Cheminer avec l'autre

Extrait
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Sœur Myriam, ancienne prieure des diaconesses de Reuilly, se consacre aujourd'hui principalement à l'accompagnement de personnes très diverses. Son expérience, dans ce domaine, est riche et variée. Nous savons à quel point nous avons besoin d'approfondir cette dimension essentielle de l'Église. Le texte qui suit est une méditation. Il ne nous transmet pas des informations, il est une parole fraternelle qui nous invite à approfondir notre propre démarche. Il ne sera reçu, comme il doit l'être, que médité à notre tour.

Cheminer avec l'autre

Le fil de notre rencontre ne s'éloignera en aucun moment d'une pensée centrale vivifiante :

DIEU A VOULU QUE NOUS AYONS BESOIN LES UNS DES AUTRES

Même lorsque nous semblerons ne nous tourner que vers le temps humain, nous serons encore dans le temps de Dieu, dans le temps qu'Il donne.

Lorsque nous parlerons d'un chemin sur lequel aller avec d'autres, nous ne serons pas ailleurs que dans les lieux où II se tient : le cœur de l'homme.

Lorsque nous nous efforcerons de saisir à nouveau quelle est notre part de responsabilité dans le bonheur, dans la consolation d'autrui, dans cette responsabilité, avec cette responsabilité un chant principal ne nous quittera pas : "Je serai avec toi", dit le Christ.

Ici est la source et le but d'une action transformante de soi-même et du monde autour de nous.

Ceci étant dit, je peux m'avancer avec vous sur le chemin des rencontres, des réciprocités, des silences, des paroles, en un mot vers ce qui advient lorsque nous pratiquons à l'égard d'autrui ce que M. Bellet appelle "l'hospitalité intérieure". C'est de cela qu'il s'agit en définitive dans ce titre : cheminer avec l'autre, tenter de donner au voyageur de rencontre "de quoi subsister en une halte nécessaire", exercer à son égard l'hospitalité de nous-mêmes, en nous-mêmes.

RENDRE LA VIE POSSIBLE

Le cœur de mon expérience me donne la notion que ce cheminement, cette parole est URGENCE parmi d'autres. Le besoin d'être entendu, le besoin de dire, le besoin d'entendre, c'est-à-dire, recevoir une parole. Ce qui différencie d'une certaine manière cette urgence des autres urgences, c'est qu'y répondre n'est pas au-dessus de nos moyens. Il se trouve aujourd'hui bien des gens qui ont le désir de vivre une vie qui en vaille la peine et qui se retrouvent seuls, sans lien fraternel et sans langage. L'enjeu serait celui-ci : que la vie leur devienne possible. Que nous puissions mettre fin à l'intolérable qui se dresse en eux, alléger, éclairer.

Bellet dit tout simplement : "Que l'homme puisse manger à sa faim, la grande faim humaine, qui dépasse bien sûr, l'alimentaire" !

Nous trouvons ces femmes, ces hommes, ces enfants, partout, aussi bien chez les gens très simples que chez ceux qui sont fortement ancrés dans la réflexion et dans de grands engagements. Ce n'est pas non plus une affaire d'âge. C'est un fait commun à tout homme : chacun a besoin d'être quelqu’un pour quelqu'un, besoin qu'on le serve autrement que dans son corps. Que l'on soit en service d'écoute (diaconie de l'écoute), de parole, chemin faisant. Que puissent être dits à la fois l'honneur et la peine de vivre, les conflits, les impasses, les courages réitérés. Ce qui va compter, chemin faisant avec autrui, "c'est le chemin que l'on fait, c'est le trajet lui-même. Ce qui importe, c'est d'aller ensemble avec un minimum de préjugés, de jugements".

Qui n'a pas eu besoin, à un moment ou à un autre de sa vie, que se trouve quelqu’un qui lui permette de revoir cette vie, de la dire ? Celui qui chemine avec un autre est comme un passeur, il va entrer dans la barque de l'autre. C'est l'autre qui dira vers où va sa recherche, mais le passeur aidera au voyage.

