L’art de l’écoute

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Un élément clé dans le ministère pastoral en général, et dans l’accompagnement des personnes qui demandent de l’aide en particulier, est l’écoute, condition sine qua non à la compréhension de l’autre.
Sans doute pouvons-nous parler d’un véritable art. Si certains y sont plus aptes que d’autres, de par leur caractère et leur disposition envers autrui, nous pouvons tous apprendre, dans une certaine mesure, à mieux écouter. Docteur en psychologie et auteur d’un livre de référence sur la psychothérapie à la lumière de la Bible (Le moi et l’esprit, chez Médiaspeul, 2008), Francis Mouhot connaît bien la théorie et la pratique de cet «art». Dans les pages qui suivent, il nous offre un enseignement riche d’illustrations, passant en revue les parasites de l’écoute, les difficultés à se faire comprendre, les différents niveaux à écouter dans un message, etc.

L’art de l’écoute

Écouter est très difficile. À ceux qui n’en sont pas encore convaincus, le célèbre psychologue Rogers propose l’expérience suivante: la prochaine fois que vous serez en discussion avec votre femme, ou un petit groupe d’amis, stoppez la discussion et instituez cette règle:
     Que chaque personne ne puisse s’exprimer elle-même qu’après avoir d’abord
     réexposé les idées et les sentiments de l’interlocuteur avec exactitude et à la
     satisfaction de celui-ci.
     Cela parait simple? C’est une des choses les plus difficiles qui soient.

Écouter, c’est noter les points importants du discours, différencier l’essentiel du secondaire, le réel de l’imaginaire, c’est distinguer les blessures superficielles et les profondes. Cela demande de ne pas laisser le sujet de la conversation nous distraire de l’état d’esprit de la personne.
Écouter, c’est être centré sur le sujet et non sur les faits évoqués, c’est être sur le qui-vive; ce que vit, ressent la personne est beaucoup plus important que ce qu’elle dit. Un mouvement si léger soit-il dans son esprit ne doit pas passer inaperçu (un léger malaise, une légère contrariété).

Nous percevons des traits du visage, la tenue du corps; ces propriétés déterminent nos impressions sans que nous les observions ou sans que nous leur ayons prêté attention. Les moindres mouvements des yeux nous parlent en même temps que les mots. Grande est la force expressive d’un regard, d’une attitude, d’un mouvement, d’une façon particulière de respirer.
C’est la raison pour laquelle il est particulièrement difficile de mentir aux sourds qui lisent sur les lèvres de leur interlocuteur. Ils sont très sensibles aux expressions du visage et celles-ci sont souvent plus vraies que nos paroles!

Écouter demande présence et disponibilité. Avec attention, concentration, nous nous efforçons de suivre l’argumentation de l’interlocuteur, sa logique, ses incohérences, ses digressions; nous nous efforçons de nous faire une représentation la plus précise possible des situations évoquées.

Parasite de l'écoute: subjectivité

Il suffit parfois d’un mot pour détourner mon attention. Un patient évoque un livre, cela me fait penser qu’un ami m’a parlé de cet auteur, que je dois lui téléphoner, je n’écoute plus. La révolte d’un jeune peut me rappeler mon adolescence.
Tout peut me distraire: son apparence physique, l’intonation de sa voix, son accent, mais également mes préoccupations actuelles (professionnelles ou personnelles), mes réflexions théoriques, etc.
Être subjectif c’est donner une signification personnelle à ce qui se dit. Être objectif, c’est au contraire nous efforcer de comprendre le point de vue du patient en faisant le plus possible abstraction du nôtre pour ne pas déformer sa pensée. L’écoute est très exigeante, elle demande une mise en lumière de nos préjugés.
Si nous sommes pleins de désirs insatisfaits, d’illusions, de frustrations, le bruit intérieur est trop fort pour nous permettre d’écouter. C’est lorsque notre vie émotionnelle est maintenue dans le calme et la tranquillité que nous pouvons entendre le murmure délicat et subtil de notre intuition. Une bonne connaissance de soi nous aide à distinguer entre notre sensibilité et notre imagination.

