Les enfants et l’Église

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Nos Églises, au moins pour la plupart, ne manquent pas d’enfants, et leur présence contribue à faire de la communauté chrétienne une famille élargie et transgénérationnelle. Elle modifie nos cultes et nos programmes, rendant inévitable et enrichissante la relation entre petits et grands, et la transmission de la foi. Mais la question se pose : faut-il évangéliser les enfants de l’Église ou les "catéchiser" ? Cette question met en lumière deux pôles : le pôle de l’engagement chrétien et celui de la formation chrétienne…

Les enfants et l’Église

Le rapport entre l’Église et la famille

Les enfants, la famille et l’Église

La famille a évidemment une responsabilité particulière dans l’éducation des enfants, y compris dans le domaine spirituel. Dans le monde anglophone, et depuis déjà bien des années, des organisations familiales valorisent d’ailleurs de manière extrêmement forte ce rôle éducatif de la famille, parfois au détriment du rôle de l’Église ou sans lui attribuer de rôle particulier. Cette logique se situe dans un contexte (américain) où la famille peut même être valorisée dans son rôle éducatif au point de remplacer l’école… Ce n’est pas le contexte français. Mais la question mérite qu’on s’y arrête : quels sont les rôles respectifs de la famille et de l’Église dans le domaine de la formation spirituelle des enfants ? 

Les exhortations du Deutéronome à la transmission de la foi à la génération suivante sont bien connues, nous n’allons pas nous y arrêter. Mais pour le reste, le rôle de la famille chrétienne dans la transmission de la foi aux enfants est plutôt présupposé qu’explicité. Ce qu’il est intéressant de noter, c’est que, finalement, les deux perspectives, familiale et ecclésiale, sont en cause dans les exhortations bibliques. 

Lorsque l’épître aux Colossiens dit : « Enfants, obéissez à vos parents en toutes choses, c’est ainsi que vous ferez plaisir au Seigneur. Mais vous, pères, n’exaspérez pas vos enfants, pour ne pas les décourager » (Colossiens 3.20-21, Bible du Semeur), elle parle de l’éducation familiale des enfants, mais elle en parle à l’Église. De même, lorsque le Deutéronome exhorte à la transmission de la foi à la génération suivante, il le fait en suggérant le rôle de la famille et des parents ; par exemple en Deutéronome 6.7 : « Tu inculqueras les commandements à tes enfants et tu en parleras chez toi, dans ta maison, et quand tu marcheras sur la route, quand tu te coucheras et quand tu te lèveras ». La « maison », c’est bien la famille… Mais ces paroles sont adressées au peuple rassemblé, et Deutéronome 4.10 précise : « Assemble ce peuple devant moi et je lui communiquerai mes paroles, afin qu’il apprenne à me révérer tous les jours de sa vie sur la terre et qu’il l’enseigne à ses enfants. » La dimension collective est évidente. Il y a certes transmission au sein de la famille, mais c’est fondamentalement d’une transmission de génération en génération qu’il est question. À vrai dire, ce n’est pas vraiment quelque chose qu’il est nécessaire de démontrer à partir du texte biblique. Il suffit de comparer les fonctionnements familiaux pour le comprendre. Dans l’Israël biblique, l’individu fait partie d’une famille, qui s’inscrit dans un clan, dans une tribu, etc. On est bien loin de la famille restreinte de l’Occident d’aujourd’hui.

Donc on peut assez facilement admettre un rôle pour la famille, un rôle pour l’Église, les deux étant importants ; il y a sûrement des chevauchements entre les deux, mais il y a aussi des spécificités. 

