Entre les années 1960, où j’ai reçu mon appel au ministère pastoral, et aujourd’hui, la société française en général, et les grandes métropoles en particulier, ont connu des bouleversements profonds, dont l’un des plus voyants serait sans doute l’arrivée massive de populations étrangères, venant d’autres continents, chacune avec sa culture.
L’expérience de malentendus entre Français et étrangers, la sympathie pour les idées d’extrême droite exprimée par certains membres d’Églises Évangéliques, les doléances de quelques chrétiens immigrés, les départs non-expliqués d’étrangers des Églises françaises, et la multiplication rapide des Églises dites « ethniques » soulevaient toutefois de plus en plus de questions dans mon esprit. Ils m’ont finalement poussé à approfondir ma réflexion.
L’une des questions que je me suis posées, était : comment favoriser l’intégration de minorités ethniques dans les Églises évangéliques françaises ? Dans ce texte, je propose quelques stratégies.
Repères bibliques
Toute stratégie dans le développement des Églises nécessite un fondement biblique. Commençons donc par découvrir les principaux repères par rapport à la diversité culturelle.
Les intentions du Créateur
Dès le début du récit biblique, Dieu affiche son goût de la diversité. Il crée et la terre et le ciel, et le soleil pour présider au jour et la lune et les étoiles à la nuit, et les monstres marins et les oiseaux ailés, et l’homme et la femme (Gn 1, cp. Ps 148). En effet, il se plaît à créer des contraires, qui se complètent et s’harmonisent, au lieu de se concurrencer et de se battre. Il n’est pas le Dieu « ou – ou » mais le Dieu « et – et ». Il crée les humains pour remplir la terre (Gn 1.28). Il envoie Noé et ses fils afin qu’ils se répandent en grand nombre sur la terre (Gn 9.7). Il constate de manière plutôt positive qu’ils sont « répartis par pays selon la langue et par tribus dans chaque nation »(1).
Les humains craignent cependant d’être « disséminés sur l’ensemble de la terre » (Gn 11.4) et refusent la diversité voulue par le Dieu trinitaire. Avec la construction de la tour de Babel, ils se lancent dans la création d’un « nouvel ordre mondial », une version humaine de l’unité, forgée de façon autonome et fondée sur l’identité raciale, ethnique ou culturelle. Cette unité est contre l’autre au lieu d’être avec l’autre, et dans l’uniformité et l’autonomie au lieu d’être dans la diversité et l’interdépendance. Dieu intervient rapidement pour mettre fin à l’expérience de cette entreprise orgueilleuse.
Le correctif à la dérive
Après avoir bataillé pendant cinquante ans avec l’apprentissage de la langue française, l’auteur pourrait être tenté de ressentir la confusion du langage des hommes (la sanction imposée aux bâtisseurs de la tour [Gn 11.9]), comme une terrible malédiction infligée à l’humanité. Il n’en est cependant rien ! Cette mesure n’était pas un jugement sévère de Dieu, mais plutôt une expression de sa bonté, un retour vers ses intentions de départ et vers le chemin tracé dans le chapitre 10 de la Genèse.
L’appel d’Abraham (Gn 12.1), point tournant dans l’histoire du salut (dont le récit suit immédiatement celui de la tour de Babel), n’intervient pas par hasard. Dieu invite Abraham à mettre sa confiance en lui, à voyager en direction d’un nouveau pays et à accepter une nouvelle identité. Il l’appelle à dépasser les limites de son passé et à regarder vers l’avenir de Dieu, à laisser tomber ses projets sans lendemain, et à devenir « une bénédiction pour d’autres » (Gn 12.2), en effet, pour toutes les familles de la terre (Gn 12.3). Abraham obéit à l’appel de Dieu, et part vers l’inconnu. À l’opposé des hommes de Babel, il accepte d’être « disséminé ». On passe du summum de la révolte de l’humanité à la conception sublime de l’alliance de Dieu avec les humains.
L’apôtre Paul désigne cette promesse de bénédiction pour toutes les nations qui est faite à Abraham, l’homme qui a obéi à Dieu et quitté sa patrie, comme l’Évangile « annoncé par avance » (Ga 3.8). L’élection d’Abraham (un geste potentiellement très exclusif) est en réalité au service de la mission (un objectif très inclusif)(2) ! Celui qui se trouve en situation d’étranger, loin de son pays et des siens, doit pouvoir s’identifier facilement à la démarche d’Abraham.
La place de l’immigré en Israël
Autant la « cruauté » des Israélites envers l’ennemi dans la guerre de conquête de la Terre promise (Jos 6.21, etc.) peut choquer nos contemporains, autant leur sollicitude envers l’immigré, tout empreinte d’empathie, devrait inspirer l’admiration. Comme la veuve et l’orphelin, autres objets de la sollicitude de Dieu, l’étranger fait partie de ceux qui ont un besoin particulier de protection :
Si un étranger vient s’installer dans votre pays, ne l’exploitez pas. Traitez-le comme s’il était l’un des vôtres. Tu l’aimeras comme toi-même : car vous avez été vous-mêmes étrangers en Égypte. Je suis l’Eternel, votre Dieu. (Lv 19.33-34, cp. Ex 22.21, Jr 22.3, etc.).
Le peuple est donc appelé à retrousser ses manches et à se joindre à l’action de Dieu dans le monde en faveur des opprimés. Il est appelé à être saint car Dieu est saint, et parmi les dimensions sociales de la sainteté, il y a justement le respect de l’étranger. L’accueil accordé à l’étranger pourrait même être considéré comme un baromètre de la sainteté, et comme la meilleure façon de manifester la sainteté de Dieu parmi les nations !
