L’évangélisation et l’implantation de nouvelles communautés en France : quelques remarques

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Partant du constat douloureux mais néanmoins réaliste que les Églises protestantes en France ne parviennent pas, globalement, à « rejoindre » ceux qui n’ont pas d’arrière-plan chrétien, Flavien Negrini appelle les Églises à des changements de paradigmes qui leur permettront d’offrir accueil, partage et écoute à leurs contemporains. En effet, sans être fermés à l’Évangile, ceux-ci ne trouvent pas leur compte dans nos Églises : comment alors rendre de nouveau l’Évangile audible dans nos cultes et nos Églises ? Un appel prophétique à faire évoluer nos mentalités et nos attitudes, et ainsi renouveler notre travail au sein de la moisson.

L’évangélisation et l’implantation de nouvelles communautés en France : quelques remarques

Constat

D’après différents sondages(1), on peut affirmer que le besoin religieux en France n’est pas éteint (en 2005, 78% des Français estimaient que les religions sont un besoin essentiel pour l’homme), et que, pourtant, le protestantisme français, toutes « couleurs » confondues, progresse peu. Pour mémoire, du temps d’Henri IV (1553-1610) il représentait environ 2 millions d’individus soit approximativement 11% de la population. Aujourd’hui, il en représente entre 2 et 3% soit environ 2 millions d’individus. Enfin, d’après certains historiens, même au pire moment de son histoire, le protestantisme français est resté riche d’au-moins un demi-million d’individus, soit entre 2% et 3% de la population(2). Autant dire que la progression est restée de faible à nulle, en proportion du temps écoulé. 

Pour compléter ce bref panorama, et même si une analyse précise de la question n’a pas encore été réalisée à ma connaissance, la majorité des personnes rejoignant l’une ou l’autre de nos Églises protestantes sont, soit des transferts d’une autre communauté protestante, soit des transferts de l’Église catholique romaine. Ces transferts sont généralement le fait de personnes engagées dans l’un de ces milieux et vivant une situation de crise et de désamour les amenant à quitter leur lieu spirituel d’origine. L’analyse de l’IFOP « 1987-2009 : L’évolution comparée du poids des différentes confessions : un repli du catholicisme au profit principalement des sans-religion » conforte ces remarques. Enfin, on peut constater que nombre de nos Églises se sont développées grâce à l'immigration et à l’arrivée de frères et de sœurs en provenance de pays où le religieux fait encore partie de la réalité sociale. 

Il semble donc que notre plus grande difficulté soit de rejoindre les quelque 55 millions de Français(3) qui n’ont plus aucun ou très peu de lien avec une Église, de quelque confession qu’elle soit(4). Pourquoi est-ce si difficile ?

Lorsque Jésus parle de la moisson(5), sous-entendant tous ceux qui sont appelés à entrer dans son Royaume, il affirme que le problème est le manque d’ouvriers et non pas ceux qui sont « hors » de la moisson. Différents sondages(6) effectués auprès d’une population non pratiquante tendent à corroborer ce diagnostic : il semble que ceux qui vont à l’Église soient devenus un obstacle pour ceux qui ne s’y rendent pas ! Pourquoi ?

Rassurez-vous, ce n’est pas que nous soyons méchants et mal attentionnés, mais on nous reproche de ne pas être compréhensibles, accessibles et accueillants. En général, on nous trouve tristes, moralisateurs et pas ou peu en prise avec la réalité de notre monde. Ces stéréotypes nous enferment et nous blessent, mais ils reflètent néanmoins une réalité qu’il nous faut entendre si nous voulons tendre à rejoindre ceux que Dieu aime passionnément. Notre compréhension de l’incarnation, Dieu fait homme, s’est souvent limitée à notre salut. Nous avons négligé que nous étions nous aussi invités à rester « incarnés » dans notre monde afin de rester en lien avec lui pour être porteurs de cette extraordinaire bonne nouvelle : Dieu veut nous réconcilier et il assume en Jésus-Christ l’intégralité de cette œuvre.


Très sommairement, on peut affirmer que nous sommes inadaptés culturellement. De plus, nous avons énormément de difficultés à accueillir les changements et à offrir un cadre compréhensible et accessible à nos contemporains. On a oublié que la forme de nos cultes (même modernisés…), est pour une large part inspirée par la synagogue, et que nos pratiques ne sont pas une obligation imposée par la Bible. Elles datent, pour les plus anciennes, du temps de la Réforme et, pour les plus récentes, du réveil du XIXème siècle. Ainsi, par exemple, faire lever et s’assoir les gens à l’occasion des chants, d’une lecture, du partage de la Cène, n’est pas une nécessité théologique pour qui ne comprend pas ce que cela représente, et même pour ceux qui le comprennent. Si, à la fin du XIXème et durant une bonne partie du XXème siècle, elle était l’une des possibles expressions du respect, aujourd’hui, cela n’est plus le cas.


