l’origine ethnique ou du niveau social ? Quel sera le rôle de chacun au sein du mariage ? Ce type de question est utile, et permet d’évaluer la maturité de chacun, avant qu’il se marie. Lors de la préparation au mariage, le jeune couple doit évaluer ses points forts aussi bien que ses points faibles, ses valeurs, ses préjugés, et son engagement dans la foi. Il peut être utile de demander au couple de lire des livres sur le mariage, ou même de lui remettre, quand cela est possible, certains tests de personnalité(3).

Explorer les sujets difficiles et potentiellement conflictuels

Même si les fiancés semblent avoir une bonne relation, une période d’adaptation sera nécessaire. La façon de gérer l’argent du foyer, la pression et les attentes des belles-familles, les centres d’intérêts non partagés, les amis différents, des opinions politiques opposées sont des sources potentielles de tension dans le couple. L’un des intérêts de la préparation au mariage est d’explorer les sujets qui pourraient nuire à l’harmonie du couple, et de l’aider à exprimer ses craintes.

Organiser le mariage

Un autre avantage de cette préparation consiste à aider le couple dans l’organisation de la cérémonie. La personne accompagnant le couple dans la préparation de son mariage va l’informer des dispositions à prendre sur le plan légal, ainsi que des démarches à entreprendre. En outre, cette personne aidera le couple à régler les détails de la cérémonie, et même à l’encourager dans la « maîtrise » du budget qui lui sera consacré. Il est bien triste de constater que certains couples vont jusqu’à s’endetter pour leur cérémonie de mariage, avant même qu’ils ne se soient mariés !

Qu’est-ce qu’un mariage interculturel ?

Dans un passé encore assez proche, l’expression utilisée était : « mariage mixte ». Elle désignait, selon les dictionnaires jusqu’à la fin des années 60, une union entre un Catholique et une personne qui ne l’était pas. En 1994, le dictionnaire Petit Robert a fait un ajout de 6 lignes à sa définition des « mariages mixtes » y ajoutant une différence sur la base de la race des époux ou de leur nationalité(4). Si la différence religieuse peut toujours être utilisée dans le terme « mariage mixte », la race et la nationalité sont des critères possibles de mixité qui y sont ajoutés. Cette évolution de la définition des mariages mixtes nous appelle alors à être prudent : lorsqu’une personne utilise le terme « mariage mixte », à quoi fait-elle vraiment référence ? À un mariage interconfessionnel ou à une union entre personnes de cultures ou de nationalités différentes ?

Albert Jacquard écrit : « Pour moi généticien, je m'aperçois que je ne peux pas dire ce qu'est un mariage mixte, car par nature un mariage dans notre société est mixte, puisque les deux individus qui y participent sont particulièrement différents. L'un appartient au sexe masculin, et l'autre au sexe féminin. La vraie mixité, la véritable distance, elle est là »(5). Tout couple est donc mixte par définition, dans la mesure où il comporte deux personnes non identiques. De plus, si le mariage peut être considéré comme mixte sur certains facteurs (tel qu’une exogamie ethnique), le couple lui-même peut se considérer comme homogame par rapport à d’autres facteurs, tels que le niveau d’études, la classe sociale ou certaines valeurs partagées.

Les sociologues sont loin d’un consensus sur la définition du mariage mixte, certains rejetant la validité de cette expression(6). En effet, le terme de mariage mixte implique une non-conformité à une norme sociale existante, qui ne peut que dépendre de la société dans laquelle on vit. L’utilisation du terme « mixte » peut dépendre ainsi largement des associations d’idées que l’on y raccorde. Il faudra définir quelles sont les différences qui seront toujours assez arbitraires. Célébrer un mariage entre deux personnes originaires d’un même pays en Afrique par exemple, mais d’ethnies différentes, n’est-ce pas déjà là un mariage mixte ? Ou alors, pour revenir à notre Hexagone, un mariage entre une Alsacienne et un Corse, ne serait-il pas un mariage mixte avec des spécificités culturelles, pouvant se manifester de façons très pratiques (et fortes !) dans le quotidien de la vie d’un tel couple ? Que dire des mariages entre fils ou filles d’immigrés de deuxième ou troisième génération, qui ne font pas partie des statistiques officielles car ils sont naturalisés ?