L’étranger devient parfois un personnage central dans le récit biblique, car sa démarche est une figure de la foi, cette aventure qui nous entraîne vers l’inconnu. Par la foi, Ruth suit sa belle-mère, Noémi, elle adopte le pays et le Dieu de sa belle-mère (Rt 1.16). Le petit livre qui porte son nom montre comment la grâce de Dieu transcende les barrières raciales, nationales et religieuses. Si Booz avait négligé d’accueillir Ruth, il ne serait jamais devenu l’aïeul du roi David et du Messie d’Israël ! En accueillant l’étranger, ou en nous laissant accueillir par l’étranger, nous ouvrons la porte à l’action de Dieu au milieu de nous, car Dieu aime remettre en question et bousculer les conventions humaines, et il choisit fréquemment de se servir de l’étranger pour le faire.
La diversité culturelle dans l’Église primitive
La présence de plusieurs « étrangères », parfois même de réputation douteuse, dans la généalogie de Jésus du premier chapitre de l’Évangile selon Matthieu surprend le lecteur, qu’il s’agisse de Thamar, la Cananéenne (v. 3, cp. Gn 38), Rahab, la prostituée de Jéricho (v. 5, cp. Jos 6), Ruth la Moabite (v. 5, cp Rt 1-4) ou la « femme d’Urie », le Hittite (v. 6, cp. 2S 11). Le « sang métissé » du Sauveur(3), et l’accent sur sa filiation à Abraham, lui-même « à l’origine de diverses nations » (Gn 17.6), préparent le caractère universel de la mission du Messie. Même si Jésus accorde la priorité à la Maison d’Israël (« On ne jette pas le pain des enfants aux chiens » !… lance-t-il à la femme cananéenne [Mt 15.24,26°]), il s’identifie avec Jonas (Mt 12.39-42, 16.4) et ordonne à ses disciples : « Allez donc dans le monde entier, faites des disciples parmi tous les peuples… » (Mt 28.19). Son royaume messianique s’élève au-dessus de tous les royaumes de la terre, et se construit sur la base de valeurs radicalement autres que ceux du monde.
La Pentecôte (Ac 2) prend une dimension vraiment multiculturelle. Elle touche des Juifs et des prosélytes de trois continents (et pas seulement des ressortissants de l’Empire romain), parlant diverses langues : de l’Asie occidentale (Parthes, Mèdes, Élamites, habitants de la Mésopotamie, v. 9), de l’Afrique septentrionale (Égyptiens et Libyens) et de l’Europe (Romains et Crétois, v. 10). Babel est renversé, car on commence à s’entendre et à se comprendre à nouveau. L’Esprit Saint transcende des problèmes de langue et de culture !
Le caractère multiculturel de l’Église de Jérusalem ne tarde pas, cependant, à provoquer des tensions. Les disciples juifs de culture grecque se plaignent d’injustices dans la distribution de la nourriture aux pauvres de la part des disciples nés en Palestine. Les apôtres résolvent le problème avec beaucoup de sagesse, en permettant à l’Église d’élire une équipe de « diacres » du groupe minoritaire (tous les noms sont grecs, Ac 6.5).
L’ouverture de l’Église aux chrétiens venant d’autres cultures est un des thèmes centraux des Actes des Apôtres, mais elle ne va pas sans difficultés, car les disciples continuent à se sentir liés par les lois de pureté rituelle, qui les coupaient jusque-là des autres (Ac 10.14,28, etc.). Lorsque des Samaritains reçoivent le message de la Bonne Nouvelle, il faut une délégation apostolique pour vérifier l’authenticité de la démarche (Ac 8.14). Le baptême accordé à Corneille, officier romain, provoque un scandale chez les chrétiens d’origine juive, et Pierre doit « leur exposer, point par point » tout ce qui s’est passé (Ac 11.2-4). L’Église de Jérusalem envoie Barnabas à Antioche pour faire une enquête sur la conversion d’un grand nombre de Grecs. Entre chrétiens d’origine juive et chrétiens d’origine grecque, la mèche brûle et le feu menace de consumer les uns ou les autres.
À la « conférence » de Jérusalem (Ac 15), on apprend à discerner entre l’essentiel et le secondaire, à dépasser le dilemme « ou – ou » et à le transformer en situation « et – et ». On apprend à faire la distinction entre les valeurs de sa propre culture et celles de l’Évangile. Law compare les conflits ethniques et culturels à un feu, qu’on est appelé à sanctifier et à utiliser pour purifier sa vision de Dieu, de soi et de la communauté, et non pour détruire les autres(4). Le feu brûle dans l’Église, mais à la conférence de Jérusalem, les apôtres ont su le contenir et le « domestiquer ».
Pour ceux, enfin, qui seraient tentés de croire que l’Évangile est un produit « standard » à « débiter » de manière uniforme dans toutes les cultures, il est frappant de constater la diversité des façons employées par l’apôtre Paul pour le présenter :
1) à la synagogue d’Antioche de Pisidie, il présente le Messie des Écritures (Ac 13) ;
2) devant les habitants incultes de Lystre, il évoque la bonté du Créateur (Ac 14) ;
3) devant les érudits de l’Aréopage, il cite les poètes et philosophes grecs (Ac 17) ;
4) pour les disciples se trouvant à Éphèse et ayant reçu le « baptême de Jean-Baptiste », il met en avant le ministère du Saint-Esprit (Ac 19.1-7).
Le dernier livre du Nouveau Testament nous présente la vision d’une immense foule multiculturelle au ciel, « une foule immense… des gens de toute nation, de toute tribu, de tout peuple, de toute langue… » (Ap 7.9). Il semble donc que la culture ne sera pas abolie dans l’au-delà, mais qu’elle ne sera plus une barrière à la communion !
L’expérience des Églises
Il y a toujours eu des « Églises ethniques » en France, à commencer par les chapelles des ambassades (Suède, Danemark, etc.) qui servaient de lieux de refuge aux protestants français, privés de culte par l’Ancien régime au dix-huitième siècle. En 1956 à Paris, il y en a vingt-deux, dont des allemandes, des américaines, des anglaises, des hollandaises, une hongroise, une russe, ainsi que deux Églises arméniennes.
