La dynamique de la formation, dans l’Église locale

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Evert Van de Poll est membre du comité de l’École Pastorale, pasteur de la Fédération Baptiste, un théologien et pédagogue apprécié. Il s’intéresse particulièrement au ministère pastoral et à la vie concrète de l’Église. Si la formation a toujours existé, c’est une caractéristique du temps présent que l’attention particulière qu’on lui porte. Les propositions fleurissent. Dans un premier temps, l’auteur redéfinit avec rigueur le langage et la pensée bibliques puis il précise la finalité de toute formation pour enfin développer, avec une amusante formule, les cinq conditions d’une dynamique de la formation.
Cet article redéveloppe une intervention proposée lors d’une session de l’École Pastorale en 2008.

La dynamique de la formation, dans l’Église locale

De nos jours, la formation est de plus en plus mise en avant comme étant l’un des facteurs les plus importants du développement de l’Église. On la distingue de l’enseignement, bien que dans la pratique, la distinction ne soit pas toujours claire et nette. Il n’empêche qu’il est communément admis que la transmission de certaines connaissances ne suffit pas pour permettre au plus grand nombre de membres de servir le Seigneur en fonction de leurs différents charismes. Il faudrait les « former ». D’autres diront « équiper » ou « coacher ».

Qu’est-ce à dire ? Selon le Robert, « former » veut dire, « développer une aptitude ou une qualité, exercer ou façonner l’esprit ou le caractère de quelqu’un ». Bonne définition. Or, la question est de savoir comment cela s’applique au contexte de la foi et de la communauté chrétiennes. Il s’avère que nombre de pasteurs et de responsables ne savent pas trop comment exactement s’y prendre. En fait, beaucoup d’entre eux sont demandeurs de formation dans ce domaine !

À cette incertitude s’ajoute une certaine tension au niveau des activités de l’Église. S’agissant du développement de l’Église, on parle beaucoup d’un travail en équipe au lieu de laisser le seul pasteur tout faire, et de la mise en œuvre des dons spirituels des fidèles. Ces tendances vont de pair avec une demande accrue des formations appropriées. Malheureusement, « formation » égale trop souvent « une activité de plus » qui ne fait qu’alourdir un programme d’Église déjà assez difficile à assurer.

C'est sur fond de ces interrogations que j’aborde le thème de la formation.

M’adressant principalement aux pasteurs, à leurs conjointes ainsi qu'aux autres responsables d’Église, j’entends développer une vision globale de la formation, sa finalité, ses acteurs, et surtout sa dynamique passionnante. Un deuxième objectif est de démontrer que ceux qui prennent soin d’une Église sont déjà impliqués dans la réalisation de cette vision, beaucoup plus qu’ils ne le pensent ! Dernièrement, je veux les encourager à aller plus loin dans ce domaine.

Une dernière remarque préalable : je n’utilise pas les termes équiper et équipement, pourtant régulièrement employés dans les ouvrages au sujet de la formation. Empruntés au langage chrétien anglais, ils sont toutefois des faux-amis. Équiper en français a une connotation matérielle. Par exemple, une cuisine équipée. Par contre, to equip signifie que l’on donne à quelqu’un, non seulement un dispositif matériel (un équipement), mais aussi un entraînement. Il convient donc de le traduire par « former ».
Au lieu de « formation » on dit souvent « coaching ». Emprunté au management, ce concept est de plus à la mode. À mon sens, il ne s’agit pas là d’un équivalent, puisque ce que l’on appelle « coaching » ne recouvre qu’un aspect de la formation. J’y reviendrai plus loin.

UNE VOCATION BIBLIQUE

La formation, comme étant un domaine autre que l’enseignement, ne figure pas dans le cursus traditionnel de théologie pratique. Sa mise en avant est un phénomène assez récent. Pourtant, le concept est en soi clairement biblique. On le trouve déjà dans le Nouveau Testament, exprimé par plusieurs images : le potier qui façonne l’argile par exemple. Le « stage missionnaire » des douze, puis des soixante-douze dans les Évangiles est un cas d’école de ce que l’on appelle aujourd’hui le coaching.

Un mot clé dans le langage de formation dans le Nouveau Testament est le verbe katartizo, qui figure dans plusieurs passages. Quelques passages portent les substantifs dérivés : katartismos et katartisin.