Peut-être vaudrait-il, alors, mieux parler de couples « interculturels » plutôt que de couples mixtes, même si ce premier terme n’est jamais utilisé de manière officielle. C’est la différence culturelle entre époux, plus que la différence religieuse (même si une religion peut être, d’une certaine façon, culturelle), qui nous intéressera dans notre étude aujourd’hui.

LE MARIAGE INTERCULTUREL DANS LA BIBLE


Lawrence Driskill dresse un panorama biblique rapide de ces unions. Pour lui, l’une des premières unions interculturelles de l’Ancien Testament, si l’on peut parler d’union (car ce serait plutôt une sorte de concubinage), se fait entre Abraham et Agar. Sarah ne pouvant avoir d’enfants, a utilisé sa servante Agar, une Égyptienne, pour prendre sa place auprès de son mari Abraham, dans l’intimité de leur foyer. Elle a, en quelque sorte, remplacé Sarah dans son rôle de femme et, dans une certaine part, dans son rôle de mère. De cette union basée sur un choix humain est né Ismaël, qui ne sera pas l’héritier tant désiré. Il apparaîtra dans la Bible comme une source de mésentente entre les deux femmes, et ensuite comme une source de discorde entre peuples qui se perpétue jusqu’à nos jours. Il est intéressant de noter qu’Agar, elle, choisira une femme égyptienne pour son fils Ismaël (Gn 21.21).


L’Ancien Testament nous montre d’autres mariages interculturels : Ésaü, fils d’Isaac, prit ses femmes parmi les filles de Canaan (Gn 36.2) ; Joseph, fils de Jacob a été marié avec Asnath, fille du prêtre d’On en Égypte (Gn 41.45) ; la première femme de Moïse semble être Séphora, l’une des sept filles du sacrificateur de Madian (Ex 2.21) puis il épousa plus tard une Éthiopienne (Nombres 12) ; dans le livre des Juges, les enfants d’Israël semblaient se marier assez couramment avec des femmes d’autres nations (Jg 3).


Dans l’Ancien Testament, la problématique des mariages interculturels n’est pas due à la race ou la nationalité en elle-même, mais plutôt au danger d’épouser quelqu’un d’étranger, ayant un dieu étranger, et de tomber alors dans l’idolâtrie de ce dieu, en s’écartant de l’Éternel. Cela a été le cas dans le livre des Juges où la pratique courante des mariages interculturels entraîna les enfants d’Israël à oublier l’Éternel, et à servir les Baals et les idoles (Jg 3.7). De telles unions étaient formellement interdites par la Loi (Dt 7.3-4). L’Ancien Testament met en garde contre ces unions, interculturelles car interreligieuses et les décrit comme n’étant rien de moins qu’un « piège », un « fouet » ou une « épine » (Jos 23.12-13).


Mais il semble y avoir un côté plus positif dans ces mariages interculturels de l’Ancien Testament. Ruth, une jeune veuve étrangère s’attacha à sa belle-mère Naomi et se maria avec Boaz, mariage aussi bien interculturel sur le plan social que sur le plan ethnique. De ce mariage interculturel est né Obed, père d’Isaï, lui-même père de David, ascendant de Jésus-Christ dans la généalogie de l’Évangile selon Matthieu.


Selon Driskill, dans le Nouveau Testament, Paul nous rappelle que nous sommes tous un, en Jésus-Christ. En d’autres termes, peu importent la race, la classe sociale à laquelle nous appartenons : nous sommes tous un en Jésus-Christ (Gal 3.18). Comme dans l’Ancien Testament, la problématique des mariages interculturels semble trouver son origine dans l’union avec des personnes en dehors de la foi qui nous rend « un » (2 Co 6.14-18). Le problème semblerait donc être un mariage qui serait mixte dans l’ancien sens de ce terme, c’est-à-dire interconfessionnel. Le dénominateur commun à un mariage interculturel comme à tout mariage doit être une relation commune et partagée avec Jésus-Christ. Malgré sa différence de race ou de culture, le couple pourra alors grandir dans cette foi commune, associée aux fruits de l’Esprit : l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bienveillance, la foi, la douceur, la maîtrise de soi(7).