La connaissance intellectuelle et l’expérience sont souvent des ennemies de l’écoute. Si l’expérience permet de retrouver des constantes, elle nous fait vite oublier que chaque situation est nouvelle. Un proverbe africain dit: «l’étranger ne voit que ce qu’il sait». Deux thérapeutes différents n’entendent pas la même chose d’un même récit.
Si un certain ouvrage de psychologie m’a marqué, j’aurai tendance à retrouver les thèses de cet auteur chez mes prochains patients. Il faut du temps pour prendre une distance acceptable avec nos connaissances.
Demandons-nous à notre pratique de venir confirmer nos théories ou acceptons-nous l’imprévu? Notre cadre conceptuel est important, mais il nous met en contradiction avec l’attitude d’acceptation inconditionnelle. Il doit rester révisable, s’il se rigidifie il devient une idéologie qui gêne gravement l’objectivité de notre écoute.
Comment être riches de connaissances théoriques et cliniques et capables d’écouter avec le plus d’objectivité possible? Lacan répond qu’il faut passer par une ignorance de ce que l’on sait, qui «n’est pas absence de savoir, mais une passion de l’être». Chaque patient doit toujours être au-dessus de nos présupposés théoriques. Comme serviteur la théorie est utile, elle est dangereuse lorsqu’elle devient notre maître.

Autre parasite encore: mes préjugés (1)

Le non-savoir, l’esprit de pauvreté, est une vieille notion dont Jean de la Croix parlait déjà au XVIème siècle(2). Nous devons tous accepter de perdre un grand nombre de nos certitudes. Savoir et ne pas savoir, c’est avoir des connaissances et un esprit ouvert à l’imprévu.
En général dans une conversation, au lieu d’écouter nous plaquons très vite sur l’interlocuteur des images, des étiquettes qui le réduisent à une de ses qualités ou un de ses défauts. Nous n’avons alors plus affaire à la réalité de celui-ci, mais à la représentation que nous nous faisons maintenant de lui.
Si le patient a entendu parler du thérapeute qu’il a choisi, il a déjà une idée de ses qualités de cœur, son orientation thérapeutique, ses résultats, etc. Cette représentation influencera ce qu’il va lui dire. Nous déformons inconsciemment nos propos pour répondre à l’attente supposée de l’autre (théorie des rôles de Moreno).
La situation thérapeutique peut être bloquée par l’image négative que j’ai d’un patient. Il a besoin que je croie en lui parfois plus que lui-même.
Un soupir, le ton de ma voix en disent plus long sur mon irritation, mon exaspération, qu’un long discours. Il faut donc toujours se demander: quelle image ai-je de tel patient, comment se voit-il dans mes yeux? Suis-je capable de voir derrière un jeune homme désespéré, qui pleure et pense sérieusement au suicide, un homme épanoui et bien inséré socialement?
Il y a des patients avec qui pendant un temps, le seul travail possible est de maintenir en nous, contre toute réalité, une image positive. Mais mon regard sur le malade n’est pas tout-puissant: j’ai vu des patients retrouver une vie ordinaire, alors que les aidant de mon mieux, j’étais incapable de les imaginer guéris tant je les trouvais perturbés.

