Face à l’islam : débattre ou dialoguer ? (1/3)

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Cet article est une apologie du débat avec l’Islam. Il est le premier volet d’un triptyque qui trouve son origine dans le travail de fin d’études réalisé par l’auteur à l’Institut Biblique de Nogent, sous la direction du pasteur Karim Arezki. Si aujourd’hui débattre est souvent mal perçu, l’auteur montre qu’en fixant des règles justes, et avec une attitude empreinte de l’amour du Christ, le débat peut être un vecteur intéressant et porteur pour les personnes qui y prennent part. Selon lui, les chrétiens n’ont pas à craindre de débattre. Au contraire, il existe bel et bien dans les Écritures une justification puissante les encourageant à débattre avec ceux qui ne croient pas.
Face à l’islam : débattre ou dialoguer ? (1/3)

Introduction générale

Plusieurs lieux de dialogue entre chrétiens et musulmans coexistent aujourd’hui en France. Des initiatives évangéliques, comme la Casbah évangélique à Paris(1), ou très récemment les conférences Forum Veritas(2) et les Groupes ABC Bible/Coran(3) organisés par les Groupes bibliques universitaires (GBU), fonctionnent désormais parallèlement aux offres protestantes(4) et catholiques(5). Cependant, pour beaucoup de chrétiens actuellement, l’évangélisation des musulmans doit se résumer à la démonstration de l’amour chrétien. Les évangéliques y adjoignent volontiers la proclamation verbale de cet amour, mais pensent souvent devoir se limiter au témoignage personnel(6). Il ne faudrait pas, dit-on, se placer sur un terrain trop intellectuel, et encore moins entrer dans un débat contradictoire. L’idée est solidement ancrée : elle remonte, en effet, au romantisme et au piétisme(7) !

Certains représentants de grandes œuvres missionnaires auprès des musulmans sont de cet avis. L’un d’entre eux disait en 2016 : « Nous voulons partager l’Évangile : "partager", ce n’est pas "imposer". Parce que quand vous imposez, vous entrez dans des grands débats, et vous n’êtes pas sûrs de gagner ! Mais quand [les musulmans] découvrent le Dieu d’amour(8)… » Une analyse rapide de ce discours fait ressortir trois représentations assez courantes du débat chez les chrétiens :

  • il paraît associé à une forme « d’imposition » de l’Évangile ;
  • il doit absolument être « gagné », et il faut le fuir en cas de victoire incertaine ;
  • il est perçu comme inadapté pour présenter le Dieu d’amour.

Face à de telles accusations, reste-t-il une légitimité pour un chrétien à débattre avec des musulmans ? Si oui, quelle est l’utilité du débat dans une perspective missionnaire ?

Il est vrai que les pratiques désignées par les termes « débat » ou « dialogue » sont diverses : toutes ne se valent pas et toutes ne sont pas légitimes. Mais nous montrerons qu’il existe bien une voie du juste milieu, qui convient tout à fait à la mission chrétienne et qu’elle mérite d’être mise en valeur dans notre contexte français de renforcement perceptible de la présence et de la pratique musulmanes.

Face à un courant anti-intellectualiste encore influent dans le monde évangélique(9), nous évaluerons d’abord la légitimité biblique d’une défense argumentée de la foi chrétienne (article 1) ; puis nous aborderons les spécificités de cette démarche envers l’islam (article 2), avant de mentionner un certain nombre de considérations pratiques qui nous permettront de nous engager dans une pratique juste et utile du débat avec les musulmans (article 3).

Justification biblique et théologique

Dans ce premier article, nous évoquerons quelques textes démontrant la pertinence de la démarche apologétique. Il ne s’agira pas toutefois d’en faire l’exégèse, ce que le cadre de cette publication ne nous permet pas, mais nous tirerons de ces textes quelques enseignements clés qui devraient engager les chrétiens à débattre. Après cette étape « biblique », nous nous arrêterons à quelques motivations plus « théologiques ».

Le texte fondateur : 1 Pierre 3.15

« Si l’on vous demande de justifier votre espérance, soyez toujours prêts à la défendre » (1 Pierre 3.15).

L’apôtre Pierre envisage une situation où le chrétien est appelé à « justifier » son espérance, à en « rendre compte » (Nouvelle Bible Segond) ou à en « donner raison » (Bible à la Colombe). Il s’agit, ici, de répondre verbalement et d’argumenter. Pierre est clair : la réponse à apporter dans cette situation, c’est une « ἀπολογία », c’est-à-dire une défense, une justification(10), « un discours qui persuade(11) ». Ce mot a d’ailleurs donné en français « apologie », que Samuel Bénétreau définit comme une « justification verbale logique(12) ».