SIX PROFILS POUR UN MARIAGE INTERCULTUREL

D’après Romano, on pourrait relever six profils différents de personnes s’engageant dans un mariage interculturel.

Les anticonformistes sont des personnes qui font partie de leur société ou communauté d’origine et y sont acceptés, mais elles n’accordent pas beaucoup d’importance à leur place de citoyen ou de membre. Elles aiment vivre comme elles veulent. Ce sont des personnes qui, d’elles-mêmes, prennent un certain recul avec la société à laquelle elles appartiennent, n’en partageant pas nécessairement les valeurs fondamentales, n’en acceptant pas les pressions.

Les romantiques sont des personnes souvent idéalistes qui cherchent à vivre une grande aventure par le biais d’un mariage interculturel. L’exotisme est l’aventure. Plus grandes sont les différences concernant la classe sociale, la race, la religion, ou l’âge, encore plus grands sont les défis et l’aventure liés au mariage. Pour certains, le mariage interculturel est un peu comme un mirage, pour d’autres, un rêve enfantin d’une aventure qui se poursuivrait.

Les compensateurs sont des personnes qui cherchent désespérément leur « meilleure moitié » et qui, pour compenser un vide dans leur vie, vont essayer de la chercher aussi loin que nécessaire, parfois à l’étranger. En fait, les compensateurs recherchent surtout chez un futur conjoint les qualités qu’ils n’ont pas ou ne pensent pas avoir. Ceci n’est pas uniquement le fait d’un couple interculturel, mais dans un mariage interculturel, une personne pense qu’elle ne pourra pas trouver réellement ce qu’elle cherche auprès d’un conjoint de son pays d’origine. Certaines personnes viennent de familles où l’affection entre les membres était absente, ou non exprimée. Les compensateurs peuvent être, aussi, des personnes qui tombent amoureuses d’une culture, avant de s’éprendre d’une personne appartenant à cette culture.

Les rebelles sont des personnes mécontentes de leur pays ou de leur culture. La politique, les valeurs sociales ont eu raison d’eux. Les rebelles sont des personnes qui se marient consciemment, ou inconsciemment, contre leur culture dont ils ne veulent plus. Même s’ils n’arrivent pas à exprimer par des mots la (ou les) raison(s) de leur mécontentement, ils vivent et se marient en protestation contre leur culture.

Les internationaux sont des personnes qui ont vécu une partie importante de leur vie en dehors de leur pays. Certains ont grandi et ont été élevés sur une terre étrangère. Diplomates, missionnaires, militaires, enseignants ou hommes d’affaires, ils sont, avec leurs enfants, des expatriés à long terme. Ce sont des personnes qui ne se sentent pas appartenir à une culture en particulier, car elles ont été influencées toute leur vie par plusieurs cultures. Souvent, elles n’apprécient pas un esprit « étriqué » dans leur propre culture et, lorsqu’elles se marient, elles prennent des morceaux de ce qu’elles ont apprécié dans les cultures qu’elles ont connues. Elles se sentent citoyennes du monde, sans les dictats, préjugés ou limites de personnes qui pratiquent l’endogamie. Pour elles, le mariage interculturel n’est pas une option, il est souvent une obligation, car elles recherchent des personnes ayant une expérience similaire à la leur.

Et les autres ? La plupart des mariages interculturels ont lieu entre des personnes ayant des motivations honnêtes et valables. Parfois, d’autres ont au travers d’un mariage interculturel des objectifs moins louables, égoïstes, voire pathologiques. Il y a certaines personnes qui semblent avoir besoin de se marier avec une personne étrangère pour, selon elles, pouvoir mieux la dominer. Parfois, ce sont des personnes qui ont connu beaucoup d’échecs personnels et sentimentaux avec des personnes de leur pays d’origine et qui se tournent alors vers des étrangers. D’autres fois, il s’agit de personnes faisant partie d’une minorité, ou d’un pays, qui espèrent par le mariage sortir de la douleur et la souffrance de leur contexte de vie. Enfin, certains mariages interculturels ont lieu sur la base de l’espoir d’une meilleure qualité de vie dans le pays de l’un des époux(8).

