Les Églises congrégationalistes et l’episkopè

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Alors que les rencontres entre les Églises évangéliques et les autres Églises chrétiennes prennent de l’importance et que le ministère apostolique est mis en valeur dans certains courants de nos Églises, il nous a semblé important de publier cette réflexion d’Alain Nisus. Il s’agit du texte légèrement remanié d’une conférence donnée dans le cadre de la Session œcuménique de Viviers (2004) et publié dans la Revue Unité des Chrétiens n°135, juillet 2004.

Les Églises congrégationalistes et l’episkopè

Le texte de Lima [le BEM (1)] dans le paragraphe 26 de la section consacrée au ministère, a repris une suggestion de la première conférence mondiale de Foi et Constitution tenue à Lausanne en 1927 : « dans la constitution de l’Église primitive, on retrouve et la charge épiscopale, et les Conseils d’anciens, et la Communauté des fidèles. Chacun de ces trois systèmes d’organisation ecclésiastique (épiscopalisme, presbytérianisme, congrégationalisme) a été accepté dans le passé durant des siècles, et est encore pratiqué aujourd’hui par d’importantes fractions de la chrétienté. Chacun d’eux est considéré par ses tenants comme essentiel au bon ordre de l’Église. En conséquence, nous estimons que, sous certaines conditions à préciser, ils devront prendre simultanément leur place respective dans l’organisation de l’Église réunie » (2). Nous aimerions dans les lignes qui suivent, développer le point de vue congrégationaliste, reconnu comme système d’organisation « accepté dans le passé durant des siècles » (3), tout en demeurant attentif aux interpellations des autres modèles. À certains égards, on pourrait penser que la conception congrégationaliste, qui est celle d’un nombre important d’Églises évangéliques ou pentecôtistes, est la forme d’organisation de l’Église qui intègre le moins bien le ministère d’episkopè. Qu’en est-il vraiment ? Au sein de cette tradition, on peut considérer que les baptistes représentent la confession historiquement principale ; c’est donc à partir de cette perspective que se fera la présentation de cette forme d’ecclésiologie.

Qu’est-ce que le congrégationalisme ?

L’idée de base de l’approche congrégationaliste est la suivante : selon la promesse du Christ, « là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux » (Mt 18,20), on peut déduire que c’est la présence par son Esprit, du Christ ressuscité, qui constitue un rassemblement d’hommes et de femmes en Église. L’Église est fondamentalement la communauté d’hommes et de femmes, rassemblés au nom du Christ, afin de confesser la foi en Christ, de manière pluriforme (4) : prédication, sacrements, prières, louanges, etc.