Le rôle de la famille dépasse la question spirituelle ; le rôle de l’Église va plus loin sur le plan spirituel

La famille prépare les enfants à l’autonomie et la vie d’adulte, elle leur apprend les règles de la vie en société. L’Église n’est pas là pour apprendre, par exemple, la politesse aux enfants ; en tout cas, ce n’est pas son rôle principal ! En matière de foi, la conception qu’avaient les Réformateurs du rôle de la famille mérite mention : la famille était une « petite Église », un « sanctuaire »(1)

Ces expressions sont fortes. Il faut dire qu’on est dans un contexte où la foi réformée doit absolument s’enraciner, passer aux générations suivantes, et qu’il faut « mettre le paquet » : dans l’Église et dans la famille ; pour l’Église, c’est le culte, le langage compréhensible, la Bible en langue du peuple, les cantiques qui enseignent les doctrines de la Réforme ; pour la famille, c’est l’idée de « sanctuaire » et de « petite Église » ; on va reproduire dans la famille ce qu’on fait dans l’Église, avec la même intention. Le culte familial jouera certainement aussi un rôle important dans le protestantisme du désert, lorsque le collectif sera beaucoup plus difficile à vivre…

Mais évidemment, aujourd’hui, le culte familial n’occupe plus la même place dans les familles chrétiennes. Elles ne sont pas si nombreuses que cela, aujourd’hui, les familles chrétiennes qui pratiquent, sous une forme ou une autre, un culte de famille. Est-ce que l’Église d’aujourd’hui a alors pour rôle de pallier les lacunes de la famille ? Peut-être. C’est même bien possible ! Comme l’école qui doit apprendre aux enfants à dire bonjour et merci alors que ce n’est pas son rôle…

Mais au-delà de cet éventuel rôle de l’Église de remédier aux lacunes des familles, on peut définir des rôles positifs pour les deux instances : Église et famille.

1re proposition : l’une doit pouvoir s’appuyer sur l’autre. 

Pour donner un ou deux exemples, ce qui est dit pendant le culte ou à l’école du dimanche peut servir d’amorce à des discussions familiales. Après le culte, avec un enfant, et même un adolescent, parler de la prédication peut faire le lien entre famille et Église. Les moniteurs et monitrices d’école du dimanche apprécient généralement que les parents demandent à leurs enfants plus jeunes ce qu’ils ont fait pendant la séance du jour. 

Sur un autre sujet, celui des connaissances bibliques, on pourrait faire cette suggestion : la famille peut être le lieu de la lecture de la Bible simple, par petites touches, régulière ; l’Église peut être le lieu de la synthèse théologique et de l’exégèse approfondie. 

La synthèse théologique, c’est le rôle du catéchisme, à partir d’un certain âge des enfants. L’on y met les pièces du puzzle à leur place ; les enfants, quand ils arrivent à un certain âge, à peu près au collège, ont acquis déjà pas mal de données bibliques, mais sans organisation trop précise ; le catéchisme ou l’école du dimanche peut être le temps de la synthèse, où l’on situe les données les unes par rapport aux autres, où on les aborde de façon thématique, bref le temps où l’on « fait de la théologie ». 

Et puis l’exégèse approfondie (plus ou moins), c’est le rôle par exemple de la prédication, à partir du moment où les jeunes assistent au culte : la prédication est supposée aller au-delà de la lecture biblique simple, instinctive, pour montrer la richesse du texte. Elle peut s’appuyer sur la lecture simple, mais elle la dépasse.

Donc deux rôles, de l’Église et de la famille, qui peuvent s’appuyer l’un sur l’autre, bénéficier l’un de l’autre, pour le bien des enfants.

2e proposition : l’Église va plus loin que la famille sur un bon nombre de points liés à la foi.

L’Église peut apprendre aux enfants des choses qu’ils n’apprendront pas dans la famille, parce que la famille n’est composée que de quelques personnes, liées par les liens du sang (ou équivalents), et parce qu’il n’y a pas dans la famille les ministères que le Seigneur a donnés à l’Église pour son édification. Si la famille est une excellente école de « vivre ensemble », assez proche de l’Église dans sa configuration, elle est aussi un lieu d’apprentissage restreint. La foi nécessite un apprentissage plus large que la famille humaine, aussi consacrée soit-elle.