Équivocité et polysémie de la parole

Mon discours conscient est difficilement l’expression exacte de ce que je pense, ressens (les mots manquent pour raconter l’expérience de la drogue, une douleur physique, un accouchement, etc.), un écart demeure entre ce que je veux dire et ce que je dis. Le langage a souvent plusieurs interprétations possibles, non seulement parce qu’il est un moyen de communication imprécis (pénible approximation disait Ricœur), mais parce que le sujet se montre et se cache à la fois. Il est difficile de se faire comprendre, les malentendus(3) sont nombreux.
     • Une parole répétée avec insistance exprime une inquiétude, un doute, une façon de vouloir se convaincre : «je ne suis pas folle», «mon père, il nous a abandonnés, d’ailleurs il ne me manque pas ».
     • On peut évoquer les deux sens évidents de phrases comme : «mon père ne veut pas voir mon fils, moi si», «je voulais cet enfant, pas son père».
     • «À la fin du mois, je ne suis plus dans ce foyer!» dit une jeune fille avec satisfaction. Elle se saoule dans sa chambre le jour de son départ. L’éducatrice voit ce geste comme une provocation, une insulte. Après réflexion, elle convient que cela peut aussi exprimer l’angoisse de la jeune fille de partir, d’être à nouveau abandonnée et le besoin d’être enfin connue sous ce jour là.

Pour bien comprendre autrui il faut donc poser beaucoup de questions.
Une fillette de 6 ans qui sait que son père est en prison imagine qu’il est «en cage et qu’on lui donne à manger des bananes». Un garçon de 9 ans dont la mère vient d’accoucher a entendu dire qu’elle avait «perdu les eaux», il pensait aux os du bassin!
Un homme dit : «je n’aime pas l’hypocrisie - Que signifie pour vous ce mot? - C’est l’opposé de la clarté, la netteté…, (il ajoute) j’ai envie d’être seul sans contrainte». Hypocrisie signifie donc pour lui accepter des contraintes.

Épaisseur de la parole

«On m’a laissé tomber», dit une jeune femme à propos de sa situation professionnelle actuelle. Elle se rappelle que c’est ce qu’elle a pensé au départ de son père lorsqu’elle avait 4 ans.

Une autre: «quand je suis crevée, je me sens traquée – Pourquoi traquée? – Quand j’étais petite, j’avais peur pour ma mère, pour moi, peur que mon beau-père m’attaque comme elle, peur de me retrouver avec lui…»

Les mouvenents psychiques

Comment entrer dans la façon de penser de l’interlocuteur qui est souvent fermée, mystérieuse? Écouter c’est chercher l’autre, l’appeler à être. Nous échangeons sur tel ou tel sujet, son discours est cohérent, mais son esprit est ailleurs. Il évoque un sujet qui paraît très important pour lui, à l’entretien suivant il parle de tout autre chose alors que je suis resté sur le sujet précédent.

Je le cherche au-delà de son symptôme ou de ses difficultés. Dans le jeu de cache-cache qu’est l’entretien, le patient court le risque d’être trouvé (certains se cachent beaucoup mieux que d’autres). Je tourne en rond et découvre au détour d’une phrase, des mois plus tard, que je ne le connaissais pas encore. Je cherche derrière les gestes de violence, de dépression, de jalousie, une blessure, une angoisse, une question muette.

L’emphatie ou la difficulté de s'approcher de l'autre sans se perdre

Dans l’écoute, l’objectivité est insuffisante, nous devons aussi faire preuve d’empathie(4).
Pour Rogers, l’empathie c’est une connaissance sentie de la souffrance de l’autre. Comme tout bon acteur, le thérapeute cherche à se mettre dans la peau de son personnage : dans celle d’un parent maltraitant ce n’est pas trop difficile (en étant conscient que dans certaines circonstances je pourrais le devenir moi-même), mais dans la peau d’un psychotique, un pervers, une femme violée?

On connaît les autres à travers soi-même et pourtant on se connaît si mal. Si je suis agressif, je crois que tout le monde l’est, si je suis honnête, travailleur, les autres le sont également. Un obsessionnel aura tendance à penser que le thérapeute fait son travail d’une façon obsessionnelle. Laisser l’autre entrer en soi, le ressentir à travers soi, c’est laisser venir librement les images, idées, émotions, sensations suscitées par le patient et les lui proposer.

La Bible parle de compassion (souffrir avec). Le père voyant son fils prodigue, revenir est «ému aux entrailles». Cela nous tombe dessus «sans calcul, ni préavis, nous ne l’avons ni voulu, ni imaginé», dit Lytta Basset(5). Elle a bien senti qu’«être ému c’est se sentir profondément exister, […] nous sommes les premiers bénéficiaires de la compassion qui nous prend».