Dans une telle perspective, la priorité est donnée à l’Église locale. Dans la mesure où elle est une anticipation du rassemblement eschatologique du peuple de Dieu, elle est pleinement Église (5). La réalité de l’Église universelle n’est pas niée pour autant. L’Église universelle est l’ensemble des croyants de tous les lieux et de tous les temps. Ainsi comprise elle n’est pas traduisible institutionnellement. De ce côté de la nouvelle création de Dieu, l’Église n’existe concrètement qu’en tant que communautés locales, qui anticipent le rassemblement eschatologique du peuple de Dieu dans la nouvelle création (6). Une telle affirmation est fondamentale dans l’ecclésiologie baptiste. La première confession de foi baptiste, « A Declaration of faith of English People », datant de 1611 qui a eu une certaine influence dans l’histoire du baptisme stipule (art.11) : « quoique, eu égard au Christ, l’Église soit une (Ép 4,4), pourtant, elle consiste en différentes communautés, aussi nombreuses qu’elles puissent être dans le monde, chacune de ces communautés, même si elles ne sont faites que de deux ou trois personnes, ont Christ qui leur est donné, avec tous les moyens de leur salut […] Elles sont corps du Christ, et pleinement Église. Ainsi donc, les croyants peuvent et doivent, quand ils se rassemblent, prier, prophétiser, rompre le pain, et administrer toutes les saintes ordonnances, même s’ils n’ont pas de ministres ou que leurs ministres soient en prison, malades, ou pour une raison quelconque retenus hors de l’Église » (7). La catégorie de l’alliance joue un rôle important dans cette conception d’Église (8). L’Église locale est un rassemblement de croyants qui sont entrés en alliance : avec Dieu et les uns avec les autres. Celui qui reçoit le baptême s'allie en quelque sorte à l’Église formée des « alliés » de Dieu. Être incorporé dans l’Église, entrer dans l'alliance, c’est donc s'engager envers Dieu (le baptême étant le véhicule de l’engagement de la foi ou encore le moyen d’expression de cette foi) et envers les autres membres de l’Église. En se soumettant au baptême, le croyant se lie aux autres et se place donc sous la discipline de la communauté. Entrer en alliance c’est donc s’engager à la soumission réciproque et au respect de la constitution de l’Église, c'est-à-dire sa confession de foi et sa discipline. La constitution de l’Église fait donc autorité pour chaque membre de l’Église qui entrant en alliance, est invité à y souscrire. Les affirmations du sacerdoce de tous les croyants et de l’effusion de l'Esprit sur tous, impliquent que les décisions importantes concernant la vie de l’Église soient prises par l’ensemble des membres réunis en assemblée. Il s’agit d’un modèle participatif d’Église : tous les membres sont collectivement responsables de la bonne marche de l’Église. Il ne s’agit certes pas d’une affirmation naïve de la démocratie, l’Église est bien évidemment une « christocratie fraternelle » (Barth). C’est donc la pensée du Christ, Seigneur de l’Église, que chaque assemblée, conduite par l'Esprit, cherche à discerner. L’autorité reste donc celle du Christ et elle est médiatisée par l’assemblée entière de l’Église qui cherche à discerner la volonté de son Seigneur pour elle. Dans ce processus de discernement, les ministres jouent un rôle particulier et les différents membres interviennent en fonction du charisme reçu (prophétie, discernement, sagesse, …). Il est important de préciser que pour les premiers congrégationalistes, le souci premier n’était pas, contrairement à ce qui est souvent répété, l’affirmation de l’autonomie des Églises locales, mais plutôt celle de la souveraineté immédiate du Christ sur l’Église locale. Le congrégationalisme comme mode de gouvernement a été pour eux l’incarnation concrète de cette affirmation. Ils ont jugé que toute structure intermédiaire entre le Christ et l’Église locale, nuisait à cette souveraineté immédiate du Christ sur son Église. En fait, les premiers congrégationalistes luttaient contre l’emprise de l’État sur les affaires ecclésiastiques ainsi que sur la manière autoritaire dont ils ont jugé que les évêques administraient l’Église à leur époque. Il est clair qu’une pareille compréhension de l’Église peut dériver vers le localisme, l’isolationnisme, l’individualisme ecclésiologique et conduire à la multiplication d’Églises indépendantes les unes des autres : on ne peut contester que dans la pratique, ce soit souvent le cas. Cependant les congrégationalistes affirment néanmoins que la présence du Christ par son Esprit, en toute Église locale, relie précisément ces différentes Églises les unes aux autres. Si chaque communauté locale est pleinement Église et si c’est l’Esprit de Dieu qui l’anime, elle aura également conscience de n’être qu’une manifestation parmi beaucoup d’autres de l’Église du Christ. Elle est pleinement l’Église, mais elle ne l’est pas seule. Elle doit donc être ouverte aux autres Églises locales, et par conséquent chercher à établir des liens de communion avec elles. La nécessité de l’établissement et de la consolidation de liens de communion entre les Églises locales a été affirmée très tôt dans le baptisme. La confession de foi baptiste de Londres datant de 1644 déclare (art. 47) : « bien que les différentes communautés forment des organismes distincts et séparés, chacune étant en elle-même une cité complète et bien coordonnée, il n’empêche qu’elles doivent toutes, en tant que membres d’un seul corps, marcher selon une seule et même règle et rechercher par tous les moyens possibles les conseils et l’aide des Églises sœurs, pour toutes les affaires relatives à la vie de l’Église, dans une foi commune et une même soumission à Christ, leur chef » (9). Ces liens de communion s’exprimeront nécessairement au travers d’institutions appropriées, de réseaux de relations, mais la forme concrète de ses réseaux reste un adiaphoron (i.e. quelque chose d’indifférent, de second). Le Saint-Esprit peut conduire les Églises à s’organiser différemment, en fonction des circonstances historiques ou des contextes culturels. Cependant, c’est surtout le mode fédératif qui a été mis en œuvre. Les liens de communion qui unissent les différentes Églises locales s’expriment au travers de Fédérations, d’Associations, d’Unions d’Églises ou de « Conventions » (aux États-Unis en particulier). Les congrégationalistes estiment qu’il s’agit de formes concrètes que peut revêtir la communion entre les Églises locales. Au sein de l’Union ou de la Fédération, nous retrouvons les principes de base qui sont ceux de l’Église locale : les décisions sont prises par une assemblée composée de délégués des Églises locales, réunis pour discerner la volonté du Christ pour l’ensemble des Églises. Les décisions prises lors de ces rencontres orientent le vivre ensemble. Dans la pratique, les différences ne sont pas si considérables entre le système congrégationaliste fédératif et le système synodal. Mais, en théorie, le système synodal implique qu'une décision peut être imposée à une Église locale récalcitrante. Le système congrégationaliste est moins efficace à ce niveau. L'Église locale, dans un régime congrégationaliste doit nécessairement recevoir la décision prise par l’union. Elle peut refuser de la recevoir, auquel cas la seule contrainte disciplinaire décisive de l’Union étant l’exclusion d’une Église locale récalcitrante, si la décision prise est jugée fondamentale pour l’unité fédérative. Dans le système synodal, le primat de l’Église supra-locale est affirmé sur l’Église locale. Le synode a autorité et peut contrecarrer le vouloir majoritaire d’une Église locale. Étant donné qu’il peut y avoir exclusion dans le cas d'une Fédération congrégationaliste et qu'une paroisse récalcitrante peut se retirer d'un synode dans le cas d'un régime synodal, les différences ne sont peut-être pas si considérables dans la pratique. Ce qui est important en définitive, ce n’est donc pas la structure, mais la conscience que peuvent avoir les Églises de leur unité et leur volonté de rester unies (10).