LES DIFFÉRENTES DYNAMIQUES AU SEIN DES MARIAGES INTERCULTURELS


LA SOUMISSION/IMMERSION

La dynamique la plus fréquente et probablement la plus fonctionnelle est celle de la soumission/immersion dans laquelle l’un des époux se soumet, ou s’immerge dans la culture de l’autre, en abandonnant ou en reniant sa propre culture. C’est un modèle que l’on a tendance à retrouver chez des couples dont l’un des conjoints, habitant ou rejoignant le pays de l’autre, fait tous ses efforts pour s’intégrer. L’avantage de ce modèle est qu’il réduit dans un couple les conflits d’ordre culturel. Les couples adoptant ce modèle pensent aussi que cela permet aux enfants d’avoir des racines mieux définies. La plupart du temps, c’est la femme qui adopte la culture de son mari, particulièrement si elle habite dans le pays de celui-ci, si elle est plus jeune, ou encore, si elle n’est pas certaine de sa propre identité. Le poids pèse donc plus sur la femme, même dans une culture occidentale, et cela, par manque de choix. La soumission peut toutefois se trouver à plusieurs niveaux. Par exemple, la soumission peut être vécue dans la vie sociale et publique, alors que dans son foyer, le couple garde une relation plus équilibrée par rapport à sa culture d’origine. Les désavantages de ce modèle sont multiples. Le premier, c’est qu’une personne ne peut perdre ou renier sa culture identitaire si facilement, par une simple adhésion. Si une personne, dans ce cas, essaie d’effacer ce qu’elle est vraiment, elle vivra une vie de contradiction et de tension. Dans certains cas, un ressentiment pourra survenir des années plus tard, face à tous les sacrifices qui ont été faits, ce qui sera néfaste pour le couple(9). De plus, lorsque le couple a des enfants, on peut constater, parfois, une perte de richesse culturelle.

LE RENIEMENT



Le reniement est une dynamique de mariage interculturel dans laquelle les deux époux font face à leurs différences, en essayant de renoncer ensemble à leur propre culture. Le résultat est alors la création d’une sorte de troisième culture identitaire, qui n’a aucune tradition, aucun passé et donc aucun conflit dû à des différences culturelles. Souvent, ces couples abandonnent leur langue maternelle, leur style de vie, leurs habitudes et une grande part de leurs croyances et de leurs coutumes. C’est alors une façon de fuir des conflits potentiels. Pour certains couples, ce modèle est la seule solution, car leurs différences sont trop grandes. C’est le cas lorsque les époux viennent de pays ennemis, ou qu’ils sont de races différentes. Souvent, ils habitent dans un pays autre que celui de leurs origines et élèvent leurs enfants loin de l’œil critique de leurs familles. Cette solution, si elle a certains avantages, n’est pas idéale car elle crée un appauvrissement culturel important chez les deux conjoints, même si elle est mutuellement acceptée. Ce faisant, les époux ne permettent pas à leurs enfants d’apprendre et de s’enrichir des cultures respectives de leurs parents – en quelque sorte, ils deviennent culturellement « pauvres ». Le coût est important(10). Un homme antillais marié à une Africaine en France dit « je n’enseigne rien de la culture antillaise à ma fille car elle se rapproche de la culture française. La langue n’est pas compliquée à apprendre. Je ne donne pas beaucoup d’importance à ce genre de chose. Je ne vois pas pour l’instant ce que je peux lui apporter de la culture antillaise ».

LE COMPROMIS


Certains couples fonctionnent également au travers d’attitudes de compromis. Chacun des conjoints abandonne certains aspects ou traits de sa propre culture pour laisser un peu de place à l’autre. En théorie, cela est une bonne solution qui implique une certaine équité, de la flexibilité, une ouverture d’esprit essentielle pour le succès d’un mariage interculturel. Mais, parfois, les compromis sont difficiles à vivre et lourds d’inégalité. La définition du compromis, c’est finalement de faire des concessions à l’autre. En fait, les couples interculturels selon ce modèle font des sacrifices afin de pouvoir coexister, ce qui peut s’avérer insatisfaisant pour chaque partie. Car, pour chacun, les avantages retirés sont minimes, mais les pertes sont importantes. Et parfois les sacrifices ont été plus coûteux que les gains. On pourrait considérer cela comme une sorte de « give and take »(11).