Au niveau des relations fraternelles, ce qui est vécu dans l’Église va plus loin que ce qui peut être vécu dans la famille, même s’il y a de grandes familles ! Ou des familles ouvertes, qui accueillent beaucoup et qui ont une dimension très large. La notion de différence est certes présente dans la famille, mais pas au point où elle l’est dans l’Église : la fameuse division biblique entre Juifs et non-Juifs, c’est une division de l’Église, ce n’est pas une division de la famille, sauf exception. Apprendre à vivre ensemble entre Juifs et non-Juifs, pour les chrétiens du Nouveau Testament, c’était dans l’Église que c’était possible, et non dans la famille. Vivre aujourd’hui des relations fraternelles transculturelles, par exemple, ça peut s’apprendre dans la famille, certes, car il y a des liens transculturels, des mariages transculturels, etc. Mais c’est surtout dans l’Église que cela s’apprend. De même, l’Église est le contexte dans lequel peuvent apprendre à vivre ensemble des personnes handicapées et des personnes qui n’ont pas le même handicap (l’école permet aussi cette démarche), des personnes qui ont des expressions de foi très différentes, etc.

Au niveau de l’instruction biblique, l’Église bénéficie des ministères : ministères d’enseignement en particulier, pour adultes et pour enfants et jeunes, on peut l’espérer ; mais dans la famille, s’il y a enseignement, chacun fait comme il peut !

La notion de service peut être assez bien répartie entre la famille et l’Église. À coup sûr, dans la famille, on peut acquérir l’esprit de service, qu’on pourra ensuite mettre en œuvre dans l’Église. Mais là encore, l’Église permet d’aller plus loin, en donnant des lieux de service qui n’existent pas dans la famille, en prêchant le service sacrificiel, c’est-à-dire sans retour ; alors que dans la famille on essaiera plutôt de mettre en œuvre un service réciproque équilibré.

Bref, l’Église va plus loin dans la formation chrétienne qu’elle propose, permettant aux enfants d’entendre et de vivre des choses qu’ils ne pourraient pas vivre au seul sein de la famille. C’est dans la vie de l’Église que les enfants trouveront le plus grand champ d’apprentissage de l’Évangile et d’expérimentation de ce qu’ils perçoivent de l’Évangile.

3e proposition : l’Église est le lieu où retentit l’Évangile.

Ce troisième élément est à prendre particulièrement en compte, car il marque une différence importante : l’Église est le lieu que Dieu a choisi pour y faire retentir l’Évangile. Cela rejoint la question de la conversion - savoir si on doit évangéliser les enfants de l’Église ou les instruire. Certes, lorsqu’un enfant de famille chrétienne se fait baptiser et témoigne de son engagement chrétien, on peut espérer que cet engagement est pour lui le fruit partiel d’une éducation, qu’il est l’appropriation personnelle d’une éducation familiale. Mais la foi a besoin, pour se construire et s’engager, d’un énoncé de l’Évangile tel qu’on ne peut pas l’entendre dans la famille. Pour le dire en une phrase, la famille n’est pas le lieu de la proclamation de l’Évangile. L’Église se constitue par la proclamation de l’Évangile ; mais pas la famille. La famille fonctionne sur un autre mode ; elle peut même fonctionner sans l’Évangile. 

La communauté chrétienne, l’Église, fournit aux enfants et l’annonce de l’Évangile et les modèles d’engagement qui lui permettront d’y répondre. Si l’enfant d’une famille chrétienne se fait baptiser, ce n’est certainement pas sans rapport avec son éducation, on peut l’espérer, au moins dans la plupart des cas. Mais c’est souvent l’Église qui lui a permis de saisir la force de l’engagement chrétien et de comprendre quelle forme cet engagement pouvait prendre pour lui. 

L’Église a ce rôle d’altérité que ne peut pas avoir la famille. D’ailleurs, d’un point de vue plus généralement éducatif, les enfants ont besoin, à certaines phases de leur développement, de se trouver face à d’autres personnes que leurs proches ; et ça vaut certainement aussi au niveau de l’engagement chrétien : l’Église est cette « autre » qui peut permettre à l’enfant de grandir dans la foi(2)

Mais il faut aller jusqu’au bout du raisonnement et dire que l’engagement chrétien, c’est se demander, comme le fait Jésus : « Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? » (Mt 10.48). Devenir disciple de Jésus, c’est se poser cette question ; et c’est une question dont la réponse nécessite l’Église. 

