Dialogue interreligieux - Entre désir d’ouverture et fidélité, comment se situer ?

Extrait
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Qui s’est déjà frotté à l’exercice du dialogue interreligieux - que ce soit dans l’échange interpersonnel ou dans des lieux de dialogue plus institutionnels - témoignera de cette tension éprouvée entre désir d’ouverture et volonté de fidélité. En effet, quel regard poser et quelle attitude adopter à l’égard de ce prochain qui croit autrement que moi, et bien souvent, tout aussi sincèrement que moi ? Comment faire preuve à son égard d’une écoute respectueuse, d’un désir de dialogue et de vivre-ensemble véritables, sans renoncer à lui témoigner de Jésus-Christ, unique chemin de salut pour les hommes ?

On résout bien souvent cette tension en sacrifiant une exigence à l’autre. Soit en allant dans le sens d’un relativisme pleutre, soit en se repliant. Erwan Cloarec a souhaité travailler à la réduction de cette tension, encourageant à oser une présence faite de dialogue et de témoignage, de sensibilité et de courage, l’un ne pouvant aller sans l’autre pour qui se dit de Jésus-Christ.

Dialogue interreligieux -  Entre désir d’ouverture et fidélité, comment se situer ?

Ma première expérience « interreligieuse » significative remonte probablement à la rencontre, sur les bancs de la fac de droit, avec celle qui deviendra quelque temps plus tard mon épouse. J’avais entrepris, absolument innocemment soit dit en passant, de lui témoigner de ma foi. À elle qui était d’arrière-plan musulman, j’avais proposé que nous lisions ensemble le Coran et l’Évangile, dans une démarche comparative. Histoire d’échanger. Pour être honnête, tout jeune chrétien, je ne connaissais absolument rien à l’Islam, ni n’avais lu la moindre page du Coran. Mais il m’apparaissait, plus par intuition qu’autre chose, que c’était là sans doute une démarche judicieuse. Confiant, je la voyais en quête de Dieu. Et assez rapidement, je l’ai invitée à l’Église. Puis l’Esprit Saint a fait le reste : quelque temps après, elle recevait le baptême.

Ma deuxième expérience en la matière, plus institutionnelle celle-ci, est à situer au début de mon ministère pastoral, plus précisément dans le cadre d’une charge de représentation que j’assumais en tant que Délégué départemental du CNEF pour le Rhône. C’était dans un contexte de tensions communautaires assez vives, peu de temps avant le drame des attentats de Charlie Hebdo. Le Comité des responsables religieux à Lyon avait souhaité produire un communiqué porteur d’une parole d’apaisement à l’adresse des communautés que nous représentions. Réellement solidaire de la démarche, une mention néanmoins nous gênait, avec mon collègue, pour signer le communiqué. Elle portait sur l’évocation de « Notre Seigneur », garant de notre désir de paix, et sur l’invocation commune de celui-ci dans la prière. Le texte ayant été produit dans l’urgence et à distance, par mail, nous n’avions pu argumenter notre position et avions choisi de ne pas signer le texte en l’état. En préférant attendre le comité suivant pour mener ensemble une réflexion théologique quant au cadre et à la sémantique adaptés à une prise de parole commune dans ce type de contexte.

C’était en réalité ma toute première participation à ce type de comité, venant tout juste de prendre une responsabilité de représentation. Que dire, et comment le dire ? Comment être témoin dans ce contexte de l’Évangile de Jésus-Christ, sans passer pour le fondamentaliste de service ? Comment arriver à exprimer une parole solidaire, aimante, attestant d’un désir de paix, de dialogue, de concorde… tout en exprimant que non, nous ne partagions pas fondamentalement une foi et un Seigneur communs ? Et que nous n’avions rien à gagner, au final, les uns ni les autres à cultiver cette confusion dans un communiqué commun. Parce qu’au fond, ce n’était pas ce que nous croyions les uns et les autres, pour la plupart en tout cas(1). Les occasions n’ont malheureusement pas manqué dans les années qui suivirent, par le fait d’actes odieux répétés, de se retrouver ensemble pour appeler à la paix.