LES TROIS SAISONS DANS UN MARIAGE INTERCULTUREL



Au sein d’un mariage, on peut généralement découvrir trois saisons ; et en ce qui concerne un couple interculturel, on trouvera certains accents particuliers.
LUNE DE MIEL

Cette saison débute dès le moment où le couple commence à se fréquenter. C’est un temps où tout ce qui est nouveau et différent est enrichissant. Les jeunes gens ont été attirés l’un vers l’autre, et cette attraction mutuelle est devenue richesse commune. Les différences sont vécues comme étant quelque chose de merveilleusement nouveau et d’enrichissant. Le couple forme un cocktail exotique savoureux, incluant le meilleur de chacun : des traditions et des coutumes différentes, une découverte de nombreux domaines culturels chez l’autre : l’art, la musique, mais aussi la cuisine. C’est aussi le temps de découvrir des amis réciproques.


En réalité, le couple se trouve dans une bulle et refuse souvent d’être confronté aux problèmes d’avenir, liés à la différence culturelle de chacun. Il est non seulement seul au monde, mais revendique d’être seul au monde « différemment ». Parfois, un conjoint s’est vu obligé de se séparer de sa famille : les époux en sont ressortis encore plus unis. Le sociologue Augustin Barbara dit même « qu’ils ont alors tendance à s’isoler de tout contexte social et à vivre sur un mode néoromantique, valorisant beaucoup plus – quelquefois beaucoup trop –- ce qui les rapproche et… laissant à l’arrière plan ce qui, objectivement, peut les séparer. Ils vivent en se centrant sur eux-mêmes, allant même jusqu’à vouloir prouver, justifier de la solidité de cette “relation d’amour” »(12). C’est le risque de cette jeune femme asiatique fréquentant un homme originaire de la Côte d’Ivoire. Elle confie que lorsque ses parents ont appris qu’elle fréquentait quelqu’un d’une autre culture, ils n’ont pas pu accepter sa démarche. Ils s’y sont opposés et continuent de le faire. Cet obstacle permet pourtant à ce couple de se projeter vers l’avenir : « Notre relation nous permet de faire le tri entre les bonnes et les moins bonnes choses dans nos cultures respectives… Nous sommes allés à la conclusion que l’on doit créer une nouvelle culture qui sera influencée par la culture française, ivoirienne et asiatique ».


La saison de la lune de miel peut durer un certain temps, ou bien être très courte. En général, elle se termine lorsque certaines différences culturelles qui paraissaient si enrichissantes deviennent une source de tension, voire un obstacle dans la vie du couple.

DE LA DIFFÉRENCE AU QUOTIDIEN


Arrive alors la deuxième saison. Lorsque la nouveauté du mariage commence à se dissiper, les époux retombent dans leurs vieilles habitudes, et ne cachent plus leur vraie personnalité. On commence alors à parler, ou définir les rôles de l’homme et de la femme, au sein du foyer. C’est une période où apparaissent les premières dissensions dans le couple. Chacun commence à défendre son propre territoire contre les assauts de l’autre. Pendant cette saison, les différences culturelles ne sont plus juste des « accents », mais deviennent réalité. Le voile du romantisme tombe, s’exprimant dans la définition des rôles de chacun. C’est un moment durant lequel le couple découvre ses richesses communes, ce qui est complémentaire, ou inconciliable. Une jeune femme togolaise mariée à un Français depuis un an explique : « Pour faire de la vinaigrette il faut tourner de l’huile et de la moutarde pour qu’elles s’assemblent. Mais quand on arrête de tourner, l’huile se sépare de la moutarde. La mixité c’est comme de la vinaigrette – il faut tourner sans cesse ». Si les différences culturelles sont souvent source de tensions, il peut arriver, hélas, que l’on se soit marié à la « mauvaise » personne, mais non à la « mauvaise » culture. Cette saison de mariage existe aussi pour les couples endogames. Mais pour les couples interculturels, elle prend une tout autre ampleur. En effet, les différences fondamentales sont plus nombreuses et les époux peuvent avoir des positions et des approches diamétralement opposées quant à la résolution des conflits. En fait, c’est une saison de recherche de compromis culturel. Par exemple, l’un des époux délaissera sa culture dans certains domaines (par exemple celui de la linguistique) pour laisser sa culture s’exprimer sur un autre registre tel que la cuisine. C’est ce que certains appellent le choix (coûteux) de l’intégration. C’est une saison pendant laquelle une nouvelle qualité de communication est importante : il faut se comprendre, connaître et laisser l’autre exprimer ses différences, lui faire confiance, s’efforcer de ne pas réagir en fonction de sa propre culture. Cela peut prendre des années, car il y a souvent le fossé économique, politique et parfois religieux à gérer au quotidien. La deuxième saison du mariage va être une période pendant laquelle « dans le couple mixte, les partenaires sont alertés sur leurs oppositions. Ils doivent en tenir compte et consentir des efforts en vue de les surmonter. Dans une certaine mesure, cela peut les conduire à se porter plus d’attention mutuelle. Ils vont tenter de maîtriser un certain imprévisible qui pouvait entacher leur relation conjugale. Ils savent qu’au moins sur certains points ils sont différents l’un pour l’autre »(13).