Adaptation
Les immigrés des pays latins, nombreux en France dès les années 1920, étaient en très grande majorité catholiques, et les Nord-Africains qui ont afflué à partir des années 1950 étaient presque 100% musulmans. Du fait que l’évangélisation des colonies françaises avait généralement été menée plus tard qu’ailleurs, à cause de la barrière de la langue pour les missions anglo-saxonnes et des obstacles dressés par l’administration coloniale française sous la pression de l’Église catholique, il n’y avait souvent qu’un faible taux de protestants parmi les immigrés de ces colonies, et une bonne partie de ces protestants venaient de traditions ecclésiastiques assez récentes. Les Antilles françaises, par exemple, n’avaient été évangélisées par les protestants qu’après la deuxième guerre mondiale. Il n’y avait donc pas la même longue tradition ecclésiastique protestante que dans d’autres pays d’émigration.
A partir des années 1960, cependant, les immigrés commencent à montrer le bout de leur nez dans les Églises évangéliques françaises. Dans sa thèse, Jean-Claude Girondin présente quarante ans de « créolisation » du protestantisme évangélique parisien :
Ces protestants venus de la France d’ailleurs, des Antilles françaises, ne se sentent pas toujours bien accueillis par leurs coreligionnaires métropolitains et certains chrétiens métropolitains supportent mal, voire très mal, les expressions religieuses démonstratives et d’un christianisme jugé trop « exotique »(5).
Ceci ne doit pas nous surprendre, peut-être, car :
même dans l’Église… la rencontre de cultures diverses peut constituer une véritable épreuve pour des coreligionnaires d’arrière-plans culturels différents. C’est une épreuve, en ce sens qu’il faut s’affronter pour s’entendre et construire cet espace du vivre-ensemble(6).
Malheureusement, à son avis, la question de l’intégration des Antillais dans les Églises métropolitaines a été « complètement occultée »(7) ! Cela s’expliquerait en partie par une « utopie innocente évangélique qui tend à raboter la différence culturelle »(8).
En fait, les Églises ne faisaient que reproduire le modèle de l’État. Girondin écrit encore à propos de l’accueil accordé par les Églises (et ceci ne s’appliquerait pas seulement aux Antillais) :
D’une manière générale, les Églises protestantes métropolitaines, face à la différence culturelle … ont œuvré dans le sens de la société française, c’est-à-dire par le rejet, le mépris, la folklorisation ou l’exotisation … Dans la tradition jacobine et républicaine française, la question de la diversité culturelle, ethnique et religieuse tendrait à être évacuée. … Les individus doivent se couler dans un moule socioculturel majoritaire par un processus d’acculturation unilatéral, lequel est supposé leur faire perdre leur appartenance ethnique au fur et à mesure qu’ils intériorisent la culture du pays d’accueil(9).
Ce n’est que le reflet du manque de sensibilité culturelle dans les missions chrétiennes, poussée parfois à l’excès de l’»impérialisme culturel » qui a parfois contraint les convertis, selon Henri Blocher à « se dépouiller de leur culture, à s’habiller d’européisme pour devenir chrétiens »(10). Les immigrés pouvaient y réagir de trois manières : (1) en se laissant absorber dans la culture d’accueil ; (2) en s’adaptant superficiellement, tout en gardant leurs propres valeurs, car cohabitation n’égale pas communion ; ou (3) en rompant avec les Églises françaises et en créant des Églises ethniques.
Facteurs qui ont favorisé l’intégration
Plusieurs facteurs ont quand même favorisé l’intégration de certains immigrés dans des Églises françaises. Le premier de ces facteurs serait les liens historiques forgés par la mission dans certains pays. L’activité de la Société des Missions de Paris à Madagascar est à l’origine de la collaboration des Églises malgaches en France avec les Églises Réformées et Luthériennes. L’activité de la Mission Baptiste Européenne au Cameroun a drainé un certain nombre de Camerounais vers la Fédération Baptiste, comme le ministère du pasteur Edmond Itty à Fort-de-France a mis des Martiniquais en rapport avec l’Église du Tabernacle(11). Un deuxième facteur serait l’appartenance à la même famille ecclésiastique. De cette façon, la mission des Églises Évangéliques Libres de la Scandinavie au Congo-Brazzaville a orienté tout naturellement les membres des Églises congolaises vers l’Église Évangélique Libre de Paris-Alésia. Même si cette Église n’a pas de politique élaborée d’intégration, une chorale congolaise qui lui est attachée de manière informelle, sert de point d’attache.
Le troisième facteur serait une spiritualité semblable. Il est intéressant de remarquer que la spiritualité des Baptistes antillais correspond parfois assez bien à celle des Pentecôtistes français, ce qui facilite l’intégration des premiers chez ces derniers ! Un quatrième facteur, cette fois pour des immigrés d’origine non-chrétienne, serait des initiatives missionnaires locales comme celles du Ministère Évangélique parmi les Nord Africains sur Marseille et Paris, ou celle de l’association l’AMI, basée dans l’Église du Tabernacle. L’engagement des missionnaires dans l’Église facilitait l’intégration de certains nouveaux convertis.
Les ressortissants des Antilles ont joué un rôle assez important dans la croissance des Églises en région parisienne, et en particulier dans l’essor des Églises de l’Alliance des Églises Évangéliques Interdépendantes. Les missionnaires de la TEAM qui collaboraient avec l’AEEI ont reconnu chez les Antillais une très grande ouverture à l’Évangile, et selon le principe de McGavran(12), ont concentré leur attention sur eux(13). L’Église AEEI de Créteil, dans le Sud-est de Paris, par exemple, a été édifiée autour d’une famille antillaise, les Siounath(14).