Fonction contenante et pensée commune

La fonction contenante de la parole c’est une sorte d’enveloppe qui unit patient et thérapeute. Nos paroles ou nos actes ont souvent besoin de passer par la pensée d’autrui pour que nous osions les considérer comme valables et nous les approprier. «Je le pensais, mais je n’en étais pas sûr».
Toute écoute nécessite donc souvent:
– D’aider le patient à penser, «je le pensais mais ne pouvais pas le formuler».
– De contenir les émotions pénibles du patient. Rogers apprend à ses patients à mettre le mot juste sur chaque émotion ressentie.
     • Un mari se sent «trahi» par sa femme qui a répété une de ses paroles à un collègue de travail. Il reconnaît que le terme est trop fort et accepte que je parle plutôt de «maladresse».
     • Une mère se fait du souci pour son fils: «avant il était fort en sport, il ne parlait que de ça, se vantait de ses exploits, mais sa vie professionnelle et sociale est gâchée – Le sport est un refuge pour lui? – Oui c’est ça, je l’ai réalisé il y a un an, il n’allait pas bien, ne travaillait plus et ne mangeait plus, alors il s’est mis à faire trois sports à la fois».

Dans toute relation duelle, s’établit une partie indifférenciée. Plus la thérapie est longue, plus se crée une pensée commune, parfois nous ne savons plus si c’est le patient ou nous qui avons dit ceci ou cela.
Il y a des négociations secrètes entre le patient et le thérapeute. Si progressivement le patient ménage son thérapeute et vice-versa, la thérapie perd de son efficacité.

Plusieurs niveaux d'écoute

Il y a au moins trois niveaux à écouter attentivement dans un entretien : ce que la personne dit, ce qu’elle cache et ce qu’elle ne peut pas dire. L’écoute demande une mobilité qui permette de passer rapidement d’un niveau à un autre.
Il y a une apparente contradiction entre un certain état de tension, de concentration et une détente profonde, ouverte à l’imprévu; entre une attention soutenue et une attention flottante.
Toute concentration risque de réduire notre champ de conscience, nous rendant moins disponible pour entendre ce qui émerge de l’inconscient, qui vient lorsqu’on n’y fait pas attention. Cette contradiction s’explique par la différence moi/esprit: le moi est concentré pour suivre la logique du raisonnement, l’esprit est au repos, ouvert, sur le qui-vive pour sentir les mouvements de l’esprit de l’interlocuteur.

Ce que la personne dit

C’est voir comment le sujet conçoit le monde dans lequel il évolue. La manière dont il conçoit ses propres problèmes, dont il se perçoit lui-même.
Écouter les sujets que le patient évoque spontanément, sa difficulté ou non à parler de lui, ses attentes, l’intensité de son sentiment d’exister, les associations de pensées qu’il fait, l’importance de son mal-être, de ses angoisses (les plus bruyantes ne sont pas forcément les plus grandes), son caractère (consciencieux, persévérant, désinvolte, rigide, inhibé, etc.).
Mesurer sa capacité à supporter la frustration, à se culpabiliser, à se décentrer de lui-même. Tout cela donne une idée des monologues intérieurs du patient, de la force des différents éléments de sa personnalité, de ses mécanismes de défense.

Questionner le sujet sur ses images parentales, ses repères spatio-temporels, familiaux, ses liens amicaux, sociaux (appartenance ou non à un groupe sportif, professionnel, culturel, ethnique), ce qu’il sait de l’histoire de ses parents, de ses grands-parents. Demander au sujet d’évoquer un évènement récent ou un film pour mesurer sa capacité à raconter une histoire qui soit compréhensible.