Ces deux exemples attestent bien, me semble-t-il, de l’importance et de la difficulté conjointes de l’exercice du dialogue interreligieux. Comment aller à la rencontre de ce prochain différent ? De ce prochain qui croit autrement, et pourtant sincèrement ? Comment faire preuve à son égard d’une écoute respectueuse, d’un désir de dialogue et de vivre-ensemble véritables, sans renoncer à témoigner de Jésus-Christ, unique chemin de salut pour les hommes ?
La résolution de la tension s’opère souvent en sacrifiant une exigence à l’autre. Soit en allant dans le sens d’un relativisme pleutre – et il faut du courage souvent pour ne pas y céder –, soit en se repliant, renonçant à habiter ce genre de lieu ou d’exercice. Le faisant souvent par motif de fidélité ou de pureté : ne pas risquer de se compromettre, d’adultérer sa parole ou encore de trahir sa communauté d’appartenance. Là aussi, il faut une certaine dose de courage pour ne pas sacrifier à cette peur. J’aimerais que les quelques lignes qui suivent soient utiles à la réduction de cette tension. Pour oser une présence ; oser le dialogue et le témoignage – nous verrons que l’un ne peut aller sans l’autre –, auprès de ceux et celles qui professent une autre religion que la mienne. Que ce soit dans le dialogue interpersonnel, comme dans les lieux de dialogue plus institutionnels.

Un regard juste sur l’autre

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même » inclut les personnes qui professent d’autres religions(2).

Ainsi débute la première section du chapitre 3 de la deuxième partie de l’Engagement du Cap (Troisième Congrès de Lausanne pour l’Évangélisation du monde) intitulée « Vivre l’amour du Christ auprès de ceux qui professent d’autres religions ». Nous nous référerons à plusieurs reprises à l’Engagement du Cap tant l’équilibre qu’il porte entre la nécessité d’un dialogue respectueux, paisible, et l’affirmation confiante de l’unicité du Christ nous semble admirable quant à la question qui nous occupe. Ce chapitre, portant sur la façon d’aborder ceux qui professent une autre foi que la nôtre, commence, en effet, par l’emphase mise sur le commandement d’amour qui intègre forcément ce prochain différent qui ne croit pas comme moi. Une invitation à aimer ce prochain qui peut apparaître parfois comme une menace pour moi. Et le faire à la manière de Jésus, avec douceur et respect. Le faire avec considération de sa dignité fondamentale d’être à l’image de Dieu, aimé de lui, et dans le même temps avec une lucidité fondamentale quant aux enjeux et à la situation de cette personne devant Dieu. Ainsi nous dit le texte :

« Nous faisons notre possible non seulement pour les considérer comme nos prochains, mais aussi pour obéir à l’enseignement du Christ qui nous demande d’être leurs prochains. Nous sommes appelés à être doux, sans être naïfs ; à faire preuve de discernement et ne pas être crédules ; à être attentifs à toutes les menaces qui planent sur nous, mais à ne pas vivre sous l’empire de la peur(3). »

Dans un communiqué récent du CNEF, portant sur la question des relations interreligieuses, Étienne Lhermenault formule ainsi cette tension :

« L’ordre du Seigneur d’aller dans le monde entier pour faire des disciples (Mt 28.19) exclut toute indifférence à l’égard des adeptes des autres religions. Que le monde entier vienne à nous par l’immigration ne change rien à l’affaire, nous avons pour mission d’aller à la rencontre de tous ceux et de toutes celles que Dieu met sur notre route. Et ce, quand bien même leur nombre et leurs croyances dérangent nos concitoyens ou pourraient nous effrayer. Pour annoncer fidèlement l’Évangile aux adeptes d’autres religions, nous ne pouvons faire l’économie d’une démarche authentiquement chrétienne : nous intéresser à ce que sont et à ce que croient les personnes, prendre le temps du dialogue et de l’amitié, communiquer avec tact et précision la vérité de l’Évangile, respecter la liberté de nos interlocuteurs... Tout cela porte un nom, l’amour du prochain(4) ! »

La perspective tripolaire des religions

Pour favoriser cette approche missionnaire, la perspective tripolaire des religions (grille de lecture proposée par Peter Beyerhaus, reprise par Paul Hiebert), me semble résolument aidante et pertinente. Selon cette perspective, les religions du monde se composent d’éléments divers. Premièrement, elles contiennent ...

1. Un courant libéral travaille dans l’ensemble des religions et il existe indéniablement une pression diffuse - culturelle, médiatique et politique -, qui nous oriente les uns les autres, plus ou moins consciemment, dans le sens d’un certain relativisme.

2. L’Engagement du Cap. Une confession de foi et un appel à l’action, Marpent, BLF Éditions, 2011, p. 63.

3. Ibid, p. 63-64

4. Communiqué initialement adressé à l’intention des comités départementaux du CNEF, puis repris et amplifié, toujours sous la plume d’Étienne Lhermenault, dans le numéro 99 des Cahiers de l’École Pastorale.

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