L’episkopè dans le congrégationalisme

Comment est alors vécue l’episkopè dans une telle conception ecclésiologique ? L’Alliance Baptiste Mondiale a affirmé, dans sa réponse au BEM, que les baptistes acceptent l’importance du ministère de l’episkopè pour exprimer et sauvegarder l’unité du corps « dans la mesure où ce ministère n’est pas nécessairement identifié à l’une des formes particulières de l’épiscopat tel qu’il s’est développé historiquement dans certaines Églises ». En effet, selon l’Alliance Baptiste mondiale, « les baptistes, depuis leur début, ont reconnu l’importance de l’episkopè comme un don du Christ à son Église pour le soin et la discipline du peuple de Dieu. C’est une charge qui est ultimement inhérente à la communauté rassemblée elle-même, qui se rassemblant, cherche à discerner la volonté du Christ sous la conduite de l'Esprit Saint. Cette communauté a la liberté et la responsabilité de nommer certaines personnes qui rempliront des aspects particuliers de l’episkopè, spécialement le ministère de la parole, le soin pastoral, et l’enseignement » (11). Donc les baptistes reconnaissent l’importance de ce ministère de surveillance, de supervision, d’unité, de régulation et d’autorité. L’accent porte sur la forme communautaire de ce ministère, mais il est aussi affirmé que la communauté délègue un certain nombre de personnes pour assurer certains aspects particuliers de ce ministère (12). Au niveau de l’Église locale, il s’agit fondamentalement du ministère pastoral, exercé personnellement ou collégialement. Qu’en est-il au niveau supra-local ? La difficulté de l’ecclésiologie congrégationaliste, qui, nous l’avons vu, accorde la priorité, mais non l’exclusivité à l’Église locale, est évidemment de penser le niveau supra-local. Des liens de communion relient les différentes Églises locales avec des structures appropriées, mais quel est le statut ecclésiologique et l’autorité de telles structures ? Une fois de plus, les congrégationalistes font jouer la catégorie de l’alliance. De même que l’Église locale est composée d’hommes et de femmes qui sont entrés en alliance les uns avec les autres, de même l’association est composée d’Églises locales qui sont entrées en alliance les unes avec les autres. On étend donc ce qui se fait dans l’Église locale à l’ensemble des Églises. Parler d’alliance, c’est nécessairement se doter d’une constitution ecclésiastique, c'est-à-dire une confession de foi et une discipline, qui gère le modus vivendi de l’ensemble des Églises. On ne peut certes pas parler de conciliarité à ce niveau, mais les différentes Églises locales s’accordent entre elles sur un ensemble de textes qui scellent l’union fédérative et qui font autorité en leur sein. En ce sens, ces constitutions ecclésiastiques, relèvent bien du bene esse de la Fédération et non du bene volens des Églises membres. Au niveau supra-local, l’episkopè réside donc d’abord dans le rassemblement des délégués des Églises, qui s’assemblent pour discerner la pensée du Christ, pour l’ensemble des Églises de la Fédération. Un tel rassemblement a donc une certaine réalité synodale. Il réside ensuite dans le conseil de la Fédération et son président : ils sont élus par les délégués des Églises, ils jouissent d’une reconnaissance et d’une autorité pour jouer ce rôle de surveillance, d’unité et d’autorité au sein des Églises composant la Fédération. Ils vérifient par leurs visites aux Églises que les décisions sont correctement appliquées dans les Églises locales et que l’unité fédérative est réelle. En fonction des lieux et de leur importance numérique, les baptistes s’organisent aussi en régions, et instituent des présidents de région qui ont la supervision d’un ensemble d’Églises locales. Les Églises de l’Union Baptiste de Grande Bretagne et d’Irlande possèdent le ministère de surintendants : leur supervision est plus large, ils visitent les différentes Églises locales et interviennent comme pasteurs des pasteurs (13). Mais leur episkopè n’est pas essentiellement différente de celle des pasteurs locaux. Ils possèdent une autorité morale mais non juridictionnelle. Le rapport des entretiens théologiques entre baptistes et réformés menées sous les auspices de l’Alliance Réformée Mondiale et de l’Alliance Baptiste Mondiale le précise bien : « Si la doctrine de la succession épiscopale est rejetée par les Réformés et les Baptistes, il existe de part et d’autre dans certaines régions un type de ministère de supervision d’un certain nombre de paroisses ; chez les Baptistes, ce ministère ne porte jamais le titre "d’évêque" et n’a pas d’autorité juridictionnelle. Pour les Réformés et Baptistes, la rencontre d’Églises dotées d’un ordre épiscopal peut utilement poser la question de l’avantage d’un « pastor pastorum » dans la vie ecclésiale pour l’encouragement du ministère » (14).