Écouter ce que le patient dit, c’est s’intéresser aux richesses de sa personne, ses centres d’intérêt, ses croyances, ses désirs, ses regrets, ses projets, ses peurs. C’est noter les émotions exprimées, les ressentis : à quel moment les yeux se mouillent, à quel moment son visage s’illumine? Chercher à le connaître en tant que personne et non comme quelqu’un qui a un symptôme.

Pour faire la différence entre imagination et réalité, il faut poser beaucoup de questions précises (à un garçon qui «aime jouer de la guitare»: combien d’accords tu connais? tu joues tous les jours, combien de temps? peux-tu accompagner une chanson?, etc.). Les parents et l’enfant sont-ils dans la réalité par rapport aux résultats scolaires de ce dernier, ses compétences, ses possibilités professionnelles?
Ne pas hésiter à explorer le flou de certaines réponses évasives, phrases non terminées, allusions: «je suis inquiète pour l’avenir de mon fils - Quel genre d’inquiétude? - La délinquance, ou qu’il devienne gigolo parce qu’il aime l’argent et qu’il est beau garçon».

Écouter ce que la personne ne dit pas ou la face cachée du discours

Il n’est pas rare qu’elle ne raconte que la moitié de son histoire. Un homme et une femme séparés viennent me voir, ils sont d’accord sur un seul point: c’est elle qui est partie. Pour lui, c’est parce qu’elle était «volage», pour elle parce qu’il était «alcoolique et violent». Il aurait été beaucoup plus difficile de me faire une idée des raisons de leur séparation en ne rencontrant que l’un des deux.
Lorsque nous approchons d’un thème délicat, le patient détourne la conversation, fuit du regard, ne termine pas sa phrase ou répond d’une façon gênée et brève.
L’entretien consiste à poser les bonnes questions qui vont faire apparaître un élément, une personne occultée de la situation. Il y a les secrets de famille (oncle malade mental ou mort par suicide, faillite, inceste, adultère, enfant né hors-mariage, homosexualité, les relations rompues avec tel membre de la famille sans qu’on en connaisse vraiment les raisons, etc.).
Il y a certaines périodes de la vie du patient (dépression, prison, toxicomanie...), des comportements ou traits de caractère dont il a honte (vols, colères, fugues...).
     • C’est la deuxième fois que je rencontre un jeune homme, il relate la difficulté de dialoguer avec sa copine (lors du premier entretien j’avais perçu ses idées bien arrêtées et son caractère tranchant). Je lui demande comment il réagit lorsqu’elle n’est pas d’accord avec lui: «elle dit que je suis violent, mais ce n’est pas de la violence». J’insiste pour qu’il donne un exemple, il aura beaucoup de mal à le faire et à reconnaître que sa violence est bien réelle.

À la fin de l’entretien il est partagé : comme il tient à elle, il est satisfait d’avoir découvert d’autres attitudes possibles, mais l’entretien a été très pénible. L’analyse de nos comportements est importante pour acquérir de la lucidité, mais combien il est difficile de revenir sur certains évènements!

Ce qu’une personne ne peut pas dire, mais que tout son être crie: l’innommable. Les mortels ne sont pas faits pour garder un secret. «Celui dont les lèvres se taisent bavarde avec le bout des doigts», disait Freud.
Nous sommes souvent sourds aux allusions de nos patients concernant les abus sexuels qu’ils ont subis: «mais je vous l’avais dit, vous n’avez pas voulu entendre». Il faut toujours se demander ce qu’il y a derrière certaines phrases plus ou moins anodines: «ça se passe mal à la maison», «mon père, avec toutes ses saloperies». Lorsqu’une jeune fille nous dit en plaisantant que son beau-père lui a touché la fesse et lui a fait un bisou.
     • Une mère dit: «j’ai toujours peur pour mes filles, peur qu’elles se fassent enlever, violer – C’est ce qui vous est arrivé? – Oui – Vos filles le savent-elles? – Je ne peux pas leur dire que leur grand-père…».

Nous passons à côté de tas de choses capitales sans le savoir.

