Les difficultés de l'écoute

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Les difficultés de l'écoute

LES DIFFICULTÉS DE L'ÉCOUTE
par Francis Mouhot
(docteur en psychologie à Besançon)

Écouter c'est prêter l'oreille pour entendre. Entendre c'est percevoir, discerner par l'ouïe. C'est aussi percevoir par l'esprit, comprendre. Dans le langage courant, ces deux termes sont souvent confondus : "entends ce que je dis" = écoute. Or, il semble que nous ne sachions pas écouter : Nichols a constaté par expérimentation, qu'après audition d'un bref discours, nous ne retenions immédiatement que 50% et 25% après deux mois. Inlassablement les auteurs bibliques nous incitent à écouter : "prêtez l'oreille..." ; "écoutez ma voix..." ; "soyez attentifs, écoutez ma parole" (Ésaïe 28, 23). "Prenez garde à la façon dont vous écoutez..." ; "que celui qui a des oreilles pour entendre entende..."

Pourquoi les prophètes insistent-ils tant pour que nous les écoutions ? Pour deux raisons contradictoires qui sont à la limite des champs théologique et psychologique :
1) parce que c'est vital,
2) parce que nous sommes sourds.

1) "L'homme ne vivra pas de pain seulement mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu"
"Mon fils écoute mes paroles..." répète l'auteur des Proverbes. Entendre les paroles de Dieu, de son père, de sa mère, c'est aussi vital que se nourrir. Pourquoi est-ce que je parle sinon parce l'on m'a parlé et nommé en premier et que j'ai entendu.
2) Pourquoi sommes-nous sourds? Parce qu'écouter est dangereux et/ou difficile. Parce que la parole blesse, tue beaucoup plus sûrement qu'une épée : "tu es un imbécile, tu n'arriveras à rien" ; parole de mort, surtout si l'enfant qui la reçoit ne peut - du fait de son jeune âge par exemple - l'analyser objectivement, la replacer dans son contexte, prendre du recul.
Il faut donc écouter avec toute son intelligence et faire un tri. Mais qui écouter? qui croire? Une personne relate un fait ; lorsqu’'une deuxième personne évoque les mêmes faits, il y a des différences.
Quelqu'un se sent une vocation modeste alors qu'il est visiblement très doué. L'entourage à qui il demande conseil lui dit : "tu es fou, tu ne vas pas faire ça, tu crois que tu vas être plus utile en arrêtant tes études, tu le pourras au contraire bien mieux en poursuivant !" Une maîtresse dit à la mère d'un de ses élèves : "il faudrait qu'il lise tous les jours cinq, six fois de suite sa lecture, sinon il ne saura pas lire à la fin de l'année". Cette mère se culpabilise de ne pouvoir y parvenir. Il a fallu réfléchir pour qu'elle entende deux autres choses :
- la souffrance de l'enfant,
- que la parole de l'institutrice était un souhait et non un ordre.
Qu'il est difficile d'écouter et de rester sujet de ses pensées et de ses actes !!

Nous aborderons donc successivement :
- nos surdités et ses raisons,
- ce que nous souhaitons le plus et craignons le plus, à savoir la rencontre avec le sujet qui parle,
- différents sens possibles aux propos qui nous sont tenus,
- et, enfin, quelques attitudes nécessaires à une bonne écoute.