Algériens
Le cas de l’intégration d’immigrés venant d’une culture plus éloignée de la culture française, documentée dans une thèse de doctorat par Evelyne Reisacher, est très instructif. Sur la base de la théorie d'Allan Schore (les émotions sous-tendraient et motiveraient les processus de l'attachement dans le développement de la personne), elle étudie les relations entre Français et Algériens dans le cadre des Églises évangéliques françaises.
L’intégration des Algériens dans les Églises est souvent difficile. L’héritage des siècles passés (les croisades, la menace turque sur l’Europe, la colonisation et les guerres d’indépendance) pèse encore sur les relations d’aujourd’hui. Reisacher affirme aussi sans détours que « les mauvais sentiments et les préjugés contre les Algériens qui existent dans la société sont très présents aussi dans l’Église »(15). Après avoir été rejetés le plus souvent par la famille, suite à leur conversion, les jeunes convertis arrivent dans l’Église avec de grands besoins et attentes, et ils sont souvent déçus, car les chrétiens français ne les comprennent pas, ne voient pas lorsqu’ils sont blessés, et ne savent pas gérer les ruptures de relation et initier le processus de la réconciliation.
Reisacher met en lumière des différences culturelles entre Algériens et Français, en particulier dans les valeurs. Pour les premiers, « la famille de l’Église », « la bonne entente », « l’amour », « le partage », « la solidarité », et « la convivialité » sont des valeurs très importantes. Pour les Français, c'est plutôt « le culte », « la famille biologique », « la conversion », « l'accueil » et « l'amour ». Elle souligne aussi l’importance du rôle joué par les émotions dans le processus de l’attachement personnel, et elle recommande que Français et Algériens apprennent à reconnaître l’expression de part et d’autre des émotions de base (la joie, le dégoût, la peur, la honte), et à exprimer ces émotions ensemble dans l’Église. Pour une bonne communication transculturelle, il ne faut pas seulement savoir ce que l’autre pense, mais aussi ce qu’il ressent !
Églises ethniques
Certains immigrés, cependant, n’avaient pas la capacité ou pas la volonté de s’assimiler ou de s’adapter à la culture française. Girondin explique que « les Églises protestantes d’expression (étrangère) … se sont créées parce qu’on ne devient pas par miracle, c’est-à-dire d’un seul coup membre à part entière d’une Église dont on est étranger par la culture, l’histoire et la langue »(16).
Les Églises ethniques « exotiques » (en fait, on devrait plutôt dire « Églises étrangères », car les Églises « ethniques » sont pour la plupart déjà multiethniques !) ne se développent que très lentement à partir des années 1960. Par exemple, suite au travail d’une équipe chinoise d’évangélisation basée en Grande-Bretagne, on commence un culte en chinois à Paris dans les locaux des Groupes Bibliques Universitaires en 1961, mais l’Église n’est déclarée officiellement qu’en 1968. Plus tard, elle loue la chapelle d’une Église Baptiste française, mais garde encore aujourd’hui son statut d’Église indépendante.
La première Église haïtienne s’implante dans une modeste boutique, très exiguë, du quartier cosmopolite de la Goutte d’Or, dans le 18e arrondissement de Paris à la fin des années 1970, sous la direction du pasteur Freyzumé Morel. Aujourd’hui on compte une quarantaine d’Églises haïtiennes dans la région parisienne, dont certaines sont réunies en fédération.
La multiplication des Églises ethniques a lieu surtout depuis le début des années 1980, et aujourd’hui, les Églises africaines toutes tendances confondues sont environ cent cinquante (voir l’Introduction) en région parisienne à elles seules. Une Église zaïroise pionnière (aujourd’hui l’Église du Rocher, à Montreuil, en région parisienne) a eu des origines très modestes dans les locaux de la paroisse luthérienne St Paul, dans le 18e arrondissement de Paris. À la fin des années 1980 elles sont plusieurs Églises zaïroises à se regrouper, et aujourd’hui, la Communauté des Églises d’Expression Africaine en France (une quarantaine d’Églises en tout, dont une trentaine en région parisienne)(17) est membre de la Fédération Protestante de France. Avec l’Église Protestante Malgache en France, ce sont les seules Églises ethniques, jusqu'à une époque très récente, à avoir formellement réussi l’intégration dans le paysage protestant. Peu d’Églises ethniques, en effet, sont intégrées dans des dénominations françaises. L’exception la plus importante serait la dizaine d’Églises africaines qui font partie de la Fédération des Églises et Communautés Baptistes Charismatiques. La Fédération des Églises Évangéliques Baptistes, elle aussi, a accueilli des Églises ethniques (roumaines, chinoises, africaines, coréenne) mais le niveau de collaboration est souvent resté très limité, en tout cas là où il y avait des problèmes de langue. Les cas de l'Union des Églises Évangéliques Haïtiennes et Afro-Caraibéennes (18 Églises locales) qui fait partie du Réseau-FEF, et de l'Entente et Coordination des Œuvres Chrétiennes (79 Églises locales), qui vient de s'intégrer au Conseil National des Évangéliques de France, sont peut-être un signe d'espoir d'une meilleure intégration dans les années à venir.
Toutes ces Églises, comme l’Église zaïroise mentionnée ci-dessus, ont eu beaucoup de difficultés à trouver des locaux. Les Églises protestantes traditionnelles de la région parisienne (réformées et luthériennes), souvent confrontées à des problèmes financiers depuis quelques années, louent leurs temples le dimanche après-midi. Certaines Églises évangéliques qui paient des loyers très élevés, sont contentes de trouver un « colocataire ». D’autres Églises ethniques louent des salles d’hôtel et de restaurant à la journée, s’installent dans des boutiques, ou dans des entrepôts dans les zones industrielles et commerciales.