En disant cela, on commence à répondre à la question de savoir s’il faut évangéliser les enfants de l’Église ou les instruire ; la réponse semble aller plutôt dans le sens de l’évangélisation ; mais ce n’est pas tout à fait terminé : en fait, la réponse va pour l’instant plutôt dans le sens d’une annonce de l’Évangile et de ses implications, d’une invitation à l’engagement et au service. Donc de quelque chose d’assez large. Mais on va y revenir.

Le message de l’Église aux familles

Puisque l’Église et la famille doivent pouvoir compter l’une sur l’autre dans l’éducation des enfants, puisque l’Église est le lieu par excellence de la proclamation de l’Évangile, alors on peut dire que le rôle de l’Église à l’égard des enfants est aussi de parler aux familles.

Quelques propositions : 

1. L’Église peut inciter les familles à parler du monde d’une manière équilibrée, pour que les enfants apprennent à grandir dans le monde, à comprendre ce que signifie la foi dans le monde, à ne pas avoir peur du monde et à ne pas non plus avaler tout ce que le monde propose. Il est important que les familles puissent parler par exemple des questions d’homosexualité qui se posent aujourd’hui, des questions sociales aussi, du Défi Michée, etc. De manière à ce que les enfants apprennent que la foi se vit dans le monde, qu’elle peut faire face aux questions que pose le monde, qu’elle n’est pas effrayée par l’avenir, même si elle peut être inquiète. 

2. La foi ne peut pas servir de levier éducatif dans la famille. Je me souviens d’avoir lu un roman qui parlait (de façon assez critique) de la vie d’étudiants dans une école chrétienne aux États-Unis. Et ce levier éducatif apparaissait dans l’histoire : « Jésus vous voit ». C’était affiché sur un panneau dans l’établissement ! Ce n’est pas un exemple familial, mais ça peut arriver aussi dans la famille, sous des formes moins flagrantes évidemment. L’Église peut au contraire inviter les parents à prendre leurs responsabilités éducatives sans instrumentaliser la foi, sans utiliser Dieu pour se faire obéir, ce qui veut dire sans changer la foi en un outil de culpabilisation. 

3. L’Église peut aussi inciter les familles à percevoir dans la foi une source de joie. Les parents peuvent être engagés dans la foi sur un mode triste ou d’obligation. Même des parents très engagés. Si c’est le cas, la transmission aux enfants sera très difficile. Pourquoi les enfants adhèreraient-ils à quelque chose de triste et de pesant ? En revanche, si l’on vit dans la famille la joie que donne la communauté chrétienne, la vie chrétienne, les relations chrétiennes, alors les enfants vont percevoir quelque chose de l’intérêt de la foi.

4. L’Église peut enfin inciter les familles à être des lieux où l’on peut poser les questions de la foi et y chercher des réponses. Cela ne veut pas dire que les parents auront toujours réponse à tout, mais ils peuvent chercher ou demander à d’autres. Cela les fera progresser. Mais en tout cas, accueillir les questions des enfants sur la foi et y réfléchir avec eux. 

La transmission de la foi par la famille ou par l’Église n’est évidemment pas une science exacte. Mais ce sont au moins quelques pistes. 

La prise en compte des enfants dans l’annonce de l’Évangile par l’Église

Les modèles

On peut repérer dans la pratique des Églises deux modèles, qui sont en fait deux pôles, car il est peu probable que beaucoup d’Églises adoptent strictement ces modèles dans la pratique. 