Autre exemple : chanter n’est pas ou plus une habitude pour la plupart de nos contemporains. Pourtant, lorsqu’ils entrent dans l’une ou l’autre de nos Églises, cela fait partie des convenances, des attentes non exprimées que nous projetons sur eux. Pour beaucoup, il s’agit d’un vrai défi, et même lorsqu’ils ne chantent pas, ils sont souvent invités à se lever. Être debout au milieu d’une foule qui chante sans savoir chanter ou même aimer chanter, sans connaître la mélodie, souvent sans avoir de partition (si on sait la lire...) peut créer un sentiment de mal-être dommageable lorsque l’on vient simplement chercher des réponses à ses questions, ou une relation avec le Dieu Tout Autre. Là-dessus, leur faire découvrir nos débats soi-disant théologiques sur tel ou tel recueil est d’une navrante imbécilité(7).


Plusieurs, en lisant ces lignes penseront qu’ils ont mal compris. En effet, qui n’a pas dans ses relations chrétiennes un ami ou l’autre qui, justement, est devenu chrétien grâce au temps de louange, grâce à la découverte d’une forme ou l’autre d’un culte particulièrement propice à l’accueil de cette parole de Dieu qui a changé sa vie ? L’enjeu du propos n’est pas de dire que ce que nous faisons est faux, mais d’essayer de prendre conscience que la majorité de notre population n’est pas atteinte. Les exceptions que nous pourrions énoncer ne seraient-elles pas finalement ces exceptions qui confirment la règle ?


Alors, comment continuer à pratiquer dans des formes que nous aimons sans pour autant en faire des obstacles pour ceux auprès de qui Dieu nous envoie ? Certains rétorquent que le culte n’est pas fait pour les gens du « dehors ». Malheureusement (ou heureusement !), il est considéré inconsciemment comme un temps « public ». Aucune Église, à ma connaissance, ne limite l’entrée de ce temps spécifiquement à ses fidèles. Mieux, il est le lieu privilégié de retransmission audio ou télévisuelle. Autrement dit, il se veut une manifestation explicite de ce qu’est « l’Église » au monde.


Alors, on pourrait sensibiliser les tenants d’une certaine adaptation culturelle(8) à la nécessité de produire un effort lorsque l’on veut s’intégrer. Ainsi, les gens « du dehors » de l’Église, pourraient se donner la peine d’apprendre notre culture. C’est souvent grâce à l’effort d’adaptation que l’on développe des communautés fiables et fortes. On n’apprend pas une nouvelle langue en dormant... Pour une part, c’est vrai. Cependant, n’est-ce pas négliger l’effort d’adaptation que Dieu lui-même a fait pour nous rencontrer et pour nous sauver ? Si notre modèle est Jésus, alors il nous faut entendre, en lisant l’Évangile, que ceux qui ont eu le plus de difficultés à s’ouvrir à son message durant son séjour terrestre, à se laisser transformer par lui, sont les religieux. Autrement dit, nous, les pratiquants réguliers. Par conséquent, et à juste titre, on peut se demander si, aujourd’hui, nous, les chrétiens, serions capables d’accueillir Jésus et le message qu’il est venu apporter dans son temps. Inconsciemment et imperceptiblement, notre manière de vivre notre foi s’est davantage rapprochée de celle, minoritaire mais pourtant bien repérable, des pharisiens, croyants authentiques et bien pensants de l’époque de Jésus, que de celle des gens de mauvaise vie qui firent route avec Jésus.


Alors, que faire ? Malheureusement ou heureusement, il n’y pas de bonne recette. Nous avons tous des habitudes que nous aimons, mais aussi nos manières et nos méthodes pour entrer en relation, pour « faire » de l’évangélisation. Cependant, si nous osions nous risquer à nous mettre dans « la peau » de ceux qui ne nous ressemblent pas, qui n’ont pas nos habitudes dans notre « culture », certainement cela les aiderait. Mieux encore, pourquoi ne par essayer de réfléchir différemment à l’évangélisation ?