Certaines missions ayant une stratégie globale intégrée ont implanté des Église ethniques en France. L’Alliance Chrétienne Missionnaire, par exemple, très engagée dans les pays asiatiques et aussi présente en France, a implanté des Églises pour accueillir des réfugiés et des immigrés de plusieurs nationalités (chinoise, tamoul, cambodgienne, vietnamienne, laotienne, etc.). La mission américaine World-Team, active déjà aux Antilles depuis 1947, et préoccupée par le sort des chrétiens antillais expérimentant des difficultés pour s’intégrer dans les Églises en Métropole, envoie en 1979 une équipe missionnaire mixte américaine et antillaise (deux couples) pour créer des Églises antillaises(18).
Obstacles à l’intégration
Dans sa recherche, Girondin élabore une dizaine d’hypothèses pour identifier les obstacles à l’intégration des protestants antillais dans les Églises protestantes évangéliques (mais on pourrait en faire une application assez générale)(19).
Premièrement, à l’origine du processus de mobilisation identitaire (qu’elle soit consciente ou inconsciente) de beaucoup de protestants antillais, qui a conduit à l’émergence d’Églises ethniques, il y aurait de la part des Métropolitains de la discrimination et de la stigmatisation de l’identité antillaise(20). L’Église antillaise, par contre, donnerait un soutien moral et une reconnaissance sociale qu’on ne trouve pas dans une Église métropolitaine. Si c’était vrai pour les Antillais, avec leur statut très proche des Métropolitains, il serait vrai a fortiori pour les immigrés venant d’autres horizons.
Deuxièmement, le préjugé culturel de beaucoup de protestants métropolitains(21). Le comportement culturophobe bilatéral des Antillais et des Métropolitains maintiendrait un double sentiment de supériorité et d’infériorité, et freine la rencontre culturelle enrichissante.
Faute de distance par rapport à sa propre culture, et faute de la capacité de la critiquer et de la transformer, la diversité culturelle dans les Églises, loin de conduire à leur enrichissement, conduirait plutôt à l’indifférence et au mépris culturels.
Troisièmement, la création des Églises d’expression antillaise ou la concentration d’Antillais dans certaines communautés protestantes est en relation avec l’incapacité des Églises évangéliques d’origine métropolitaine d’accueillir les membres originaires des Antilles avec leur particularité culturelle, d’où le manque d’accueil dont se plaignent si souvent les Antillais(22).
La religiosité créole, en effet est une religiosité chaude, affective, émotionnelle, conviviale. Les Antillais ont une « culture de l’émotion », alors que celle des Métropolitains est une « culture de la raison ». (Paraphrasant Edgar Morin) les Antillais habitent l’Église « poétiquement » et les Métropolitains l’habitent « prosaïquement »(23). Parce qu’on ne sait ou ne veut tenir compte de cette spécificité ethnique, et en particulier des problèmes de gestion de la maladie, de l’envoûtement et des conflits personnels, le suivi pastoral dans les Églises évangéliques ne répond pas de manière adéquate à l’attente et à la quête spirituelle et religieuse de leurs membres originaires des Antilles.
Selon Jean-Claude Girondin, l’émergence d’Églises antillaises serait le résultat de la mobilisation de nouvelles énergies missionnaires dans la France sécularisée et considérée décadente(24).
Personne ne sait, car à la connaissance de l’auteur personne ne s’est attelé à la tâche de les recenser, combien d’Églises ethniques se sont implantées en France, et en particulier en région parisienne, où se trouvent les plus grandes concentrations d’étrangers. Elles ne sont que partiellement répertoriées dans l’Annuaire de la France Protestante (les deux unions d’Églises qui sont membres associées de la Fédération Protestante de France, ainsi que quelques Églises affiliées à des dénominations françaises), et dans l’Annuaire Évangélique de la Fédération Évangélique de France(17). De même, à la connaissance de l’auteur, personne n’a jamais tenté un recensement de la présence « ethnique » dans les Églises françaises, même à une échelle régionale. Un travail important de recherches et de collection de données restent à faire, si un jour on veut évaluer l’impact de cette présence, dont les enjeux sont considérables.
Les pistes à explorer
Si une Église définit sa mission comme l’évangélisation des Français de souche (« N’y a-t-il pas déjà des missions pour évangéliser les Africains ? Qui va évangéliser les Français, si nous ne les évangélisons pas ? »), le réflexe instinctif en voyant la chapelle se remplir d’Antillais ou d’Africains est peut-être de dresser discrètement quelques obstacles sur leur chemin, ou de les accueillir seulement à condition qu’ils acceptent de s’adapter à la culture française. Ce n’est pas la seule manière de s’adapter à la nouvelle donne, cependant. « Les nations sont toutes venues à leurs propres frais s’installer dans nos grandes villes » à côté de nos Églises, constate Ray Bakke(26). Les Églises ne devraient-elles pas « faire un tour pour aller regarder ce phénomène extraordinaire et voir pourquoi » Dieu l’a permis (Ex 3.3, à propos de Moïse et du buisson ardent) ?
Que choisir, entre le pragmatisme qui consiste à se simplifier la vie et à se contenter de survivre, ou l’idéalisme qui affirme l’unité de l’Église, famille internationale et multiculturelle dans le plan de Dieu, et qui fait la promotion courageuse des valeurs du Royaume de Dieu ? Que choisir entre la conformité à la culture ambiante (viser individuellement l’authenticité ethnique) ou se conformer à la parole de Dieu (vivre dans l’unité en chrétiens authentiques) ? Les premiers chrétiens n’ont-ils pas déjà dû choisir à leur époque entre s’accrocher à leur identité juive ou grecque, d’esclave ou d’homme libre, d’une part, ou devenir un en Christ ? (Ga 3.28). Allons-nous participer à la construction d’un nouveau tour de Babel ethnocentrique ou suivre l’exemple de foi d’Abraham et accepter de quitter la sécurité de chez nous en réponse à l’appel de Dieu ? Allons-nous rester accrochés à notre ancienne identité, ou accepter de l’abandonner afin d’en recevoir une nouvelle de Dieu, qui dépasse celle de notre tribu ? Allons-nous garder la bénédiction pour nous-mêmes et les nôtres ou accepter d’être disséminés dans le monde afin de la transmettre à d’autres ?