• Le modèle « évangélisateur » : les enfants sont en gros comme des personnes extérieures à l’Église, mais qui seraient « parmi nous » ; comme ils sont petits, on ne les a pas vus entrer… mais ils sont là ; et donc il faut les évangéliser, car ils sont inconvertis ; le but étant qu’ils prennent une décision. L’enseignement des enfants est axé sur l’individuel et l’existentiel : ma situation devant Dieu, la prise de conscience de cette situation, ce qu’on considère comme les étapes de la conversion, de la décision. 

• Le modèle qu’on pourrait appeler « réformé » : les enfants font partie de la famille ecclésiale, ils vont spontanément y trouver leur place ; on sait à peu près combien de temps il leur faut ; jusque-là, il faut les instruire, puis ils deviendront des membres d’Église comme les autres.

Le premier modèle, « évangélisateur », ne prend pas suffisamment en compte la situation réelle des enfants qui sont dans l’Église. Les enfants de l’Église ont cette particularité par rapport à d’autres d’apprendre de l’intérieur. Ils sont comme cet enfant, en Matthieu 18, que Jésus fait entrer dans le cercle de ses disciples (v.2). Sauf que ça ne dure pas un instant : ça dure toute la croissance ! Les enfants grandissent au milieu du cercle des disciples ; les chrétiens les regardent grandir ! Ce n’est pas une situation tragique, bien au contraire. Mais c’est quand même une situation particulière. Lorsqu’on les évangélise, ces enfants ne vont pas entendre le message : « venez vous joindre à nous », parce qu’ils sont déjà dedans. Mais ils vont entendre : « montrez que vous faites partie de notre groupe » ; dans le pire des cas : « prouvez-le ! ». Dans le meilleur des cas, « devenez comme nous ». La deuxième difficulté de ce premier modèle, c’est qu’il adopte une conception trop restreinte de ce qu’est l’évangélisation, conçue seulement comme le passage d’un statut à un autre, comme une décision individuelle.

Le deuxième modèle, « réformé », ne prend pas assez en compte la réalité de ce qu’est l’être humain : du coup, les enfants quittent l’Église ; je l’ai vu assez souvent dans les Églises qui suivent ce genre de modèle, avec une foule de jeunes de ma génération : on franchit les étapes prévues, puis on obtient le « brevet » qui permet de partir. L’engagement personnel n’a pas pu se produire. Les données bibliques montrent bien qu’il ne suffit pas de savoir. La culture biblique est très importante, mais elle ne fait pas le chrétien ! L’Évangile pose à chacun, d’une manière ou d’une autre et à de nombreuses reprises, la question de la foi et de l’engagement. Il ne permet pas qu’on reste à distance : le choix est indispensable et tous les choix ne se valent pas. L’Évangile ne souhaite pas non plus qu’on se fasse des illusions sur soi-même : il ne suffit pas de parler en chrétien ni de jouer au chrétien…

Ce sont, répétons-le, deux pôles ; les Églises, pour la plupart, n’adhèrent pas simplement à l’un de ces deux pôles, mais se situent quelque part entre les deux.

Quelques pistes pour les Églises : 

Des Églises qui prennent en compte la spécificité de la situation des enfants

L’évangélisation et/ou l’édification des enfants de l’Église est (sont) une question importante. Au même titre que les adultes, les enfants doivent entendre l’Évangile. Mais leur situation est particulière, car ils sont en phase de construction de leur vie comme ne le sont pas les adultes, même lorsqu’ils connaissent d’importants changements dans leur existence. Cette évangélisation, ou introduction à la foi chrétienne, nécessite, on le sait, un langage, des méthodes et des lieux appropriés. Que les moniteurs et monitrices soient formés et dotés des outils adaptés, c’est essentiel. 

Des Églises qui sont accueillantes pour les enfants

L’accueil des adultes, on en parle souvent ; mais quel accueil pour les enfants dans l’Église ? Les situations familiales, on le sait, sont aujourd’hui complexes. La question qui se pose ici, c’est de savoir si l’on communique aux personnes l’idée que la famille ecclésiale est transgénérationnelle et englobante, c’est-à-dire que tous les membres de la famille humaine peuvent y trouver leur place : les enfants, les adultes, et de tous âges ; les jeunes, les personnes âgées ; les personnes célibataires, les couples, avec ou sans enfant(s), les célibataires avec enfant(s), les personnes divorcées, etc. 