L’évangélisation

Ce mot et tout ce qu’il englobe est certainement l’une des raisons de nos difficultés. Ainsi, « évangélisation » retentit pour les uns (minoritaires !) comme une invitation à se lancer dans une aventure nouvelle, dans laquelle tout est permis, alors que pour les autres (majoritaires !) il peut faire surgir un sentiment de désintérêt poli, de culpabilité, d’impuissance, voire d’échec. Mais, il faut la faire... Qui peut être contre l’évangélisation ?


C’est pourquoi beaucoup d’Églises ont créé un groupe d’évangélisation dont la responsabilité est de motiver la communauté, d’organiser des manifestations et, pour les plus fous, de mettre sur pied des « commandos ». En général, on attend du pasteur qu’il fasse partie du groupe, ou du moins, qu’il soutienne avec enthousiasme les propositions émises par le groupe. Dans les communautés moins expansives, on se contente de se donner bonne conscience en organisant de temps à autre une manifestation particulière.


Ces propos provocateurs et quelque peu sarcastiques sont la restitution maladroite de ce qui est souvent entendu dans l’une ou l’autre de nos communautés. Malgré cela, il n’y aurait rien à dire sur l’ensemble de ces approches et des tentatives entreprises si l’on se limitait à se réjouir de la mobilisation ponctuelle des uns et des autres et parfois des succès relatifs obtenus. Mais, si l’on se risque à évaluer ces manières de faire à l’épuisement de beaucoup, à l’impact réel obtenu dans le long terme sur la société dans laquelle nous sommes présents, à l’impact réel en vies changées, ou simplement à la réalité des foules qui se lèvent pour au moins écouter le message de la Bonne Nouvelle, on est en droit d’être déçu.


Alors que faire ? Penser l’évangélisation « autrement » ? C’est une proposition qui mérite d’être entendue. Depuis quelques années, on parle d’Église « missionnale ». Rien de vraiment nouveau que la tentative de dire dans les catégories d’aujourd’hui ce qui est connu depuis longtemps, mais si difficile à pratiquer. Johannes Reimer(9), lors d’un congrès sur l’évangélisation en Europe organisé en 2012 par les Églises Évangéliques Libres Européennes à Rehe en Allemagne, a dessiné quelques grands traits de cette église « missionnale » :

  • Elle est « ecclesia » ou « appelée hors de » afin de transformer la société (Matthieu 16.18). L’Église doit s’impliquer dans les problèmes du monde. Jésus a utilisé les images du sel de la terre et de la lumière du monde pour illustrer son appel à un témoignage visible de l’Église.

  • Elle est « oikos ». Dieu l’appelle à être « une maison » pour tous les peuples. En Matthieu 28.18-19, il demande à ses disciples de faire de toutes les nations des disciples. La cible n’est pas l’individu mais les nations (ethnos en grec). Ainsi on peut dire que l’Église a pour mission de transformer l’humain dans son espace socio-économique. On parle alors d’Évangile intégral ou holistique.

  • Elle est « soma christou », corps du Christ. Manifestation du Christ dans et pour notre monde, elle est le lieu de sa présence. Comme lui, l’Église ne reste pas enfermée entre ses quatre murs, mais elle sort pour aller vers ses contemporains. « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » dit Jésus en Jean 20.21. Johannes Reimer résumait bien ce point en disant « The church does what Jesus did » (L’Église fait ce que Jésus faisait).


En résumé, dire que la nature de l’Église est d’être « missionnale », c’est repenser l’évangélisation. Il s’agit d’une invitation à ne plus penser l’évangélisation en termes d’actions à entreprendre, mais de manière de vivre. De plus, il s’agit de se risquer à vivre l’évangélisation en tant que communauté plutôt qu’en tant qu’individus.

Quelques pistes à explorer


L’impact de l’Évangile dans la vie des premiers chrétiens s’est manifesté par la capacité à être ensemble et à partager(10) d’une manière totalement nouvelle. Le schéma idyllique, présenté par Luc n’a pas, dans les Actes, la prétention de nous obliger. Néanmoins, il est la manifestation de la vérité de l’impact de l’Évangile dans la vie de ceux qui l’ont accueilli. Ainsi, le salut offert par Jésus-Christ et porté par l’Esprit Saint dans la vie d’hommes et de femmes « normaux », transforme leurs valeurs, et leur fait découvrir et pratiquer l’accueil et le partage. Ces deux réalités ne peuvent se vivre unilatéralement ; c’est pourquoi la communauté chrétienne en est le lieu privilégié de pratique. C’est certainement la raison de cette première « prise de vue » sur la communauté chrétienne naissante. Elle est une des dimensions de l’affirmation précédente, l’Église « ecclesia », ferment de transformation positive du monde. Dans des sociétés où le profit et la compétition sont des valeurs fondamentales, le partage et l’accueil, vécus dans des communautés humaines authentiques, interpellent et ouvrent une autre perspective. D’après le livre des Actes, lorsque ces réalités sont pratiquées, c’est Dieu lui-même qui ajoute chaque jour à la communauté ceux qui sont sauvés(11).