SURDITÉ

• Une jeune fille qui n'est pas entendue par sa famille d'accueil quand elle parle de son désir de voir son père, mais qui n'entend pas lorsqu'on lui dit que celui-ci ne tient pas ses promesses : surdité de la famille qui ne comprend pas qu'on soit attaché à une personne qui n'a pas de parole ; surdité de la jeune fille trop impliquée émotionnellement pour entendre la voix de la raison... voix qu'elle entendra peut-être plus tard : "oui, c'est vrai, on me l'avait dit..."
On peut ainsi garder des propos en réserve pendant des années sans les laisser faire leur travail en nous. Il est fréquent de rencontrer des adolescents qui, tout à coup, reprennent à leur compte vos propres propos maintes fois répétés, comme s'ils venaient de les découvrir, comme si cela venait d'eux-mêmes : ils les ont entendus, intégrés.
• Un psychologue qui veut réintroduire une jeune fille dans une classe normale et qui n'entend pas toutes les personnes présentes lui dire que c'est impensable.
• Un prêtre qui n'entend pas son auditoire lui dire qu'il en a assez de ses sermons.
• Un enfant qui a peur et qui n'entend pas son père lui dire : "vas-y, saute, tu ne risques rien !".
• Un enfant tellement pris par son jeu qu'il n'entend pas sa mère qui l'appelle pour le repas.
• Un enfant ou un adolescent qui hurle pour ne pas entendre ses parents.
• Un "débat" entre deux personnalités politiques, syndicales ou religieuses, qui n'est qu'une alternance de deux monologues.
• Les informations télévisées : le discours que l'on se tient pour ne pas se laisser atteindre par la souffrance qui nous appelle. Attirés par les images, nous apprenons à être de moins en moins sensibles aux drames qu'elles véhiculent.
• Un adolescent en crise qui refuse toute autorité, veut partir de chez lui, ne sait où aller, ne sait où il est bien et qui refuse d'entendre sa propre souffrance intérieure projetée sur son entourage.
• Un patient : "je refuse d'entendre ce que vous avez dit, pour ne pas que ça me touche".
• Des parents à qui on reproche d'exercer trop de pressions scolaires sur leur enfant qui répondent : "vous avez raison, on le force trop" et un instant après ajoutent : "vous connaissez des cassettes pour apprendre plus vite" !
• Une jeune fille qui quitte brusquement une institution dans laquelle elle est en conflit avec les autres pensionnaires. Qu'ont-elles essayé de vous dire, quelle image de vous, vous ont-elles renvoyée ? "Je ne les écoute pas". Votre séjour a-t-il été vraiment très dur ? "Cela ne m'a pas changée !".
Tous ces exemples pris au hasard de la vie courante nous amènent à nous demander ce qui rend sourd. Sentiments et émotions jouent un grand rôle : ce que nous aimons, détestons, ce dont nous avons peur, ce dont nous nous sentons coupables, ce que nous aimons entendre, ce qui nous menace. Inconsciemment nous écoutons ce qui nous plaît et n'entendons pas ce qui nous déplaît. Lorsque nous sommes en désaccord avec une personne qui nous parle, nous avons tendance à préparer mentalement une réplique plutôt que d'écouter. Les gens avec lesquels nous sommes en désaccord sont les plus difficiles à écouter. Combien il est difficile d'entendre une critique (même si nous pouvons ensuite la rejeter) ! Difficile de garder l'esprit ouvert, prêt à écouter une information contraire à notre système de valeurs ou de croyances.

Plus précisément ce qui nous rend sourds :
- la voix très forte de nos émotions ;
- nos besoins fondamentaux insatisfaits (nourriture, sécurité, amour, besoins sexuels...), nos passions ;
- notre savoir intellectuel illusoire qui sert souvent de mécanisme de défense : s'imaginer que quelqu'un de moins intelligent que soi ne peut rien nous apporter par exemple ;
- notre égocentrisme : une fillette de dix ans, tellement emmurée en elle-même, qu'elle avait refait le monde à sa manière : son père n'était pour rien dans sa conception puisqu'elle ne l'aimait pas ; son grand-père maternel n'était pas son grand-père pour la même raison. À la limite, elle refusait l'idée d'avoir reçu la vie de quelqu'un ;
- nos peurs : du danger physique, mais aussi de la parole de l'autre qui peut nous blesser sans que nous ayons su répondre ; nos préjugés sont ainsi des barrières posées devant l'autre par peur de sa différence (le racisme par exemple) ;
- peur fondamentale de l'écoute : ne pas être entendu s'il parle. .Plus le besoin est fort, plus le risque de mutisme est grand. "Les mots, ça pourrait être important si quelqu'un écoutait, mais ça n'arrive jamais... moi, je m'en sers pour faire comme tout le monde", dit un patient à un psychanalyste : parole désinvestie, mais plus ou moins fausse et séductrice puisque quelqu'un l'écoute. Peut-être signifie-t-elle : enfin, j'ai trouvé celui que je cherchais. Ne serait-elle pas signe d'un début de transfert ?
- nos névroses: une jeune fille mignonne qui refuse d'accepter qu'on le lui dise, ou qui refuse d'entendre qu'elle peut réussir à son examen tant elle est convaincue du contraire.