Malheureusement, les traducteurs ont un peu caché ce concept, en utilisant différents mots pour rendre le texte originel. Que l’on ne leur tienne pas trop rigueur, puisque le sens de katartizo est trop riche pour être capté en un seul équivalent français (ou anglais ou autre).

Il est très intéressant de faire un bref tour d’horizon des passages où figurent ce verbe ou un substantif dérivé(1). En décortiquant les traductions assez variées, on découvre un concept cohérent et riche de sens, qui englobe tout ce que le Nouveau Testament dit sur la formation au travers d’autres images et mots.

Katartizo est composé de la préposition kata (« selon ») et le substantif artios. Ce dernier revêt d’un double sens : 1) apte ou adapté à quelque chose, et 2) normal, sans faute, conforme aux exigences morales. Katartizo veut donc dire : rendre quelqu’un ou quelque chose apte à un certain travail ou une certaine fonction, ou façonner quelqu’un selon certains critères éthiques.

Matthieu écrit que « Jacques et Jean étaient dans leur bateau avec Zébédée, leur père, à réparer (katartizo) leurs filets » (4.21). Ils nettoyaient les outils qui portaient les traces de leur service, ils enlevaient les résidus de la pêche, réparaient les dommages, remplaçaient les pièces usées, puis ils rangeaient les filets dans un certain ordre. En remettant les filets dans un bon état, ils les préparaient à être utilisés à nouveau, la nuit suivante.

Quelle belle image de la formation : remettre et soigner des personnes, les guérir des coups qu’elles ont pris dans la vie, les renouveler, façonner, les rendre aptes au service. C’est précisément dans ce sens figuré que le verbe katartizo est utilisé dans plusieurs épîtres apostoliques.

D’abord, c’est le Seigneur lui-même qui nous « forme » (1 Pi 5.10), tout comme il « a formé » le monde par sa Parole (Hé 11.3). Celui qui a façonné l’univers est aussi l’auteur de la nouvelle création(2).

Or, cette formation, ou plutôt cette transformation divine ne se fera pas sans que nous ne nous y attendions avec un cœur bien disposé. Comme on le dit, il faut en faire la demande. « Que le Seigneur vous forme en tout ce qui est bon pour faire sa volonté » (Hé 13.20).

Plus encore, cette formation divine passe par l’enseignement et l’accompagnement des personnes autour de nous.

Après être monté au ciel, le Seigneur a donné à son Église « les uns comme apôtres, les autres comme prophètes, d’autres comme évangélistes, d’autres comme bergers ou enseignants » (Ép 4.11). Ils ont tous vocation à former les saints pour le ministère, c’est à dire pour un quelconque service ou ministère(3). L’idée centrale est que le Seigneur a donné à certaines personnes de travailler au « perfectionnement de tous les saints » (v.12, traduction Nouvelle Bible Segond).

Ce mot « perfectionnement » peut créer l’impression d’un parcours sans faute. Cela fait penser à l’amour parfait auquel un John Wesley a tant aspiré. Or, le grec porte katartismos, le substantif de katartizo. Il s’agit donc d’un travail de redressement, de guérison, d’éducation morale et d’apprentissage pratique. Les ministères permettent aux fidèles de se perfectionner, dans le sens d’un stage où l’on va pour perfectionner une langue étrangère. Cela ne veut pas dire qu’après le stage on la maîtrisera parfaitement. On la parlera seulement un peu mieux qu’avant. Le katartismos est un chemin, un processus.

Parfois, on comprend « perfectionnement » dans un sens passif, comme une œuvre divine qui est réalisée dans les saints. Mais dans le contexte, une interprétation active s’impose. Le katartismos est l’action humaine de ceux qui servent la communauté en tant qu’apôtres, prophètes, évangélistes, bergers et enseignants - ou autre(4).

Paul affirme, dans une autre épître, que son ministère consiste à « suppléer (katartizo) ce qui manque à la foi » des nouveaux convertis (1 Th 3.10). C’est en vue de leur « épanouissement» (katartisin), qu’il travaille auprès d’eux (2 Co 13.9). Autrement dit, l’apôtre s’efforce de les amener plus loin dans le chemin de la croissance spirituelle. C’est ce que l’on appelle de nos jours une formation continue.

Un élément très important de la remise en état et de la préparation au service, ce sont les relations entre les fidèles. Paul exhorte ses lecteurs à être « bien unis » (katertismenoi, 1 Co 1.10). Voilà un enjeu important de la formation !