Pour le cas particulier des enfants, la question est typique et classique : est-ce qu’on considère par exemple que les enfants sont une perturbation pour le déroulement du culte ; ou bien est-ce qu’on construit le culte en pensant aussi à leur présence, en tout cas dans les Églises où ils y assistent au moins en partie. Et quelle salutation pour les enfants à l’entrée du culte ? 

Mais évidemment, il n’y a pas que le moment du culte qui peut être un lieu d’accueil transgénérationnel. Pour les jeunes, de même, la question se pose. L’une des façons d’y répondre, c’est-à-dire l’une des façons de prendre en compte les jeunes, c’est l’organisation d’activités spécifiques. Se pose alors la question du rapport entre ces activités spécifiques et le reste de la vie de l’Église ; le risque étant celui de la création d’une sous-culture jeune au sein de l’Église, et aussi d’une sous-culture moins jeune, et donc de la création d’un fossé entre ces deux sous-cultures. 

Adopter la bonne définition de l’évangélisation et de la conversion

La conversion des enfants de l’Église, dans la plupart des cas, ne se produit pas sur le mode classique de la crise existentielle et du changement radical de vie. Ce n’est pas exclu, bien sûr, mais ce n’est certainement pas majoritaire. On est plutôt sur le modèle du pèlerin, adapté aux enfants, parce qu’ils ne sont pas forcément en recherche comme le sont les pèlerins adultes. 

Cette évolution des enfants de l’Église passe parfois par des allers-retours, par plusieurs « conversions », et par une acquisition des différents éléments de la foi dans un ordre qui n’est pas l’ordre habituel. 

Il ne faut pas se sentir gêné de parler de « plusieurs conversions », si l’on entend par là des décisions qui permettent d’avancer sur le chemin de la foi. Au contraire, c’est réjouissant, à condition qu’on regarde bien ces « conversions » pour ce qu’elles sont : un pas de plus, un élément de plus qui est intégré, et parfois même simplement l’expression du désir de faire un pas de plus(3)

Sans faire trop de psychologie, notons que les enfants de l’Église passent par des phases au cours desquelles eux-mêmes ne sont pas sûrs de leur positionnement (en particulier les adolescents). Ils passent par des moments où ils se demandent s’il ne devrait pas se passer quelque chose alors qu’il ne se passe rien ; s’ils ne devraient pas ressentir quelque chose s’ils étaient vraiment chrétiens. Ou au contraire, ils passent par des phases où ils ressentent quelque chose, par exemple dans des moments forts, rassemblements de jeunes, centres de vacances, etc., mais ça finit par retomber et tout est remis en question. 

En ce qui concerne l’acquisition des éléments fondamentaux de la foi, ça peut être le désordre (mais c’est vrai pour d’autres que les enfants). La prise de conscience claire du péché n’est pas nécessairement à considérer comme un préalable indispensable. Il est vrai que la logique théologique incite à dire le contraire. Mais les différentes dimensions de la foi se bousculent dans la vie de l’enfant et elles arrivent dans le désordre… La foi comme relation de confiance avec Dieu arrive parfois en premier ; ou l’idée d’un Dieu protecteur. La compréhension de l’enseignement biblique et l’adhésion aux convictions évangéliques viennent progressivement. Parfois, c’est le contraire : on apprend d’abord à vivre en chrétien, puis on adhère avec le cœur à la foi. Tout cela prend forme pas à pas. 

L’appel à la conversion des enfants demeure nécessaire, car l’être humain, quel que soit son âge, doit être mis face à l’interpellation de l’Évangile. Mais il faut veiller à adopter une conception suffisamment sérieuse et profonde de la conversion et de l’appel, et de leurs différentes dimensions.