1. Œuvrer en vue de la réconciliation
Même si l’intégration dans les Églises, comme nous l’avons vu, ne se fait que de manière assez imparfaite, Washington et Kehrein se demandent si elle constitue un objectif satisfaisant, car l’intégration sociale ne garantit pas la réconciliation et la communion(27). Elle n’est parfois qu’une simple cohabitation, sans réelles relations, et sans amour fraternel. Le seul remède pour les conflits raciaux, selon Washington et Kehrein, c’est la réconciliation en Christ(28), et cette réconciliation dans toutes ses dimensions est « une priorité pour l’Église »(29). Dieu ne nous a pas seulement confié le message (« Soyez réconciliés avec Dieu ») mais aussi le ministère de la réconciliation (2Co 5.18-20). Elle fait partie intégrante de la vie chrétienne.
Law fait du « royaume de paix » (Es 11.6-9) une parabole de la réconciliation des ethnies et des cultures dans l’Église. (Pourquoi, en effet, réserverait-on cette parabole à la race animale dans un monde lointain ? L’Église ne peut-elle pas devenir la « montagne sainte », où on ne commet plus « ni mal ni destruction » [v9](30) ?) Law compare le comportement des animaux aux comportements sociaux des différentes cultures. Dans un groupe multiculturel, les « Blancs » ont tendance à devenir trop puissants, et les gens « de couleur » à céder le pouvoir(31). Il n’y a pas de paix sans justice, et la paix ne peut s’établir dans ce royaume qu’au prix de comportements très peu naturels de la part de tous ceux qui y sont présents(32). Law conclut que dans ce royaume, la confiance entre les animaux vient du manque de crainte et d’une distribution équilibrée du pouvoir(33), et il s’emploie à chercher à créer de telles conditions dans l’Église – par la renonciation volontaire au pouvoir, par exemple – pour permettre une pleine communion entre les races et les cultures.
Dans l’optique de la réconciliation, il y a des démarches simples à promouvoir, aussi bien pour les membres que pour les responsables d’Église. Pour les membres, afin de développer les relations dans l’Église, il s’agirait pour chacun de se donner l’objectif d’établir un rythme régulier de relations transculturelles avec une autre personne ou famille. Pour les responsables d’Église, il s’agirait de tendre la main vers les Églises « ethniques », en allant vers elles, en accueillant leurs responsables dans les pastorales locales, et les Églises dans les dénominations françaises.
Dans la suite de cette réflexion, plusieurs options de vie d’Église dans une société urbaine et multiethnique seront passées en revue. Jusqu’ici, très peu d’Églises ont pris le temps de prier, de réfléchir et de discuter sérieusement par rapport aux questions de la culture et de l’intégration des étrangers dans l’Église. C’est l’avis de Girondin, en tout cas :
Nous constatons donc dans le monde protestant l’absence d’une réflexion théologique pour une bonne gestion du multiculturalisme, de l’interculturalisme et de la diversité ethnique dans les Églises(34).
En ce début de vingt-et-unième siècle il nous semble essentiel que les Églises se déterminent de ce point de vue. Quelque soit le choix de l’Église, cependant, la réconciliation entre toutes les races et les cultures présentes en son sein devrait faire partie de ses priorités.
2. Prendre l’intégration au sérieux
Certains immigrés voient la France comme une Terre promise. Ils admirent sa culture, aiment sa langue et cherchent activement à s’intégrer dans la société. Pour d’autres, la culture est indifférente, et ils sont prêts à s’adapter. Pour d’autres encore, tout en restant attachés à leur culture d’origine, ils reconnaissent pour eux et pour leurs enfants l’importance de l’intégration. Pour tous ces cas de figure, une Église multiethnique, mais de culture française, est la bonne option.
Fidèles au modèle républicain de l’intégration, et désireuses de refléter la culture majoritaire, beaucoup d’Églises optent pour une identité culturelle clairement française, mais le plus souvent cela se fait sans consultation, voire même de manière inconsciente. Normalement, une telle option serait l’objet d’une réflexion sérieuse de la part de toute l’Église, serait inscrite dans la « vision d’Église », et serait communiquée à toutes les personnes fréquentant régulièrement l’Église, afin que tout le monde soit au clair.
Le « ministère de la réconciliation » dans l’Église pourrait se concrétiser dans l’activité d’une équipe qui aiderait les étrangers à y trouver leur place, et à devenir des membres pleinement engagés dans tous les domaines et à tous les niveaux de la vie de l’Église, en veillant à ce qu’ils soient bien informés et qu’ils comprennent bien son fonctionnement. Un soin particulier serait donné à l’accueil de l’étranger, un accueil de qualité, en soulignant l’importance de la pratique de l’hospitalité.
« Ne négligez pas de pratiquer l’hospitalité, car plusieurs, en l’exerçant, ont accueilli des anges sans le savoir. » écrit l’auteur de l’épître aux Hébreux (13.2). Plusieurs exemples bibliques, comme ceux d’Abraham et Sara (Gn 18), des disciples d’Emmaüs (Lc 24), et des « justes » (Mt 25.40), montrent la voie. Jésus lui-même s’identifie à l’étranger dans le texte de Matthieu ! Pour vérifier la qualité de l’accueil et l’efficacité des moyens mis en place, et pour s’assurer que les étrangers s’intègrent véritablement, il serait utile de surveiller les listes de membres et de responsables d’activités, afin qu’elles reflètent la réalité de la composition de l’Église.