Nous refusons d'entendre tout ce qui est trop beau ou trop laid, trop insupportable. Que ce soit devant l'Amour de Dieu exprimé dans l'Évangile, devant les récits de l'atroce réalité des camps de concentration, nous échafaudons toujours des raisonnements à base de déni, de refoulement, de culpabilité, d'intellectualisation... "ce n'est pas possible, c'est incroyable !".
À travers cette énumération, on arrive à la conclusion que notre surdité est soit totale (la voix à entendre étant recouverte par d'autres plus fortes), soit partielle. Notre surdité est un "mécanisme de défense" actif et non passif. C'est une volonté plus ou moins consciente et ancienne de ne pas entendre. Nous organisons toujours notre écoute en fonction de l'image que nous avons de l'autre, de Dieu, de nous-mêmes.
C'est la raison pour laquelle, même si je demande de l'aide à quelqu'un, je vais déformer mes propos pour les rendre conformes à l'attente supposée de celui-ci.
Ce que nous souhaitons le plus : la rencontre avec autrui... c'est ce que nous craignons le plus.

RENCONTRE

Comment entrer dans la parole de l'autre, dans sa façon de penser qui est souvent fermée, mystérieuse ?
C'est le problème de la circularité de la parole : "commencement de la sagesse, acquiers la sagesse", dit le proverbe (4:7).
"Vous entendez, alors entendez...". C'est la bouche de la parole qu'on retrouve dans les Évangiles : "il ne leur parlait qu'en paraboles de peur qu'ils ne comprennent ce qu'ils entendent !" - heureusement qu'on apprend plus que "tout ce qui est secret sera découvert' (Marc 4.12 et 22).
"Ma parole ne pénètre pas en vous", dit le Christ (Jean 8.37). Pourquoi parler puisque l'autre, les autres n'entendent pas ? Parce que parler c'est espérer, je ne sais jamais le degré de surdité de l'autre. Peut-être la parole prononcée germera-t-elle des années plus tard. Pourquoi écouter puisque la pensée de l'autre me restera à jamais inaccessible (l'écoute est frustrante : elle accroit notre désir d'écouter, mais ne le comble jamais : l'écoute dévoile certaines vérités, mais en cache toujours d'autres) ? Parce que les instants privilégiés de la plupart des vies sont des instants de rencontres.
En écoutant, je reçois des informations, je me fais progressivement une image de la personne qui parle, mais je peux tourner en rond sans entrer en contact avec elle. Il est si facile de laisser l'accessoire prendre le dessus sur l'intérêt authentique pour la personne.
Les idées sont intéressantes, mais tout à coup un mot me touche ou te touche personnellement. Je t'écoute et, subitement, je te comprends : joie de la rencontre. Une interprétation juste dite au bon moment, une question judicieuse sont souvent des moments de rencontre. C'est un contact qui est plus profond que l'échange intellectuel ou affectif (c'est notre coquille qui nous empêche de recevoir ce que les autres ont à nous donner), un contact entre mon esprit et celui de l'interlocuteur. C'est là seulement que la guérison commence.
Un discours inauthentique me permet de transmettre un savoir, de nouer des relations sociales... Mon discours conscient est difficilement l'expression exacte de ce que je pense, ressens : je ne peux me dire en vérité. C'est pour cela que, prendre quelqu'un aux mots, c'est risquer de le trahir. La partie la plus personnelle reste inconsciente, elle se manifeste parfois par des métaphores, des lapsus, redondances, dénégations, silences...
Un exemple de non-rencontre dans l'Évangile : le Christ devant Pilate dit : "celui qui est de la vérité écoute ma voix". Celui-ci lui répond : "qu'est-ce que la vérité ?". Dérision, non-question qui n'appelle pas de réponse, refus de la rencontre...
Il y a des façons de questionner qui marquent le désintérêt, l'indifférence. La non-écoute engendre la violence ou la dépression.