L’exhortation est parfaitement claire : peut-on se permettre de l’ignorer ? Bien que « chacun… [ait] reçu de Dieu un don de la grâce particulier » (1 Pierre 4.10), la deuxième personne du pluriel au verset 15 du chapitre 3 vise tout chrétien et ce, dès le verset 8, comme le démontre l’emploi de l’adjectif « tous ». Ainsi, tout chrétien devrait être prêt à argumenter (et donc à s’y préparer). Est-ce bien ce que l’on enseigne dans nos Églises ?

Une nuance s’impose toutefois : la partie non-chrétienne est ici à l’initiative, et ce verset ne dit pas que tout chrétien devrait s’engager dans des débats formels avec des non-chrétiens. C’est là que doit intervenir le discernement des dons évoqués au chapitre 4, verset 10.

Cependant, il existe bien des situations dans lesquelles des chrétiens doivent être à l’initiative, car c’est ...

1. Fondée par Saïd Oujibou. www.macasbah.net [consulté le 17 mai 2017].

2. Voir fr.veritas.org [consulté le 17 mai 2017].
Karim Arezki participe régulièrement aux débats sur l’islam : les vidéos sont accessibles sur www.youtube.com/channel/UC6NyB-lE_-5hEh5ETUKXnIA [consulté le 17 mai 2017].

3. Groupes GBU initiés par Lyès Chalah en 2016 sous le nom Discussions autour de la Bible et du Coran (DABC). gbu.fr/?view=recherche&layout=recherche&page=groupe&idRegion=1&idGroupe=145 [consulté le 17 mai 2017].

4. Par exemple la Commission Église-Islam (initiative de la FPF), fondée en 1971 (cf. Jean-Pierre Dassonville, www.lueur.org/textes/chretiens-islam.html [consulté le 17 mai 2017]). Jamil Chabouh en a été membre pendant plusieurs années (Jamil Chabouh, L’Islam en (20) questions, coll. Les Dossiers de Christ Seul, Montbéliard, Éditions Mennonites, 2015, p. 68).

5. Créé en 1973, le Service pour les Relations avec l’Islam (SRI) est devenu, en 2015, le Service national pour les Relations avec les Musulmans (SNRM). www.relations-catholiques-musulmans.cef.fr [consulté le 17 mai 2017].

6. Yannick Imbert décrit la mauvaise image attachée à l’apologétique, de manière générale, chez les chrétiens, qui font « une distinction presque radicale entre témoignage et apologétique. Le premier, le témoignage, est considéré comme légitime et nécessaire, et implique une action du chrétien en vue de la conversion de ses contemporains. La deuxième, l’apologétique, est reçue avec méfiance, étant trop souvent associée avec les notions mal comprises de persuasion, voire de prosélytisme – terme qui se situe aujourd’hui à la limite du blasphème social. » (Yannick Imbert, « Apologétique », La foi chrétienne et les défis du monde contemporain, coll. Or, sous dir. Christophe Paya et Nicolas Farelly, Charols, Excelsis, 2013, p. 5).

7. Henri Blocher, La Foi et la raison, coll. Éclairages, Charols & Vaux-sur-Seine, Excelsis & Édifac, 2015, p. 15.

8. Propos tenus lors d’un culte missionnaire à l’IBN au cours de notre scolarité.

9. Voir Étienne Lhermenault, « Partager l’Évangile au quotidien », Les Cahiers de l’École Pastorale, n°104, juin 2017, p. 43. Voir aussi Sébastien Fath, Du Ghetto au réseau, Le protestantisme évangélique en France (1800-2005), coll. Histoire et Société, Genève, Labor et Fides, 2005, p. 196, et David Wells, No Place for Truth, Or Whatever Happened to Evangelical Theology?, Grand Rapids, Cambridge, Eerdmans, 1993, p. 318

10. Anatole Bailly, Louis Séchan, P. Chantraine, Dictionnaire grec-français, Paris, Hachette, 1966, p. 233.

11. Henri Blocher, op. cit., p. 6.

12. Samuel Bénétreau, La Première Épître de Pierre, Coll. CEB, Vaux-sur-Seine, Édifac, 1984, p. 200.

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