3. Établir des Églises biculturelles
Il ne s’agit pas de l’Église française qui héberge une Église ethnique afin d’alléger ses charges, mais d’une Église qui met en place une véritable stratégie biculturelle. Cela pourrait être le cas d’une Église française qui remarque la présence d’une forte minorité ethnique et cherche à l’évangéliser, ou qui s’allie à une Église ethnique existante. Cela correspondrait encore à une Église ethnique qui voudrait pourvoir aux besoins de la deuxième génération.
À l’occasion d’une table ronde, le 20 mai 1995, dans le cadre du séminaire « Implantation d’Églises en milieu urbain », André Thobois(35) a exprimé des regrets : « Nous avons longtemps résisté à l’idée des groupes homogènes, à cause de la notion française de l’intégration. En refusant au groupe espagnol le statut d’Église, nous avons certainement fait erreur. Il y avait deux membres d’origine espagnole au conseil de l’Église, mais pas de vraie intégration. Pour toucher davantage de monde, il faudrait multiplier les Églises ethniques ».
C’est la pratique de certaines Églises évangéliques arméniennes (qui ont jusqu’à quatre-vingt-dix ans d’histoire). Deux générations d’Arméniens étaient contentes d’adorer le Seigneur en arménien, mais les suivantes s’éloignent peu à peu de leurs racines culturelles. Aujourd’hui les cultes sont bilingues, en arménien et en français. À l’avenir, la question du maintien de l’identité arménienne se posera de manière de plus en plus insistante, et des choix difficiles pourraient s’imposer : entre le maintien de la tradition arménienne, et la pertinence et la survie de l’Église.
Dans les Églises chinoises, qui sont plus récentes (elles ont moins de cinquante ans) la première génération d’immigrés est encore en vie. Elle parle très peu le français, et elle est encore très marquée par des valeurs chinoises comme le respect des anciens. La deuxième génération, scolarisée en France, est plus à l’aise en français et elle est en train d’adopter des valeurs occidentales. Si les cultes sont exclusivement en chinois, ces Églises risquent de perdre les jeunes. Si les cultes sont traduits, l’unité des générations est plus facilement conservée, mais on perd du temps et le compromis culturel qui s’impose suscite des frustrations des deux côtés. Si on fait deux cultes, on s’expose aux dangers de la concurrence et de la méfiance entre les deux, ainsi que l’éloignement progressif, mais on a l’avantage de la souplesse, et la possibilité de respecter la diversité(36).
4. Établir des Églises polyglottes
Dans les quartiers très cosmopolites, l’option de l’Église polyglotte pourrait être retenue. Conscient des barrières de la langue, et respectueux des cultures, on cherche dans une telle Église à bâtir l’unité entre populations immigrées récemment installées, et à préparer l’Église multiculturelle de l’avenir (voir l’option suivante). Cela peut être la stratégie missionnaire d’une Église établie, qui s’investit dans l’évangélisation de minorités ethniques, et donne aux croyants les moyens de se constituer en Église, ou une alliance entre assemblées ethniquement ou culturellement diverses, mais acceptant de travailler dans l’unité. Au-delà du simple partage des locaux, l’équipe pastorale vit un véritable partenariat dans le service de l’Évangile. Il y a des cultes, des fêtes, des services et des équipements communs, et certaines activités, comme celles des enfants et des jeunes ont lieu ensemble.
Cette option est généralement retenue par des Églises ayant des liens historiques, appartenant à la même dénomination ou partageant la même spiritualité.
Ortiz présente l’expérience de l’Église Baptiste de Flushing, à New York, où trois assemblées (anglophone, hispanophone et sinophone) partagent la même identité(37).
En région parisienne, le « Centre Évidence », l’Assemblée de Dieu de Montrouge, vit une expérience pionnière d’Église polyglotte, avec des assemblées française, africaine, latino-américaine, malgache et slave. L’Église Nazaréenne de la rue Myrha, Paris 18e, a des assemblées française, haïtienne et arabophone.
5. Mettre en place une vraie multiculturalité
Serait-ce un idéal inapprochable, voué obligatoirement à l’échec ? Pourquoi essaierait-on justement de créer des communautés multiculturelles sur les ruines de toutes les tentatives passées ? Les habitants de Babel étaient les premiers à renoncer à la communauté multiculturelle. En recourant à leur technologie, ils ont bâti une tour si haute qu’elle les dispensait de relations avec ceux qui ne leur ressemblaient pas. N’auraient-ils pas eu raison ? Ce serait justement, écrit Law, dans les tentatives de comprendre l’autre et de dépasser les différences culturelles qu’on pourrait prendre conscience de ses propres défaillances et qu’on s’approcherait de Dieu(38). Et Girondin cite Sélim Abou : « Le dépassement des limites d’une culture s’effectue concrètement par le biais de sa confrontation avec d’autres cultures »(39).
Les assemblées multiculturelles sont l’accomplissement de la promesse de Dieu à Abraham. Pourquoi retarder cet accomplissement ?, Elles sont la préfiguration de la communion des rachetés au ciel. Pourquoi en renoncer à l’avant-goût ? Mieux que des Églises « vanille » et « chocolat », il y a des Églises authentiquement « marbrées », comme celle de Washington et Kehrein !… même si l’expérience doit être accouchée dans la douleur et arrosée de larmes. Girondin nous rappelle, en effet, que la tolérance et la bonne volonté ne suffisent pas. « L’acceptation de l’autre dans sa différence … loin d’être une attitude spontanée … est le plus souvent le fruit d’un combat(40) ».
Qu’est-ce qu’une vraie Église multiculturelle ? Ce n’est pas un creuset où les cultures perdent leur identité, mais un processus dynamique dans lequel elles la maintiennent, tout en engageant entre elles un dialogue constructif ; c’est un lieu où on cherche à maintenir l’authenticité des cultures, la communication entre elles, et l’équilibre entre elles dans l’exercice du pouvoir, en leur donnant l’occasion de partager à l’intérieur de leurs frontières culturelles(41). Law précise, en outre, qu’il est très important d’être conscient de sa propre culture, de la connaître, et de reconnaître sa valeur, si on veut apprendre à apprécier d’autres cultures.