POLYSÉMIE

* Une parole répétée avec insistance peut vouloir dire le contraire (répétée pour s'en convaincre ?) ; par exemple : "mon père, je le vois jamais, il nous a abandonnés. D'ailleurs, je ne veux pas le voir".
* Une façon de dire "oui" ou "ça va" qui veut dire : "non, je ne vais pas bien".
* Une façon de répondre à côté de la question.
* Une parole démentie par un comportement (décalage entre les communications verbales et non verbales), qui signifie que savoir écouter, c'est aussi savoir observer.
* un discours est souvent équivoque. Plus il est ambigu, plus il y a place à l'interprétation : "je ne veux plus voir mon copain, s'il téléphone ou vient, vous dites que je ne suis pas là !" Elle le revoit trois jours après et part immédiatement avec lui. L'éducatrice avait entendu : j'al rompu avec mon copain, je n'al plus d'affection pour lui, je souhaite qu'il se détache de moi et me laisse tranquille. En fait, la jeune fille voulait dire : "je reste attachée à mon copain, je voudrais que vous m'aidiez à faire acte de volonté pour rompre avec lui. Je sais que si je le revois, je vais craquer, protégez-moi".
* Une jeune femme de 25 ans vient se plaindre qu'elle ne voit plus son enfant placé en famille d'accueil : "si ça continue, je vais me sauver... - avec votre fils ?... - non, je viendrais le voir". Devant mon étonnement, elle ajoute : "si ça continue, j’le passe". Je pouvais entendre : "je m'en passe", c'est-à-dire je me détacherai de lui. Mais, sachant qu'elle avait hésité à avorter et que, dans un certain langage, "faire passer un enfant" signifie avorter, on pouvait entendre dans sa souffrance un désir de mort sur son enfant : tuer l'objet de ses ennuis.
* Une jeune fille en difficulté dans sa famille : "je sors trop", me dit-elle. - De qui est cette phrase ? - De moi. Comme j'insiste, elle ajoute : "ils m'ont dit que je sortais trop". Et toi qu'en penses-tu ? "Un peu mon avis aussi... je trouve que je rentre trop tôt" !
* "Mon père ne veut pas voir mon fils, moi si", me dit une jeune mère. Il est clair que cette phrase peut avoir plusieurs sens :
- mon père ne veut pas voir mon fils, moi je veux voir mon fils ;
- mon père ne veut pas voir mon fils, moi je veux voir mon père ;
- mon père ne veut pas voir mon fils, il veut bien me voir moi...
Une chose est certaine, le père et le fils de cette jeune mère sont liés dans son esprit.

On pourrait, de la même manière, évoquer les deux sens évidents de la phrase : "je voulais cet enfant, pas mon père".
* Une jeune fille née à Moscou d'une mère française et d'un père russe est revenue vivre en France à l'âge de huit ans du fait de la séparation de ses parents. Elle m'explique le départ de Moscou et l'installation en France et ajoute : "en Russie, on n'y est jamais revenu" (pour "retourné") : lapsus ? Son esprit blessé était resté attaché à la Russie, à son père qu'elle n'a jamais revu et à qui elle n'a pas pu dire au revoir.
* Une jeune fille dans une institution dit à une éducatrice : "vous n'êtes pas mes parents". Cette phrase dite sous l'effet de la colère peut être entendue de différentes manières :
– Je n'accepte pas que vous ayez une attitude éducative envers moi, puisque vous n'êtes pas mes parents ;
- j'aimerais de plus en plus que vous soyez mes parents, mais je m'en défends terriblement parce que je serais obligée d'accepter vos exigences et cela remettrait en cause mes images parentales ;
- je ne suis pas comme tout le monde, puisque je suis élevée par des éducateurs.
Différents sens qui, d'ailleurs, ne s'excluent pas et peuvent se compléter.

Il est inutile de multiplier ces exemples. Il suffira de se rappeler qu'écouter, c'est discerner les différents sens possibles des propos d'autrui... ou de ses actes. Entendre derrière toute conduite délinquante un appel, un cri d'alarme et le mettre en parole :
* Une jeune fille se saoule dans sa chambre le jour de son départ d'une institution. L'éducatrice voit ce geste comme une provocation, une insulte. Après réflexion, elle convient que cela peut aussi exprimer son angoisse de partir, d'être à nouveau abandonnée et/ou son besoin d'être vue enfin sous son vrai jour avant de partir.
Tout cela nous montre qu'un mot, une expression, un acte peuvent avoir un autre sens que celui du dictionnaire, un mot peut porter plus de signification qu'on ne le pense. Signifiants et signifiés sont donc souvent différents.
Il est important, si l'on veut bien comprendre autrui, de toujours poser des questions : "que veut dire pour vous ce mot que vous utilisez ?"

Nous aborderons maintenant la question des attitudes propres à une bonne écoute.