LE POINT DE NON-RETOUR


Après la saison de la différence vécue au quotidien arrive celle du point de non-retour. Certains couples en arrivent jusqu’au divorce, car ils ont décidé que leurs différences étaient insurmontables. D’autres essaient de travailler sur leurs difficultés jusqu’à la fin, ignorant, parfois, les problèmes en prétendant qu’ils n’existent pas, décidant de mettre en avant les avantages de leurs couples interculturels plutôt que les points de tension, ou réalisant encore que leur mariage sera une négociation continuelle. C’est une saison où chacun a fait un cheminement vers l’autre, et a délimité son monde personnel. Le discours, les gestes, les pratiques, l’attitude générale commencent à être reconnus et à prendre leur signification à partir de la culture d’origine. Lorsque les différences culturelles se font jour alors, c’est en complément d’une répartition des rôles déjà définis pour chacun. Si le couple interculturel ne se distingue plus beaucoup des autres couples, c’est grâce à la culture respective préservée au travers de certaines activités, dans lesquelles le conjoint étranger gardera des contacts avec son groupe et sa culture d’origine(14). Ce qui est encourageant, c’est que les couples interculturels disent que plus le temps passe, plus cela devient facile. Ceux-ci apprennent à relativiser les petits problèmes, à parler de ce qui est un obstacle, et à mieux comprendre la position de l’autre ainsi que sa façon de raisonner. Ils arrivent à rire de leurs différences et se résignent à ne jamais pouvoir « convertir » l’autre(15). À travers les conflits encore présents, se formera un consensus minimum qui évitera la séparation. Pour des sociologues, c’est un léger temps d’avance qui est la chance du couple interculturel par rapport à des mariages qui ne le sont pas(16).

LES COUPLES MIXTES ET INTERCULTURELS ET LE SPECTRE DU DIVORCE



En 1987, l’historien Fernand Braudel dans L’identité de la France, écrivait « Il y a chaque année en moyenne 20.000 mariages mixtes. Deux sur trois aboutissent au divorce »(17). Cette idée est répandue parmi certains chercheurs qui auraient tendance à avancer que le mariage interculturel ou mixte selon la définition officielle, serait moins viable par son essence même, et que les couples divorceraient plus fréquemment parce qu’ils rencontreraient plus de conflits.


Tout comme la définition d’un mariage mixte est problématique, la quantification des divorces de couples mixtes ou interculturels est encore plus difficile. En effet, par le droit de la nationalité, le conjoint étranger peut acquérir au sein d’un couple mixte ou interculturel la nationalité française, il est donc impossible de quantifier avec exactitude la divortialité de ces couples à travers les données fournies par l’État Civil. Lorsque l’un des époux d’un couple mixte ou interculturel, devenu français, divorce, aucune mention de sa nationalité antérieure n’apparaît(18).
Certaines constatations ont pourtant été faites (le couple mixte évoqué ici fait référence à un couple dans lequel un conjoint a une nationalité étrangère) :

– les couples mixtes divorcent plus que les couples français, mais dans des proportions moins grandes que généralement énoncées (1,5 fois la divortialité française),

– les écarts de divortialité entre les deux types de couples indiquent que le couple mixte est soumis à des déterminations spécifiques.


