Les nouvelles formes de conjugalité

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L’auteur, pasteur et conseiller conjugal et familial, propose un tour d’horizon des nouvelles formes de conjugalité. À cette fin, il offre plusieurs typologies utiles pour cerner au mieux « où nous en sommes ». Mais il va plus loin qu’une « simple » photographie des conjugalités actuelles, il tente aussi de répondre à la question : comment en sommes-nous arrivés là ? De toute évidence, le couple évolue avec la société dans laquelle il s’insère. On pourra citer, par exemple, l’incidence de l’émergence de l’individualisme. De fait, le couple, dans nos pays occidentaux, n’est pas au bout de ses contradictions…
Les nouvelles formes de conjugalité

1. Le couple dans tous ses états ou les recompositions de la conjugalité

Les transformations de la conjugalité, au regard de la diversité des fondements et des itinéraires conduisant à la vie en couple, qu’elles prennent une forme institutionnelle ou non, sont vertigineuses. En effet, la figure traditionnelle du couple constitué de conjoints de sexes différents et pas encore parents, unis par les liens du mariage, partageant une résidence commune avec la volonté de vieillir ensemble, correspond de moins en moins à la réalité diverse des couples contemporains. Les nombreuses enquêtes sociales, les publications de démographes et sociologues de la famille n’ont de cesse de montrer le couple dans tous ses états, c’est-à-dire le couple comme réalité polymorphe. Comment se traduit cette diversité du lien de couple ?

Une configuration globale se dégage des diverses enquêtes que nous avons consultées(1). Les principaux traits sont les suivants :

  • Nos contemporains plébiscitent encore le couple. En 2011, ils étaient 32 millions de personnes majeures en France métropolitaine à se déclarer en couple, qu’elles soient mariées, pacsées ou en union libre, que leur conjoint soit ou non de sexe différent, et qu’elles vivent ou non dans le même logement, avec ou sans enfants.
  • Le PACS progresse parmi les couples de sexe différent. Depuis 2011, on observe une augmentation du nombre de couples de ce type pacsés : 167.400 unions en 2014.
  • Mais on se marie de moins en moins. En 2015, en France, 231.000 mariages ont été célébrés entre personnes de sexe différent. C’est le plus faible nombre de mariages enregistré depuis l’après-guerre. On observe aussi une diminution des mariages de personnes de même sexe (possibles depuis la promulgation de la loi de 2013 ouvrant le mariage aux personnes de même sexe). Ils représentent 3,3 % du nombre total des mariages en 2015 contre 4,4 % en 2014.
  • Les mariages sont de plus en plus tardifs puisque les âges moyens au mariage et au premier mariage progressent. Jusqu’à 31 ans, moins d’un couple sur deux est marié et cohabitant.
  • La non-cohabitation concerne surtout les jeunes de moins de 30 ans. Celle-ci peut être une phase de transition en attendant de prendre la décision de vivre ensemble. Elle peut aussi traduire un choix assumé des membres du couple à garder leur indépendance. Elle peut enfin être contrainte du fait de l’incapacité, pour certains jeunes de cette tranche d’âge, à accéder à leur propre logement. De fait, un tiers d’entre eux (encore étudiants) vivent chez leurs parents et n’ont donc pas les ressources suffisantes pour assumer une vie à deux.

Au-delà de l’inventaire, forcément incomplet, puisque certaines situations échappent au repérage des démographes, une question théorique se pose : comment ces recompositions conjugales, inédites tant par leur ampleur que par leur caractère apparemment pérenne, se sont-elles mises en place en à peine une cinquantaine d’années ?

2. Une mutation liée à la convergence de facteurs multiples

Les transformations de la conjugalité que nous constatons aujourd’hui ne sont pas le fruit d’une génération spontanée. Elles doivent être situées dans l’histoire globale des transformations de « la famille traditionnelle à la famille incertaine », pour reprendre l’expression de Louis Roussel, éminent sociologue de la famille(2). L’apport de es travaux en ce domaine est précieux pour comprendre les évolutions qui ont transformé la famille à un rythme accéléré :

« Trois temps pour la famille. La famille traditionnelle avait pour but la survie de l’individu et, à travers celle-ci, la reproduction du groupe ; l’institution était l’instrument de cette permanence, l’identité individuelle se confondant avec la position sociale. La famille moderne, dégagée de sa fonction de survie, devient le lieu du bonheur individuel ; l’institution a alors pour fonction d’assurer la compatibilité entre cette recherche et celle du bien commun. Enfin, dans les vingt dernières années, l’importance croissante accordée au sentiment comme fondement de l’union rompt ce fragile équilibre et conduit à un émiettement des formes familiales(3). »

Outre cette altération des fonctions familiales traditionnelles, d’autres facteurs socioculturels et socio-économiques antérieurs ou concomitants ont également déterminé ces changements. Michel Fresel-Lozey(4) propose une synthèse, largement consensuelle, lorsqu’il énumère rapidement les facteurs suivants :

  • L’altération des fonctions familiales traditionnelles
  • La modification des images et représentations tournant autour du mariage et de ses finalités
  • La privatisation de la sphère domestique
  • L’indifférenciation croissante des types d’unions au plan des divers droits et dispositifs réglementaires
  • L’évolution vers une indifférenciation des rôles masculins et féminins
  • La propension à la contractualisation des rapports interindividuels
  • La primauté accordée à l’individualisme
  • L’affranchissement des jeunes en matière de sexualité.

Nous avons là les différentes composantes du « grand chambardement » dont parlait déjà la sociologue Évelyne Sullerot en référence aux changements amorcés dans les deux décennies 1965-1985. On retrouve dans son livre La crise de la famille(5), une analyse rigoureuse de l’impact de ces bouleversements sur la sexualité, la vie en couple, le mariage, les séparations, les naissances, etc. C’est ce « grand chambardement » sans précédent qui a favorisé l’émergence de nouvelles formes de conjugalité de plus en plus privatisées. Mais à quoi tout cela mène-t-il ?...

1. Guillemette Buisson et Aude Lapinte, Le couple dans tous ses états : Non-cohabitation, conjoints de même sexe, Pacs..., Insee première N°1435, février 2013.
Voir également : Mariage-Pacs-Divorces, TEF, édition 2016 - Insee Références, Population, p. 28-29.

2. Voir Louis Roussel, La famille incertaine, Paris, Flammarion, 1989 ; et Jean Kellerhals et al., Mesure et démesure du couple, Lausanne, Payot, 2004.

3. Voir Patrick Festy & Louis Roussel, La famille incertaine, Population 46/1, 1991, p. 171-173.
Louis Roussel propose une typologie de ces formes familiales éclatées, selon leurs finalités :
1) La famille moderne - fondée sur le sentiment amoureux mais réglée par l’institution ;
2) La famille fusionnelle – légitimée seulement par l’évidence du lien amoureux ;
3) La famille club – base contractuelle entre partenaires et échanges de gratifications et services ;
4) La famille histoire – où le sentiment initial se transforme avec le temps en projet réel ;
5) La famille incertaine – où tout est à inventer.

4. Michel Fresel-Lozey, Les nouvelles formes de conjugalité : problèmes méthodologiques, Population 47/3, 1992, p. 737-743.

5. Évelyne Sullerot, La crise de la famille, nouvelle édition augmentée, Paris, Fayard, 2000.

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