ATTITUDES D'ÉCOUTE

Une des questions fondamentales à toute écoute qui divise les écoles psychothérapiques, est celle de savoir si la vérité du sujet peut venir ou non de son propre fond.
L'attitude iogénienne, par exemple, consiste à toujours reformuler pour aider la personne à accoucher d'elle-même. C'est le "deviens qui tu es" socratique. Mais le sujet n'a-t-il besoin que d'un miroir pour être lui-même ou lui faut-il la parole d'un autre qui le fonde ? De plus en plus, je pense qu'il y a là un faux problème et que nous avons autant besoin de l'une que de l'autre ; les deux sont inséparables.
C'est d'autant plus un faux débat si j'admets que la parole parle en moi, mais qu'elle ne m'appartient pas vraiment. Qu'est-ce qui est de moi dans ce que je dis ?
La parole me divise, me nomme, me sépare d'avec mes semblables.
Chrétien, par exemple, je parle de Dieu. Est-ce une parole sur Dieu ou une parole de Dieu qui sort de ma bouche ? Dieu nous parle autant par notre intérieur (rêves par exemple) que par la médiation d'un autre.
J'aborde maintenant trois attitudes nécessaires à l'écoute, les limites de l'écoute ensuite et enfin les conditions nécessaires à une bonne écoute.

L'empathie :

C'est sentir de façon directe ce que la personne qui parle est en train de vivre. C'est une connaissance sentie de la souffrance de l'autre. C'est comprendre de l'intérieur les mouvements affectifs de celui qui parle et les revivre partiellement avec lui.
L'écoute, c'est surtout mettre l'autre dans un climat tel qu'il pourra s'ouvrir et non d'abord chercher à le soigner, le guérir, le pousser dans ses retranchements.

Relecture :

Laisser remonter en moi les propos entendus pour qu'ils fassent leur travail, les entendre autrement.
Je relis les notes des personnes qui, viennent me voir pour y entendre autre chose, un sens caché que je n'avais pas entendu la première fois, ou mal perçu.
Si j'entends quelque chose dont je ne saisis pas le sens, je le garde en mémoire pour le relier ultérieurement avec autre chose : c'est ainsi qu'il prend sens. Tout à coup, le même discours devient nouveau.

Il y a plusieurs étapes :
- laisser les mots contredire le sens que mon imaginaire leur avait donné spontanément,
- écouter jusqu'à ce que le sens vienne non de la théorie que j'ai dans la tête, mais de l'intérieur même de la parole qui m'est apportée.
C'est une joie de tenir la parole jusqu'à ce qu'elle ait livré ses secrets.

Le silence :

C'est la non-satisfaction immédiate de la demande pour aider l'autre à descendre en lui, à la source de sa demande.
C'est se frustrer du plaisir de faire quelque chose pour autrui, ce qui est rassurant pour soi-même et maternant pour l'autre qui demande.
Le silence est une attitude profonde de non-savoir comme condition d'une écoute authentique. C'est passer par une ignorance de ce que l'on sait : "non une absence de savoir - dit Lacan - mais une passion de l'être".
Est-ce que je demande à ma pratique de venir confirmer, illustrer mes théories ou est-ce que j'accepte qu'elle les bouleverse chaque jour ?
Le silence, dit Olivier Clément, c'est "se vider pour écouter l'autre, descendre dans sa propre absence sans s'y perdre, sans s'anéantir ou anéantir l'autre".
Mais le silence risque de laisser l'autre s'installer dans la complaisance vis-à-vis de lui-même. C'est la raison pour laquelle nous devons veiller à ne pas nous apitoyer ni à laisser l'autre le faire.

LES LIMITES DE L'ÉCOUTE : JUSQU'OU ÉCOUTER ?

1) Jusqu'au fond de la souffrance d'autrui.
2) Jusqu'au bout de ses raisonnements défensifs.

1) Descente aux enfers :

Bien souvent, face à une personne qui souffre, j’ai tendance rapidement à poser une parole pour consoler, réconforter, reprendre... En général, ces paroles sont signes de notre propre limite à supporter un tel discours.
Une interprétation, une parole moralisatrice, une citation littéraire, biblique dites trop tôt marquent notre limite : "ne va pas plus loin, je ne peux te suivre".
Quelle violence de dire à un adolescent qui a été victime de sévices dans son enfance : "il faut aimer tes parents comme ils sont... leur pardonner...".
Descendre, c'est encourager, soutenir l'autre à affronter ses angoisses de morcellement, d'écartèlement, d'anéantissement, de liquéfaction...
Si je parle trop tôt, l'autre dira, il n'a pas pu me suivre plus loin, il ne peut me comprendre.

