Dispositions pratiques pour l’accompagnement

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Dispositions pratiques pour l’accompagnement

Dans le premier exposé, j’ai rappelé des principes et défini des présupposés afin de préciser un cadre pour l’accompagnement des personnes malades ou en fin de vie. Nous allons maintenant évoquer des dispositions pratiques. C’est mon expérience d’aumônier hospitalier qui orientera ici mon propos. Plus d’un Français sur deux meurt à l’hôpital (58%). Nous pouvons considérer en effet l’hôpital comme une représentation du monde avec ses multiples maux, pour en tirer des leçons applicables ensuite de manière plus générale. Je n’aborderai pas ici les problématiques liées à l’évolution de la médecine, avec les nombreuses questions éthiques qui en découlent.

1. La chambre

« Quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte... » (Mt 6.6). Ouvrir sa maison et à plus forte raison sa chambre à un visiteur, c’est déjà un peu dévoiler sa vie. Quand on est en pyjama ou en chemise de nuit, plusieurs couches de protection ont déjà peut-être été déposées. C’est comme si l’âme devenait un peu plus transparente... Telle personne est forte ou joviale habituellement, et là se trouve fébrile ou angoissée. Attention, cette vulnérabilité est à la fois favorable à la rencontre et... tellement inhabituelle qu’elle peut présenter certains dangers. La maison est un lieu propice pour dévoiler ce qu’on cache dans la rue (et à l’église), pour dire où on a mal, pour ouvrir son cœur. Des réflexes de pudeur peuvent disparaître, des confidences insoupçonnées peuvent être formulées. Comment aller assez loin sans aller trop loin ? 

Il n’est pas difficile de montrer que la Bible fait de la maison le premier lieu d’apprentissage de la foi. Calvin ne recommande-t-il pas aux chrétiens de « gouverner leurs maisons comme de petites églises » ? C’est donc là que peuvent se vivre les premiers accompagnements, que peuvent être apprises les premières leçons face aux situations de souffrance. L’expérience montre que la majorité des problèmes qui apparaissent dans les églises – et auxquels il est difficile d’apporter une réponse – ont leur racine dans ce qui se vit au niveau des maisons. Ce qui se vit dans la maison influence ce qui se vit dans l’église plus que l’inverse. Nous voyons que Paul, formant les anciens, les a rencontrés « publiquement et dans les maisons » (Ac 20.20).

Dans les hôpitaux, cliniques, maisons de retraite, la chambre qu’occupe le patient est considérée comme son domicile. Même si aides-soignants, infirmiers et médecins sont susceptibles de frapper à la porte à tout moment, la chambre demeure un lieu d’intimité. C’est aussi un lieu de solitude qui offre une possibilité de recueillement.

2. Le recueillement

Le premier objectif du visiteur pourrait être de ne pas perturber ce « recueillement », cette rencontre avec elle-même que la personne souffrante est censée vivre, par le seul fait qu’elle est souffrante, même si elle n’est pas chrétienne. Avant d’avoir rendez-vous avec Dieu, on pourrait dire que celui qui souffre a rendez-vous avec lui-même. Le visiteur est donc bien présent, mais il entre sur la pointe des pieds. Ce qui se passe dans la vie de la personne visitée dépasse le visiteur, inévitablement, les répercussions de la maladie (même bénigne) pouvant être considérables. Les Juifs ont l’habitude de dire que lorsqu’on visite une personne malade ou endeuillée, on n’ouvre pas la bouche avant lui. C’est lui qui décide (cf. Job 2.13).

L’expérience de la maladie est à bien des égards semblable à celle du désert : c’est un lieu inhospitalier, dans le registre de la survie, du doute, à la frontière de la vie et de la mort. Cette solitude est à la fois redoutable et propice, un peu comme un jeûne... La solitude, c’est l’invitation à « entrer en soi-même » comme l’a fait le fils prodigue. Personne ne lui a dit de le faire :  « Il se dit en lui-même » ;  en fait, Dieu le lui a dit ! La visite au malade doit dissiper le sentiment d’isolement ou d’abandon parfois ressenti, mais elle doit aussi l’aider à vivre l’inévitable solitude que chacun est appelé à vivre devant Dieu. 

Cela suppose que le visiteur porte en lui-même une disposition au recueillement, une capacité à regarder sa propre souffrance, ses propres questions, ses propres limites, sans mensonge, sans fuite. La personne qui souffre fait « du chemin » ; parfois beaucoup de chemin. Elle devient quelquefois un point à l’horizon, loin devant (ou parfois loin en retrait), quand l’entourage ne comprend pas ce qu’elle est en train de vivre ou le refuse. Même s’il n’est pas lui-même en fin de vie, le visiteur pourra accompagner une personne qui vit une telle préparation intime dans la mesure où il aura lui-même commencé à apprendre ce que cela signifie. On aimerait que tous les médecins en soient là. La Passion de Jésus n’a pas commencé avec son procès.