Il n’y a rien de nouveau à ces affirmations. Cependant, elles sont l’une des attentes majeures que nos contemporains expriment lorsqu’ils parlent de l’Église. Ils aimeraient trouver un lieu, des hommes et des femmes, qui les accueillent, qui les écoutent, et qui partagent avec eux. C’était la réalité du vécu de la première communauté chrétienne. Aujourd’hui, c’est ce que nos contemporains demandent. Pourquoi n’est-ce pas ce qu’ils y trouvent naturellement ? Comment se fait-il que, malgré nos groupes « de maison », nos groupes « d’étude biblique », nos cultes, etc., ce n’est pas ce qu’ils y trouvent, du moins majoritairement ? Pire, pour beaucoup ils trouvent nos groupes « pas si sympathiques que ça », comme pour confirmer le propos attribué à Nietzsche : « Je croirais en leur dieu s’ils avaient l’air un peu plus sauvés ».


Est-ce que notre « centralité » sur la Parole écrite, au lieu de nous ouvrir à des relations nouvelles, ne nous a pas refermés sur nous-mêmes et enfermés dans les dogmes et les principes davantage que dans la joie et la plénitude d’un vécu de sauvés ? Surtout, comment éviter cela tout en préservant notre « sola scriptura » ?


Lors d’une conférence donnée à l’occasion du synode 2011 de l’UEELF(12), le sociologue Frédéric de Coninck exprimait l’utilité de mieux prendre en compte les nouvelles formes de spiritualité de nos contemporains. L’une d’entre elles pourrait se résumer par l’expression : « faire route ensemble ». Il mettait en lumière les nouvelles façons de s’engager pour trouver du sens, dont l’une d’entre elles était révélée par les fortes populations qui transitaient sur les différents itinéraires du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Il partageait que ces pèlerins en quête de sens étaient ouverts à l’échange et respectueux des avis divergents. Il invitait à nous questionner sur ces nouvelles réalités et les attentes qu’elles manifestaient(13). Je ne crois pas que nous soyons allés plus avant dans cette réflexion, mais elle mérite d’être menée.

Alors comment « faire route ensemble » ?

Le cœur de l’Évangile n’est pas notre salut/conversion, mais notre salut/transfiguration, notre nouvel être en Dieu. Le salut que nous offre Jésus est le point de départ de ce cheminement. Par conséquent, faire route ensemble avec Dieu est cette démarche qui conduit les hommes et les femmes à entrer plus avant dans cette nouvelle identité. C’est par la réalité d’un vécu communautaire au sein de l’Église, mais aussi dans le monde, que ce nouvel état se manifeste et grandit. C’est donc premièrement par les relations authentiques qui vont se tisser tout au long de notre parcours terrestre que Dieu va intervenir en moi. Relations avec Dieu et avec les autres. Et si, au lieu de simplement proclamer un message, celui-ci s’incarnait dans les relations tissées, dans les échanges vécus ? Nos amis découvriraient ainsi qu’ils ont droit à la parole, qu’ils ne disent pas que des banalités, qu’ils nous apportent réellement quelque chose, même s’ils ne croient pas ce que nous croyons. Peut-être qu’alors, riches de s’être sentis accueillis, acceptés, ils tourneraient vers nous un regard curieux. Curieux de savoir ce qui nous habite, pourquoi nous sommes différents de leurs autres amis, dans la manière dont nous les accueillons et partageons avec eux. Peut-être qu’alors ils seraient intéressés de venir découvrir ce que nous avons découvert et qu’ils viendraient dans notre communauté. Là, ils n’entendraient pas d’abord un message, des chants, mais ils verraient des hommes et des femmes qui vivent autre chose que ce qu’ils vivent de sympathique et de chaleureux dans les autres « clubs » dans lesquels ils font du bénévolat. Parce que, dans bien de ces autres « clubs », on vit des choses sympathiques et chaleureuses ! Mais alors, qu’est-ce qui sera différent ? Pas grand chose, en vrai, et pourtant tout ! Le partage et l’accueil nés d’une rencontre, celle de Jésus, Fils de Dieu, qui nous a accueillis tels que nous sommes et qui a tout partagé avec nous. C’est cette passion pour celui qui est mort et ressuscité(14) qui devrait nous conduire à la compassion et l’accueil de l’autre, quel qu’il soit. Notre plus grande difficulté est de maintenir des liens d’amitié avec nos relations qui ne connaissent pas Jésus. Souvent, à cause des nouvelles relations dans l’Église, à cause du programme chargé de l’Église, à cause des besoins dans l’Église, nous n’avons plus le temps d’être présents dans le monde autrement que pour y travailler. Comment nous en vouloir alors que souvent ce monde ne nous offre plus ce que nous y recherchions avant de trouver le Christ ? Il y a donc un vrai effort qui nous est nécessaire pour maintenir nos liens, nous risquer dans de nouvelles relations qui parfois (souvent ?) ne nous offrent pas ce que nous en espérions. Cet effort ne devrait pas être le fruit du devoir, mais de la compassion. C’est uniquement cela qui peut nous aider à persévérer.