Des interpellations réciproques

Les évangéliques en général, et les baptistes en particulier, sont interpellés par leurs partenaires œcuméniques sur la manière de prendre en compte l’histoire de l’Église comme « lieu théologique ». L’étude de la génération qui a succédé aux apôtres permet de comprendre la manière dont l’Église s’est organisée en l’absence de ces derniers. Les Églises d’aujourd’hui pourraient faire au moins un usage « ministériel » de ce mode d’organisation. Cependant, compte tenu, de la présence active du Saint-Esprit tout au long de l’histoire de l’Église, ne doit-on pas aussi maintenir que l'Esprit peut indiquer des voies nouvelles d’organisation à des époques différentes : en quoi la période des 2ème et 3ème siècles serait-elle nécessairement normative au niveau des structures dont l’Église s’est dotée ? Le modèle d’organisation congrégationaliste, malgré ses limites, peut sous certaines conditions, être pertinent de nos jours. N’assiste-t-on pas par ailleurs à un processus de « congrégationalisation » de la chrétienté ? (15)Nos sociétés se caractérisent par la privatisation de la décision, la valorisation de la libre association, la généralisation des valeurs de liberté et d’égalité, l’affirmation des principes de la subsidiarité et de la séparation des Églises et de l’État. N’assiste-t-on pas depuis le XIXème siècle à la rupture du principe de territorialisation des appartenances religieuses et au passage d’un christianisme de confession à un christianisme de conversion, avec comme conséquence la formation de communautés électives (c'est-à-dire volontaires dans la mesure où l’on en fait partie par un libre choix personnel) ? Il est clair que l’Église du Christ ne peut pas s’aligner purement et simplement sur ce qui se vit et se pense dans la société. Elle doit trouver ses bases dans sa propre foi plutôt que dans son environnement social. Le modèle congrégationaliste qui a été accepté dans le passé durant des siècles, n’est probablement pas le modèle normatif pour tous les temps et lieux, mais il peut être dogmatiquement légitime et pertinent dans le cadre des sociétés contemporaines. À leurs débuts, les baptistes, avec l’affirmation de la médiatisation de l’autorité du Christ par l’assemblée entière, excluaient l’épiscopalisme, mais, interpellés par leurs partenaires œcuméniques, ils ont acquis l’humilité œcuménique : ils parlent plus modestement de « la manière baptiste d’être l’Église ». Le dialogue œcuménique a aussi conduit certains baptistes vers une approche congrégationaliste qui se rapproche davantage du mode synodal ; une insistance demeurant néanmoins sur la nécessaire réception des décisions prises à un niveau plus large par chaque communauté locale.

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