Les cantiques d’autrefois se terminaient fréquemment par une strophe évoquant le moment de la mort. Ainsi, les chrétiens – y compris les enfants – se souvenaient-ils de cette échéance à la fois grave et attendue. « Si nous devons bientôt quitter ces lieux bénis, nous nous retrouverons là-haut, pour toujours réunis ! »

Je voudrais ici ajouter que cette attitude est peu compatible avec la précipitation. Un bon visiteur ne court pas, ni en faisant ses visites... ni même d’une manière générale. Peut-on imaginer Jésus en train de courir ? 

3. Être témoin 

Être témoin est à la fois très modeste et très important. Un témoin, même s’il est un enfant, peut changer en quelques mots le cours d’un procès. Un témoin n’a pas tellement autre chose à faire qu’être là, attentif, désintéressé (ne cherchant pas son propre intérêt), disponible, véridique, courageux. Sa présence seule change quelque chose, opère un « travail » d’autant plus profond que le témoin est fiable et offre une présence de qualité. Cette présence n’est pas liée aux paroles qu’on dit : on peut dire beaucoup de choses et être peu présent, trop occupé par ce qu’on dit ; on peut être silencieux et être présent. C’est plutôt lié à l’amour, à la maturité spirituelle, à l’intimité avec Dieu. Plus ces réalités sont présentes, moins il est nécessaire de parler. Plus une circonstance est sérieuse, plus la sobriété est de mise (Ec 5.1 ; 1 P 4.7). Le témoignage est d’abord quelque chose dont on est porteur, en tous temps, avant d’être quelque chose qui se dit (Ex 25.16 ; Jn 15.26).

Le visiteur est témoin du travail qui est en train de s’opérer dans la vie de la personne, des évolutions, des blocages, des confusions, des colères ou des lâcher-prises... Ce travail a pu commencer il y a longtemps ou récemment. Chaque étape demande une attitude appropriée.

Le visiteur chrétien est un témoin de ce que vit la personne qui souffre ; il est aussi témoin de l’amour et de la justice de Dieu, même s’il ne le dit pas. Il a donc, devant ses yeux, la parfaite bonté, la parfaite sagesse, la parfaite vérité de Dieu (Ex 34.29). En réalité, un témoin ne parle que si on l’interroge ! (cf. 1 P 3.15).

4. L’écoute 

C’est une disposition capitale qui va permettre (enfin) à la personne visitée (si elle le veut et quand elle le veut) de dire ce qu’elle a à dire sur sa vie. « Ne parle pas, écoute ce que j’ai à te dire » dit le malade. L’écoute demande du temps, elle demande surtout un important travail sur soi. Beaucoup de personnes ne sont pas réellement à même d’écouter, c’est-à-dire écouter sans que cela les renvoie à elles-mêmes, à leur vécu ou à leur opinion. L’écoute véritable est rare. En aumônerie, c’est un des critères qui nous conduit à écarter beaucoup de personnes qui souhaiteraient être visiteurs. Écouter signifie qu’on laisse à la personne la possibilité de dire ce qu’elle désire peut-être dire depuis longtemps sans l’oser, jusqu’au bout, sans l’interrompre, sans apporter de commentaire, simplement en l’invitant délicatement à aller plus loin, si elle le souhaite. Cela peut se faire en plusieurs étapes. 

Permettre à une personne de dire avec ses mots ce qui est au fond de son cœur n’est pas seulement une démarche de communication ou un travail de nature psychologique. Cela peut aussi être une démarche spirituelle : une mise en lumière qui permet à Dieu de révéler sa grâce (Jn 3.19-21 ; 1 Jn 1.5-10). Il est notoire que les demandes d’euthanasie diminuent considérablement quand un tel accompagnement est proposé.

L’écoute demande qu’une place puisse être accordée à des temps de silence. Si une personne sait se tenir silencieuse à côté de moi assez longtemps, après m’avoir fait connaître sa disponibilité, je pourrai peut-être lui dire ce que j’ai à dire sans avoir encore osé le dire. Il y a des silences vides et des silences remplis (comme dans la prière).

Il est important de « valider » ce que la personne dit ou vit :  « J’entends ce que vous me dites, je vois que vous êtes troublé(e) », et quelquefois de reformuler pour confirmer qu’on est dans une position d’écoute et pour vérifier qu’on a bien compris ce qui était dit (ne jamais exclure le risque de mal comprendre !). Le premier besoin d’une personne n’est pas d’avoir la réponse à sa question (ou la solution à son problème), c’est d’être vraiment écoutée. 

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Pasteur réformé évangélique (UNEPREF), aumônier à l’hôpital d’Alès.

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