« Nous sommes tous les enfants de Dieu. Nous partageons la même humanité » se plaisent à dire les chrétiens. Cette habitude de minimiser les différences est pourtant l’obstacle le plus important vers une communauté multiculturelle, car ces paroles pieuses cachent des barrières qui se dressent entre les cultures. Dans la construction de relations, même les chrétiens ont l’habitude, inconsciente, certes, de rechercher les ressemblances et d’éviter les différences, parce que les premières les affirment et ils voient les dernières, non pas comme des richesses, mais comme des sujets potentiels de conflit(42). « Nous avons besoin d’apprendre que le fait de connaître nos différences peut être et même sera très constructif et bénéfique »(43).
6. Vigilance par rapport à l’ethnocentrisme
Depuis toujours, l’ethnocentrisme menace de faire obstacle aux progrès de l’Évangile, car c’est un défaut très humain ! Law constate que la plupart des chrétiens sont rentrés en relation avec Dieu à l’intérieur de leurs propres frontières culturelles, mais que Jésus les invite à percevoir Dieu comme étant en dehors de leur cadre de référence culturel(40). Malheureusement, ce n’est pas un réflexe naturel, et on ne s’échappe à ce cadre qu’au prix d’un effort constant, en se mettant constamment dans la peau de l’autre, en refusant de le juger, en défendant le principe de la diversité culturelle, en apprenant à évaluer les manifestations des autres cultures de manière impartiale, et en acceptant de vivre ce que Law appelle une « marginalité créative »(45). La bi-culturalité à ce titre peut être considéré comme un don de Dieu, une ressource précieuse pour la communauté multiculturelle. Abraham, Moïse, et Paul ont tous vécu à la marge de leur culture. Law en propose une belle image : la corde d’instrument, tendue entre deux points ; une tension excessive la casse, une tension insuffisante lui enlève sa sonorité(46).
Cet « ethno-relativisme » n’est pas un choix qu’on fait une fois pour toutes, mais un processus qui n’a jamais de fin. Law compare le cheminement de la communauté multiculturelle à celui d’un groupe d’Alcooliques Anonymes, qui accueille simultanément des personnes qui se situent à toutes les douze étapes, et qui rappelle ces douze étapes à chaque réunion. On n’est jamais « guéri » définitivement de l’ethnocentrisme. On doit donc s’engager dans un processus continu, sans oublier le cheminement par lequel on est passé, et en acceptant de vivre avec l’incertitude(47).
En écho aux « dimanches marbrés » de Washington et Kehrein, Law invite les minorités ethniques à s’assembler et à prendre le temps de retrouver leur identité et de se concerter, afin de pouvoir s’exprimer. Pour arriver à des expériences multiculturelles positives, il faut d’abord se réunir chacun de son côté (comme les disciples dans la chambre haute avant le jour de la Pentecôte… même si cela ressemble encore à de la ségrégation), les « Blancs » pour réfléchir sur les injustices du système qu’ils ont mis en place et pour s’en repentir, et les gens « de couleur » pour panser les blessures, pour retrouver des forces et pour guérir(48). Il propose un modèle de technique de distribution de la parole pour le contexte multiculturel : « l’invitation mutuelle ». Le responsable invite une première personne à intervenir ; après son intervention, celui-ci donne la parole à la personne de son choix, et ainsi de suite. Le pouvoir est ainsi partagé entre tous les membres du groupe(49).
Parce que la communication verbale favorise les personnes qui croient à leurs propres capacités et qui manient la parole facilement, et que ces personnes sont souvent « blanches », Law propose d’autres outils pour garantir la qualité de la communication interculturelle. Dans les cultures collectives et traditionnelles, beaucoup de communication est non-verbale, et on manie la parole avec plus de difficulté. Dans un groupe multiculturel, donc, on aura besoin de supports visuels et d’expériences communes. En demandant à chacun de s’exprimer de façon anonyme par écrit, et en résumant ces contributions sur un tableau, la communication des minorités ethniques est rendue plus facile, et les différentes contributions sont mises en valeur. D’autres possibilités incluent l’utilisation d’objets, de photos, d’enregistrements audio, ou de vidéos (tirés d’ailleurs, fournis ou faits par les participants)(50).
Conclusion
Suite aux diverses vagues d’immigration du vingtième siècle, on trouve dans les grandes villes françaises de nombreuses Églises multiethniques de culture française et Églises étrangères, mais assez peu de modèles intermédiaires, et aucune expérience multiculturelle très élaborée. L’intégration des étrangers se fait tant bien que mal, mais ne semble pas préoccuper grand monde, et on prend très peu de temps pour en parler. On se contente des efforts consentis par l’État au niveau de la société. Les expériences qui existent dans les Églises sont relativement timides et locales. Elles mériteraient d’être l’objet de davantage d’investissement, d’être mieux documentées et mieux connues.
Cette réflexion n’est qu’un timide apport à la réponse qui serait à donner aux questions soulevées par la présence des immigrés dans les Églises, mais il indique quelques pistes à explorer.
Reisacher propose une belle métaphore pour la mission, celle de la face de Dieu qui brille, de manière accueillante et bienveillante, en se tournant vers les nations(51). Que le visage des chrétiens dans les Églises urbaines puisse refléter cette lumière divine, et que les étrangers, tels des poussins, puissent trouver refuge « sous les ailes » (Ruth 2.12, version dite « la Colombe ») du Dieu d’Abraham, qui a promis de bénir toutes les nations à travers sa descendance. Qu’ils puissent s’épanouir et s’édifier dans ces Églises, et avec les Français « qu’ils soient un … pour que le monde croie » en Jésus (Jean 17.21) !