Dimension cognitive. Il y a un contenu à apprendre, la catéchèse, l’école du dimanche s’en charge, du côté de l’Église en tout cas. Il y a des données intellectuelles qu’il faut connaître, intégrer, sans lesquelles on ne peut pas appeler à la foi. S’il n’y a pas cette connaissance biblique, alors l’appel à la foi devient vide de sens, ou en tout cas devient quelque chose de très partiel, de très subjectif. Cet apprentissage intellectuel est bien sûr minimal ; il ne s’agit pas d’avoir obtenu une licence en théologie à 12 ans - ça viendra après… C’est le noyau de connaissances nécessaires, qu’on apprend pendant les années d’enfance dans l’Église, qui permet de fonder un engagement chrétien durable.

Dimension morale. Le rôle de l’Église à l’égard des enfants, c’est aussi de les aider à construire une vision morale, ou à s’approprier une vision morale, qui est la vision morale chrétienne et qui consiste fondamentalement à aimer Dieu et à aimer son prochain. C’est quelque chose qui a bien sûr d’immenses répercussions, qui se décline de multiples manières, mais qu’il s’agit de communiquer aux enfants comme un noyau fondamental : le double commandement d’amour ; et c’est cela qui fondera par la suite leur action morale dans le monde. 

Dimension spirituelle (au sens de la spiritualité). Il s’agit d’apprendre les disciplines spirituelles essentielles que sont la prière, la lecture de la Bible, la notion de participation à la vie communautaire, dans un premier temps au sein d’un groupe d’enfants. Ce sont ces disciplines spirituelles qui vont permettre ensuite la persévérance de la foi et de l’engagement chrétien. 

Mais il est possible d’aller même encore plus loin et d’envisager d’amorcer des choses qui relèvent habituellement de la personne convertie et engagée : 

Dimension expérientielle. La foi chrétienne, c’est aussi une réalité que l’on expérimente ; la rencontre avec Dieu, l’apprentissage de la connaissance de Dieu, le lien de l’Esprit qui se vit dans les relations fraternelles… Tout cela produit un vécu, produit des expériences, des émotions. On pourrait citer aussi l’assurance de l’amour de Dieu, la paix intérieure. On doit pouvoir dire que les enfants qui avancent dans leur cheminement de foi au sein de l’Église ont par rapport à d’autres le privilège de pouvoir goûter à cette dimension expérientielle de la foi (dans des rassemblements chrétiens, des Centres de vacances…).

Dimension « charismatique » (au sens des dons que Dieu donne pour le service). Apprendre aux enfants, et c’est notamment la fonction des petits projets qui peuvent être montés avec les enfants dans le cadre de l’Église, à mettre au service des autres et de Dieu ce qu’ils peuvent percevoir comme une capacité que Dieu leur a donnée.

1. Léopold Schümmer, « La Famille-sanctuaire et le culte de famille ou comment transmettre la foi aux enfants », La Revue Réformée XL, 3/160, 1989, p. 1-39.

2. On peut ajouter que la proclamation de l’Évangile nécessite une possibilité d’altérité. La Loi ne la nécessite pas. La Loi est prévisible, elle annonce à l’avance ce qui va advenir. L’Évangile est une parole qui nous surprend, qui vient d’un autre par l’intermédiaire de la proclamation. La proclamation de cette parole est difficilement compatible avec la familiarité des relations familiales (d’ailleurs, les membres de la famille n’écoutent pas toujours bien la prédication d’un conjoint ou d’un parent).

3. On pourrait proposer de changer le mot par un autre, mais je le maintiens parce que c’est souvent comme cela que l’enfant, surtout adolescent ou jeune, qualifie son expérience.

Christophe Paya est professeur de théologie pratique à la Faculté Libre de Théologie Évangélique de Vaux-sur-Seine.

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Commentaires

julien
03 septembre 2015, à 17:11
je vous encourage
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51
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romain
17 novembre 2015, à 11:07
Cette phrase me semble très juste : "L’Église a ce rôle d’altérité que ne peut pas avoir la famille". Effectivement, l'église doit se situer sur un autre plan que les membres de la famille. Analyse très juste.
Note du commentaire :
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