2) La parole fondatrice :

Écouter jusqu'à repérer la ou les personnes, les objets, les événements, les paroles sur lesquels l'autre fonde sa sécurité ou sa révolte.
Celui ou celle par qui ma vie a pris son sens ou l'a perdu. Quelle est cette personne, cette absence de personne, cette anti-personne ("c'est pas une mère") qui nous barre l'accès à la vie, qui nous interdit d'accueillir la vie comme un don ?
Un exemple tiré des Évangiles (Jean 8) : le Christ est aux prises avec les chefs religieux, un violent débat les oppose : "Où est ton père ?" demandent-ils. "Je vous l'ai dit dès le début, mais vous ne voulez pas l'entendre". "Je sais qui est votre père". "Nous, nous avons Abraham pour père..." : on peut même se servir de l'image d'hommes de Dieu fondateurs pour refuser la Parole de Vérité. Ici l'écoute est active, offensive, c'est un combat (il va même plus loin en leur laissant entendre que s'ils ne savent pas que leur père est un meurtrier et non Abraham, il va bientôt le leur prouver...).

LES CONDITIONS D'UNE BONNE ÉCOUTE

Écouter, c'est se taire souvent, mais aussi parler, laisser en soi parler le silence de l'autre. C'est l'art de poser les bonnes questions qui vont faire apparaître un élément, une personne occultée de la situation.
Écouter demande présence et attention, ce n'est pas naturel, inné. L'écoute est exigeante ; elle demande concentration, contention des émotions, mise à jour de ses préjugés qui empêchent l'objectivité. L'égocentrisme empêche de se mettre à la place d'autrui. Si l'on est empli de désirs insatisfaits, d'illusions, de frustrations, on ne pense qu'à soi; le bruit intérieur est alors trop fort pour écouter.
Nous oscillons toujours entre ce que dit la personne et notre monde intérieur qui s'impose d'autant que les propos de cette personne réactivent souvent ce dernier.
D'où l'utilité par moments de reformuler ce que l'autre dit, qui me permet d'être plus présent à moi-même ; qui lui permet de contrôler ce que j'ai entendu et d'être plus présent à lui-même en s'entendant parler par mon écho.
L'attention doit être soutenue, capable de suivre, voire de précéder la pensée d'autrui pour savoir où il veut en venir, suivre son argumentation, sa logique, ses illogismes.
L'écoute est plus une attitude de vie qu'une technique.
Le respect de la personne écoutée est fondamental, respect de ses dires, des lacunes de sa parole, de ses différents silences, des contradictions de ses différents messages : c'est-à-dire ce que l'autre ne peut pas dire, mais qu'il dit quand même sans le savoir.
L'écoute réussie, c'est quand le patient entend en lui-même cette voix qui, jusqu'à maintenant ne se faisait entendre que par ses symptômes ou ses passages à l'acte.
Écouter, c'est refuser de réfléchir sur l'attitude d'un tiers absent que ce soit pour l'accuser ou le défendre : "mon copain boit ; que faire ?", "Ma fille se drogue ; que lui dire?".
Souhait conscient ou inconscient d'être conforté dans sa position, protégé dans son rôle de victime ou justifié dans celui d'agresseur.
Il faut toujours découvrir la quête de soi derrière le tiers absent et toujours ramener l'autre à lui-même.
Écouter, c'est refuser de recourir à des faits réels de l'histoire du sujet non verbalisés dans le dialogue (appris par d'autres).
Il peut arriver qu'il soit nécessaire de le faire (sous forme par exemple du : "qu'est-ce que j'entends dire de toi ?"), mais il faudra garder à l'esprit que cette position est dangereuse (pourrons-nous éviter de répondre aux remarques, aux questions: "mais ce n'est pas ce que j'avais voulu dire", "comment le savez-vous ?" qui alors met en cause la parole d'un tiers absent...
Écouter, c'est toujours se poser la question : à quelle place me met l'écouté ? Consolateur, consolé, séducteur, séduit, maître, disciple... le risque étant d'occuper la place souhaitée par l'écouté.
Il est donc important d'être à l'écoute de soi : le discours de l'autre me déstabilise, il me séduit en mettant en avant mes qualités de cœur, mes aptitudes professionnelles ou il m'agresse, se plaint : comment ne pas se laisser entraîner dans ce jeu ? Mes angoisses, mes zones d'ombre, mes refoulements, mes désirs inconscients qui, s'ils sont touchés par l'autre, vont provoquer en moi des réactions qu'il faut analyser, parfois avec un tiers, pour les maîtriser.

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