Plus l'homogamie est grande, moins la distance à parcourir pour trouver un terrain d'entente semble l’être. À l’inverse, la construction d'un couple mixte ou interculturel suppose un plus grand travail d'harmonisation, de cheminement des conjoints l'un vers l'autre sur le plan culturel, mais aussi sur le plan de l'intégration . Les critères essentiels à respecter au quotidien pour permettre au couple interculturel de ne pas arriver au divorce restent : le sérieux de la relation, la capacité à communiquer, la sensibilité aux besoins de l’autre, l’appréciation de la culture de l’autre, la souplesse, une bonne image de soi, et surtout la motivation première du mariage : l’amour, des buts et objectifs communs, un goût pour l’aventure, sans oublier le sens de l’humour !(19).

Le défi le plus important dans la vie d’un couple interculturel est :

« Aime ce que je suis profondément
Et non ce que tu voudrais que je sois superficiellement(20)» .

1. http://www.ined.fr/fr/pop_chiffres/france/mariages_divorces_pacs/mariages_mixtes/. Ces statistiques ne tiennent pas compte des nombreux mariages franco-étrangers célébrés à l’étranger.

2. S. M. STANLEY, « Making a Case for Premarital Education, » Family Relations : Interdisciplinary Journal of Applied Family Studies 50 (Juillet 2001), 272-280.

3. Les livres que je recommande aux couples qui se préparent au mariage sont Les langages de l’amour de Gary Chapman et Alliés dans l’intimité de Dan Allender et Tremper Longman III. J’utilise aussi le test 16PF mais il est, en France, à de rares exceptions près, réservé à l’utilisation des psychologues. Je recommande également au jeune couple d’aller à un week-end chrétien de formation sur le mariage (AGAPE Famille en organise chaque année).

4. Varro, Sociologie de la mixité : de la mixité amoureuse aux mixité sociales et culturelles. 30.

5. Albert Jacquard, extraits du Dialogue de France-Culture avec Augustin Barbara : « Les mariages mixtes », 11 juillet 1978 ; émission produite par Roger Pillaudin, Radio-France.

6. Pour plus d’information sur le débat entre sociologues francophones et anglophones à ce sujet et pour accéder à une bibliographie pertinente, il est utile de se procurer le document de travail de Josiane Le Gall publié en 2004 par le groupe de recherche ethnicité et société du centre d’études ethniques de Montréal : « Transmission identitaire et mariages mixtes : recension des écrits ».

7. L. Driskill, Cross-cultural Marriages and the Church, Pasadena, Hope Publishing House, 1995, p.1-6.

8. D. Romano, Intercultural Marriage: Promises and Pitfalls, 2ème éd., Yarmouth, Intercultural Press, Inc., 2001, p.6-15.

9. Ibid., p.171-172

10. Ibid., p.173-174

11. Ibid., 174

12. A. Barbara, Les couples mixtes, Paris, Bayard Éditions, 1993, p.83.

13. Ibid., p.96.

14. A. Debroise, « La construction conjugale à l’intérieur de couples mixtes » Dialogue 139, 1er trimestre 1998, p.58.

15. D. Romano, Intercultural Marriage: Promises and Pitfalls, 2nd éd.,Yarmouth, Intercultural Press, Inc., 2001, p.20-31.

16. A. Barbara, Les couples mixtes, Paris : Bayard Éditions, 1993, 97.

17. F. Braudel, L’identité de la France, tome 2 (Paris : Flammarion, 1987), p.218.

18. G. Neyrand, M. M’Sili, Les couples mixtes et le divorce : le poids de la différence,Paris, L’Harmattan, 1996, p.17-18.

19. D. Romano, Intercultural Marriage: Promises and Pitfalls, 2nd éd., Yarmouth, Intercultural Press, Inc., 2001, p.183-184.

20. A. 82-5-5Barbara, Les couples mixtes (Paris, Bayard Éditions, 1993), p.99.

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