Ce que la personne ne peut pas dire parce qu’elle n’en a pas conscience

L’étude de la personnalité est importante, mais que l’intuition de ce que vit profondément le patient l’est davantage. Cela émerge à certains moments: dans une hésitation, un changement d’intonation de voix, un décalage entre des paroles et un comportement («mais je ne lui en veux pas», dit avec un regard dur), un acte manqué («hier, j’avais acheté des gâteaux pour six personnes, alors que je savais que nous étions sept!»), un lapsus, un rêve, une association de mots, une réponse à côté de la question, etc.
Le thérapeute est à l’écoute des motions pulsionnelles : les accents toniques du discours («quand il est rentré je l’aurai tué», «j’ai envie de me venger», etc.). Il est attentif à la place que le patient accorde inconsciemment à certains sujets, par exemple une dame ne parle que de ses frères et sœurs alors qu’elle est mariée et mère d’un enfant depuis plusieurs années. Elle n’a pas abandonné son rôle de sœur aînée.

Savoir observer

L’attitude générale (décidée, relâchée, rigide, etc.), la poignée de main, la manière de s’asseoir sur sa chaise, un sourire, donnent une impression qui peut contredire des paroles (« demain j’entre en clinique », dit une dame avec une mine réjouie). Certains patients ne parviennent pas à exprimer en mots ce qu’ils ont à dire mais le traduisent en gestes, en mimiques, en comportements, en silences.

Nous devons apprendre à interpréter les mouvements de nos patients, surtout ceux des yeux: quand peut-on croiser son regard? Un regard lointain, fuyant, un regard qui vous traverse sans vous voir, un regard accroché au vôtre dans une grande demande affective qui vous met mal à l’aise et suscite des défenses. Un enfant fabulateur donne une phrase juste, puis son œil se fige, un déclic et il passe du réel à l’imaginaire.
     • Une mère devant son fils de 8 ans, déverse des paroles d’une extrême violence à son encontre: «je ne vois en lui que du négatif, je conteste tout ce qu’il fait, il finira en prison...». Je l’interromps pour questionner celui-ci qui reste silencieux. Sa seule réaction est qu’insensiblement il se rapproche de sa mère jusqu’à mettre sa tête sur ses genoux. Elle continue, tout en lui caressant les cheveux!

Je leur dis que le comportement du garçon semble être une réponse au discours insupportable de sa mère. Il est couché sur son sein, s’il pouvait y rentrer il le ferait. Il sait que là, seulement, il y a une place pour lui (comme enfant imaginaire), l’enfant réel lui, est détesté.

Les lapsus

Un lapsus traduit souvent, dans un raccourci saisissant, une pensée inconsciente ou préconsciente (mais comme un acte manqué, il peut être simplement le télescopage de deux pensées conscientes).
     • Un homme, qui a vécu toute son enfance en pension, me dit: «avec ma mère ça s’est mal placé, ah! sacré lapsus, comme dit Jules Renard, vaudrait mieux être orphelin».
     • Une fillette de 10 ans qui vit en famille d’accueil et n’a pas le droit de dormir chez sa mère, dit à son éducatrice: «je sais que tu n’es pas d’accord que je couche avec ma maman» (lapsus d’autant plus révélateur qu’elle découvre l’homosexualité de cette dernière, ce qui l’inquiète beaucoup).

À croire que le plus important dans un discours ce sont les ratés!

Un état d’esprit: «Ne vous contentez pas de faire attention à ce qu’il dit, mais prenez bien note de l’état de son esprit» dit Watchman Nee(6). Sans le savoir nous laissons apparaître celui-ci dans nos discours:
– Par la répétition de certains termes ou de certaines expressions : il ne parle que de ses échecs ou que d’argent, que de disputes avec son entourage (l’analyse de contenu en psychologie sociale).
– Par de petites réflexions, ou réactions:
     • Une adolescente dans un établissement se propose de faire la vaisselle à la place d’une autre qui est absente, mais elle répète plusieurs fois doucement qu’elle est la «bonniche». Je lui suggère dans ce cas de ne pas rendre ce service; ce qu’elle supporte mal.
     • Un homme parle de la difficulté pour une femme d’accepter sa féminité. Lorsque je lui fais remarquer que j’ai rencontré des hommes qui ont des problèmes avec leur masculinité, il est tout étonné tant il est convaincu de la supériorité de la condition masculine!