Comme Israël passant le Jourdain pour arriver à sa terre promise, chacun de nous porte en lui une attente. Elle n'est pas un mythe ou un rêve, elle est un lieu d'existence que je cherche à atteindre pour m'y installer, en quelque sorte, pour être, non protégé à jamais des menaces, mais posé dans une patrie intérieure, hors de laquelle je demeure un errant.

JALONS

Je voudrais maintenant partager avec vous quelques réflexions qui ont surgi au cours de mon propre cheminement. Elles sont simplement des jalons dans ce travail d'écoute :

Ne pas situer trop haut la tâche qui m'est confiée, sinon je n'aurai jamais l'audace de l'entreprendre. Je ne serai pas tenu dans cette relation de tout savoir, pas même de tout comprendre. La grande psychologue Françoise Dolto disait : "Je n'y comprenais rien, mais j'écoutais de toutes mes oreilles".

Nous sommes qualifiés, appelés pour nous parler les uns aux autres.

Je crois également, et l'ai vérifié souvent, qu'une relation de cet ordre, dans laquelle des choses importantes seront communiquées, doit commencer en nous par une préméditation.

Je vais m'en expliquer : la rencontre nous a parfois totalement échappé, elle s'est produite de façon fortuite, avec un inconnu ; ou encore, il s'agit de quelqu’un que nous côtoyons mais qui, un jour, nous donne de l'entendre, nous demande de l'entendre. Il devient alors nécessaire que s'élabore au fond de nous un acquiescement, un oui, afin d'assurer la durée, sans en connaître le temps.

L'autre va nécessiter, de ma part, que je fasse place, qu'un véritable espace lui soit offert dans ma vie et que je me prépare à une disponibilité faite de fraîcheur et de cordialité. J'entre dans une histoire à laquelle l'autre désire que je participe. J'entre dans le travail de vérité auquel il se livre.

J'ai affaire à quelque chose qui ressemble au don de la vie, et ce que nous espérons ensemble est comme un acte de naissance ou de renaissance. On espère une nouvelle chance.

Il se peut que le grand problème de la vie ne soit pas tellement de vivre, mais finalement de naître.

Sur la terre, il y a des millions et des milliards de vivants et, comme Nicodème, ils traversent des nuits, non pas tellement pour vivre, mais parce qu'ils ont besoin de naître. Ils traversent les nuits, avec leurs questions, leur savoir, leur jeunesse ou leur vieillesse. Partout il est dit que nous avons le mal de vivre ! N'aurions-nous pas le mal de naître, c'est-à-dire de devenir celui que nous sommes véritablement ?

Certes, rien n'est magique : lui, elle, comme nous-mêmes, demeurons semblables à nous-mêmes, avec nos opacités à la compréhension, nos retraits, nos peurs, mais nous avons été conviés et nous avons donné notre réponse. Il nous faut donc aller pour créer des commencements en ce monde, de nouvelles manières d'être, d'écouter, de parler. Il faut aller sans prévoir ce qui en résultera. Ce qui importe, c'est le chemin qu'on fait, c'est le trajet lui-même, et comment on le fait.

Cheminer, c'est marcher au pas l'un de l'autre, mais c'est nous qui devons accorder notre pas, sans hâte, sans conseils trop pressants. Il y aura peut-être à en donner, mais après une vraie écoute.

Cheminer, c'est aussi parfois s'arrêter, parce que l'autre s'arrête, démuni. C'est se sentir pauvre, sans solution, devant ce qui se dit ou devant le silence qui tombe entre nous. La tentation de précipiter une solution dans le vide, ou de fuir le silence, est grande. Mais il nous faut savoir que ces instants-là sont peut-être ceux de la plus grande intensité, où éclot un dire très important. Recueillir l'instant, le laisser faire en nous une écoute plus profonde, se rendre capable d'entendre. Ce sont des heures pour la patience (le petit d'homme grandit lentement). Vous vous souvenez que le "grand problème de la vie, c'est de naître et de renaître".

Il faut penser au grand rythme de la terre qui prépare longtemps la venue d'un seul arbre. La peine de vivre reflue jusqu'à nous, c'est le moment de demeurer.

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