Autrement dit, ne faut-il pas nous risquer dans des manières de faire qui privilégient la relation sur la transmission d’une connaissance. Dans un contexte occidental, saturé d’apprentissage de tout genre, de formations plus intéressantes les unes que les autres, est-ce que nos églises ne devraient pas être d’abord un lieu où l’on vit des relations apaisées, enrichissantes et stimulantes ?


Martin Luther King avait le rêve d’un monde dont la fraternité(15) ne serait plus un vain mot, mais une réalité. L’Église aurait dû être le lieu manifestant ce possible et parfois elle l’a été. Pourquoi ne le deviendrait-elle pas davantage ? Pourquoi la passion du Christ ne transformerait-elle pas, non seulement notre manière de vivre un culte, mais aussi nos relations, notre rapport aux autres ? Le fruit de l’Esprit dont parle l’apôtre Paul(16) n’est pas manifestation extraordinaire mais transformation de son rapport à soi-même et aux autres. C’est cela qui fait sortir de ses murs, qui change le regard que l’on porte sur le monde, qui donne de l’espérance à ceux que l’on rencontre.

Conclusion


L’évangélisation, le développement de l’Église, n’est pas une option. Elle est une réalité naturelle qui se produit lorsque les chrétiens vivent une vie de « sauvés ». Nos programmes et les différents outils que nous utilisons pour favoriser cette dynamique sont utiles mais doivent rester à leur place : des outils. Cependant, il y a des chantiers à ouvrir. Notre présence au monde peut réellement encore aujourd’hui le transformer. Ce n’est pas l’individu qui pourra le faire, mais bien des communautés passionnées et ouvertes. Des communautés dont la priorité ne sera pas de transmettre une culture ou des connaissances mais une présence et une manière d’être ensemble. Celle-ci sera produite par la puissance de la résurrection de Jésus manifestée dans la vie de ceux qui l’ont accueilli. Cette manifestation n’est pas d’abord de nouvelles « capacités » extraordinaires, mais bien de nouvelles relations.


Si nous voulons toucher la France en tant que nation, cela ne sera possible que si nous changeons de paradigmes ; de manières de faire et de penser lorsque nous disons « évangélisation » ; de manière de faire et de penser lorsque nous allons au « culte » ; de manière de faire et de penser lorsque nous sommes « Église ». Nos contemporains ne sont pas fermés à l’Évangile, la France n’est pas plus en opposition à Jésus que les autres pays européens. Mais elle a son histoire qui doit être entendue, elle a sa culture spécifique qui peut être respectée. L’Évangile peut pleinement utiliser ce vecteur pour être accueilli.