Chaque personne rencontrée nous laisse toujours une certaine impression: état d’esprit de supériorité, de dureté, d’arrogance, de jalousie, de révolte, de tristesse, de dispute, état d’esprit intéressé, procédurier, revendicatif, etc. Ce n’est pas toujours facile d’analyser notre ressenti, un travail sur soi et l’expérience sont souvent nécessaires pour mettre des mots dessus.

C’est pourtant parfois le seul élément dont nous disposons : un couple se dispute à propos de faits anciens sur lesquels nous n’avons plus d’informations fiables. Je ne pourrai me baser que sur leur état d’esprit actuel et contester fermement le discours de l’un (il ne parle que d’argent) qui pourtant se dit victime du caractère dépensier de l’autre...

1. Préjugés: barrières posées devant les autres par peur de leur différence ("je n'aime pas les curés, les patrons").

2. Pour lui, qui était très instruit, il ne s’agissait pas non plus d’une inculture, mais d’une position d’humilité
devant le tout savoir de Dieu (ouvrage cité, p.XVIII).

3. Concept bien connu des systémiciens.

4. "Sentiment qui nous rapproche des personnes qui ont besoin d'aide: on a de la sympathie pour un malade, pour un handicapé, etc." dit Lebovici (in Braconnier, 1998, p.14).

5. Lytta Basset, pasteure à Genève et professeure à l'université de Lausanne. Ouvrage cité: La joie
imprenable, Albin Michel, Paris, 2004.

6. Dans La libération de l'esprit (p.55).

Cet article est basé sur ce que Francis Mouhot a écrit sur l’écoute et sur d’autres aspects de la psychothérapie, dans son livre Le moi et l’esprit (chez Médiaspaul, 2008, 336 p., 19€). Ce livre aborde d’autres aspects encore de l’écoute et de la relation d’aide. Il conduit le lecteur dans les dédales des différents types de psychothérapie, et les différentes conceptions de l’homme qui les sous-tendent. L’auteur pose également la question de l’esprit, distinct du moi, dont parlent déjà les auteurs bibliques et actuellement de plus en plus de psychologues. 
Dans sa préface, le psychologue Jacques Arènes résume: L’aspect le plus original de ce travail est le vœu d’établir des homologies entre l’anthropologie spirituelle et biblique, d’un côté, et les différentes approches thérapeutiques, de l’autre. En exemple, ce développement intéressant sur la notion biblique de «dureté du cœur» comme analogue à ce que la psychanalyse appelle «mécanisme de défense»…
Un [autre] exemple est la dialectique entre le vœu de volonté – présent dans des thérapies mettant en valeur l’accroissement des capacités du sujet ici et maintenant – et, au contraire, un certain lâcher-prise souhaité pour laisser jouer les forces de l’inconscient, mis en avant par d’autres psychothérapies, comme la psychanalyse.
Francis Mouhot souligne avec justesse que ce type de débat était déjà à l’œuvre dans l’anthropologie chrétienne elle-même, au cœur des affrontements liés à la Réforme au XVIème siècle. Tout est-il grâce ou, bien au contraire, l’âme peut-elle s’élever vers Dieu par ses propres œuvres?
L’auteur termine par des questions touchant le cadre et les limites de la thérapie. La règle d’or pour celui qui apporte de l’aide, est ne jamais mettre la main sur l’autre. «Nous espérons tous que nos patients en auront un jour fini avec nous, qu’ils nous oublieront».

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Commentaires

Graine2moutarde
24 octobre 2011, à 07:16
Très intéressant !
Note du commentaire :
3
- +

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