Cela se comprend mieux quand on pense à l’image d’un médecin qui redresse un os disloqué. Cela fait mal pour un instant, mais les résultats en valent tout à fait la peine. En remettant cet os à sa propre place, le médecin permet au corps entier de mieux fonctionner. Chose intéressante, opérer une telle intervention s’appelait, en grec, katartizo !

S’agissant de l’obéissance à la volonté de Dieu, les croyants ont besoin, non seulement d’être instruits et encouragés, mais aussi d’être repris, corrigés. La formation dans l’Église est quelque chose de délicat, à exercer avec beaucoup de finesse et sagesse. « Frères, si un homme vient à être surpris en quelque faute, vous qui êtes spirituels, redressez-le (katartizete) avec un esprit de douceur. Prends garde à toi-même, de peur que tu ne sois aussi tenté » (Ga 6.1).

Notons que Paul ne s’adresse pas ici aux seuls anciens ou diacres ou surveillants (évêques), mais à tous. En principe, chaque croyant peut être amené à former des frères et sœurs en vue d’une bonne conduite, pourvu qu’il connaisse le salut et l’œuvre du Saint Esprit(5).

Dans la même veine, Paul écrit à une autre communauté : « perfectionnez-vous (katartizesthe) » 2 Co 13.11)(6). Cela implique que tous sont à la fois sujet et objet de formation - ils s’édifient mutuellement. C’est une vocation de l’Église entière que de permettre à chaque disciple d’avancer spirituellement.

Mais cette exhortation se comprend également dans un sens individuel : que chaque croyant s’édifie soi-même, par la prière, la méditation de la Parole, la participation aux cultes, et d’autres disciplines spirituelles qui permettent d’approfondir sa relation avec Dieu.

On voit bien qu’il ne s’agit que de deux côtés de la même médaille. Plus les chrétiens marchent fidèlement avec le Seigneur quotidiennement, plus ils sont en mesure de contribuer à la formation de leurs frères et sœurs. Inversement, plus on est impliqué dans la vie de l’Église, plus on sera motivé pour entretenir sa relation personnelle avec le Seigneur.

Notre tour d’horizon ne serait pas complet sans évoquer le passage où le même verbe est utilisé dans le cadre de la relation entre un maître et un élève. Le disciple n`est pas plus que le maître, dit Jésus, mais tout disciple « accompli » sera comme son maître (Lc 6.40). Encore une fois, la traduction peut occulter le fait qu’il s’agit bel et bien de la formation donnée par Jésus à ses disciples. Le grec porte katertismenos, ce qui se traduit aussi par « être formés », « être établis ».

Ce que Jésus dit est d’une importance capitale. L’essentiel de la formation est de ressembler au maître, de refléter de plus en plus le modèle qu’il donne. Autrement dit, l’imitation du Christ. Être façonnés à son image.

Résumons. Former est une vocation biblique, qui s’applique à tous les croyants, et aux dirigeants en particulier. Elle consiste à réparer des blessures, corriger des erreurs, restaurer les relations fraternelles, préparer au service, modeler à l’image du Christ – pour autant que cela dépend de nous. Au travers de tout cela, c’est le Seigneur lui même qui forme ses disciples.

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1. Voir l’article de Gerhard Delling, "artios…" dans R. Kittel (éd.), Theological Dictionary objectif the New Testament, Volume 1, p.475ss.
2. Dans la même veine, la Septante utilise katartizo en Ps 8.2, cité en Mt 21.16 (Dieu a formé la louange par la bouche des tout-petits), et en Ps 40.7, cité en Hé 10.5 (Dieu a formé un corps, à savoir celui de son Fils).
3. Les deux termes sont synonymes, puisqu’ils traduisent le même mot grec employé dans le NT : diakonia, service.
4. Je pense que cette liste de cinq ministères n’est pas exhaustive, plutôt exemplaire.
5. C’est ainsi que nous comprenons pneumatikos, le terme utilisé dans ce passage. Cf. Theological Dictionary of the New Testament, Vol. VI, p.436.
6. De toute évidence, cette injonction ne vise pas seulement l’édification personnelle pour approfondir sa relation avec Dieu. Si cela n’est pas à exclure, l’injonction vise aussi, et peut-être surtout la formation spirituelle des autres, puisqu’elle est précédée par « la joie » (individuelle et collective) et suivie par la consolation mutuelle et les relations fraternelles.

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