Nous sommes certainement dans des temps « carrefour ». Notre monde change plus vite qu’il ne l’a jamais fait. Ces temps sont propices à l’Église si elle se risque à se laisser interpeller et transformer radicalement. Des chemins nouveaux sont à ouvrir tant dans notre manière d’être « Église » ensemble que de partager la bonne nouvelle de Jésus. Ces chemins ne sont pas nécessairement « modernes » ou « techniques », mais anciens et nouveaux : anciens car « tout » est accompli depuis 2000 ans– nous ne faisons que répéter ce qui a déjà été dit ; nouveaux car notre monde n’est plus le même, les relations ne se tissent plus de la même manière, la transmission de la connaissance ne se fait plus comme alors. Cependant, c’est l’état d’esprit de l’Église, de ceux qui forment l’Église, qui doit encore et toujours se réformer. C’est une démarche difficile et souvent douloureuse. Elle conduit dans des chemins inconnus, mais dans ceux-ci l’Esprit Saint accompagne et le Christ précède son Église. Ce frémissement que l’on perçoit aujourd’hui dans bien des milieux chrétiens de France est encourageant. Cependant, il n’y a rien de plus fragile qu’un frémissement. Celui-ci peut soit s’intensifier et permettre l’éclosion de temps nouveaux, soit s’éteindre. Ce qui peut faire la différence, c’est l’attitude des membres qui composent l’Église aujourd’hui, et les directions qu’ils choisiront de suivre. Le Saint-Esprit peut nous aider, mais souvent, il nous oblige à décider nous-mêmes. Il s’agit de choix, et de choix conscients à faire et à assumer. Si la crise économique qui frappe notre pays est réelle, elle peut aussi être un moyen privilégié pour être entendu. Elle peut être un temps privilégié pour se risquer à être « Église » autrement, plus accueillante, plus proche, plus « partageante ».


Dans le contexte actuel, vouloir faire un travail social en tant que communauté est risqué et coûteux. Risqué, car les formations requises sont contraignantes et les exigences étatiques nombreuses. Coûteux, car les exigences de sécurité et de protection, toujours plus nombreuses, coûtent cher. En revanche, offrir du temps, de la disponibilité, partager ce que l’on a et cesser ces discours misérabilistes qui laissent à penser que nous sommes pauvres… La France et les Français font partie, malgré la crise, des nations les plus riches de la planète. Malgré une situation économique dégradée, les Églises françaises font parties des Églises les plus riches au monde. Le problème n’est donc pas économique mais humain. Alors oui, la moisson est grande et elle nous attend. Le problème suscité par la moisson trouvera sa solution dans l’engagement des ouvriers pour la moisson. Puisse leur passion du maître de la moisson les conduire à se risquer, avec ce qu’ils sont, là où ils sont, dans ce champ qui attend. Alors certainement, les fêtes pour la moisson seront joyeuses.

1. Le Monde des Religions, septembre 2005 ; sondage et analyse IFOP 1987-2009.

2. « Le protestantisme persécuté en France », Philippe de Pol.

3. Pour une population évaluée à 66,5 millions d’habitants (2011).

4. On estime à environ 8,2 millions les pratiquants catholiques, mensuels ou hebdomadaires, et à environ 1,3 million le nombre des français se réclamant du protestantisme, sondage IFOP 2009 - Analyse : le catholicisme en France en 2009 (64% de la population française se dit catholique, 15,2% des 64% se dit pratiquante, et seulement 4,5% pratiquent chaque semaine).

5. Matthieu 9.37.

6. Sondage réalisé par l’Église Évangélique Libre de Pau en 2000, et autres sondages effectués dans les pays nordiques par différents organismes.

7. Voir l’excellent ouvrage de Michel Poizat, La voix du diable (Paris, Métaillé, 1991), qui est le fruit d’un travail de recherche sur la musique dans le christianisme, le judaïsme et l’Islam, et les tensions que cela a suscité depuis ses débuts.

8. En général il ne s’agit pas d’accueillir « l’esprit du monde ».

9. Professeur de Missiologie de Pretoria en Afrique du Sud (UNISA), Président de la société pour la formation et la recherche en Europe, Professeur de Missiologie à la Faculté de Théologie d’Ewersbach, Allemagne.

10. E.g., Actes 2.37 à 47

11. Actes 2.47

12. Union des Églises Évangéliques Libres de France

13. En lien avec le livre de Danièle Hevieu-Léger, Le pèlerin et le converti (Paris, Flammarion, 1999), son propre ouvrage : Frédéric de Coninck, Paris/Compostelle, dans les pas du Galiléen (Paris, Empreinte Temps Présent, 2011).

14. 2 Corinthiens 5.14-15.

15. « Je fais un rêve, qu'un jour, chaque vallée s'élèvera, chaque colline et montagne sera aplanie, les endroits rugueux seront lissés et les endroits tortueux seront rendus droits, et la gloire du Seigneur sera révélée, et tous les êtres humains la verront ensemble » (Ésaie 40.4-5).

16. Galates 5.22.

Flavien Negrini est Pasteur de l’Église Évangélique Libre de Poitiers.

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