La mission et les missions de l'Église

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Voici le premier des trois articles que nous consacrons au thème de la mission. Le deuxième lui fait suite. Le troisième est prévu dans un prochain numéro. Nous commençons par un état des lieux de la réflexion missiologique actuelle. Evert Van de Poll nous introduit aux changements récents qui ont présidé à repenser la notion de « mission » (devenir multilatéral de la mission dans un monde globalisé ; développement de l’action sociale) ainsi que les réponses théologiques et pratiques apportées à ces mutations dans le monde évangélique. L’auteur incline en faveur du modèle de la « mission intégrale » qui semble devenir progressivement le nouveau paradigme pour penser la pratique missionnaire évangélique.
La mission et les missions de l'Église

Introduction

Au cours du XXe siècle, et notamment après la décolonisation dans les années 1960, une réflexion missiologique de fond a été menée dans tous les courants du christianisme pour repenser la mission, de sorte qu’elle soit en phase avec la réalité de l’Église mondialisée, le monde d’aujourd’hui et l’enseignement biblique.

Théologiens et praticiens mettent en avant la portée missionnaire de l’ensemble de la Bible. Ils analysent les données sociopolitiques et religieuses afin de mieux contextualiser le témoignage de l’Évangile. De nouveaux concepts et de nouveaux modèles sont introduits ; de nouveaux défis formulés. Au cours de conférences internationales, œuvres et Églises sont mobilisées pour mettre en action toute une panoplie de visions missionnaires.

Néanmoins, force est de constater qu’un décalage s’opère entre le nouveau regard sur la mission développé ces dernières décennies et la réalité sur le terrain des Églises locales. La mission est souvent considérée comme une activité parmi d’autres, une affaire de spécialistes. On parle systématiquement de « partir » en mission, ce qui en dit long sur l’idée sous-jacente : c’est ailleurs que cela se passe, pas chez nous ; « Quelque chose d’exotique qui se passe en Afrique ». Pour preuve, la popularité des voyages missionnaires éclairs vers des pays en voie de développement.
C’est pourquoi il nous semble utile de faire écho à la réflexion missiologique dans une revue destinée aux Églises locales et leurs responsables. Nous n’allons pas refaire tout le débat des dernières décennies. Ceux qui s’y intéressent liront avec profit les ouvrages du REMEF (Réseau Évangélique de Missiologie en Europe Francophone), notamment les deux volumes Bible et mission(1).

Nous commencerons par quelques changements qui donnent à réfléchir sur ce qu’est justement la mission de l’Église. Dans le monde évangélique, plusieurs réponses sont données à cette question. Elles se laissent catégoriser en trois approches.

Ensuite, nous nous arrêterons sur l’une d’entre elles, celle de la mission holistique ou intégrale, qui nous semble mériter une attention particulière considérant le fait qu’elle est aujourd’hui devenue le nouveau paradigme dans les milieux missionnaires évangéliques.

Dans un troisième temps, nous développerons cette approche en déclinant la mission intégrale en quatre mandats, sous le titre Témoignage multiple.

Vous avez dit « mission » ?

Pour les chrétiens en général et pour les évangéliques en particulier, le terme « mission » est lourd de sens. Ils vont citer de nombreux passages de la Bible pour dire l’importance de la mission, mais, chose surprenante, ce mot en tant que tel n’y figure pas, ni le mot évangélisation d’ailleurs. Les textes utilisent bien les verbes euaggelizo (annoncer une bonne nouvelle), et apostello (envoyer), mais les substantifs évangélisation et mission ont été introduits beaucoup plus tard.

Héritage d’une histoire particulière

Ces concepts dans leur signification traditionnelle sont l’héritage d’une histoire bien particulière, une histoire étroitement liée à celle de l’expansion de l’Europe. Dans le sillage des explorateurs et des colonisateurs, les envoyés des Églises d’Europe ont commencé à christianiser les peuples dits indigènes. Au XVIe siècle, les Jésuites ont introduit le terme missio pour désigner cette tâche. Catholiques et protestants l’ont vite adopté. Désormais le terme « mission » désigne la mise en œuvre du mandat d’annoncer l’Évangile dans le monde entier, en envoyant des missionnaires qui vont traverser des frontières géographiques pour porter l’Évangile et implanter l’Église en dehors du monde occidental dans des pays « païens ».

Le texte de base de cette « mission » est Matthieu 28.19 (« Allez dans le monde entier, faites des disciples de toutes les nations… »), que les anglo-saxons appellent Great Commission (attention aux tentatives de traduction française !).

D’habitude on distingue la mission au loin qui traverse les frontières géographiques et l’évangélisation qui est son corollaire au près. Le dernier terme fut introduit au XVIIIe siècle par des protestants.

La Bible revisitée

Dans un ouvrage récent, Gabriel Monet remarque à juste titre que cette idée traditionnelle « ne résiste ni au sens des mots, ni à leur usage biblique, ni même à la réalité historique(2) ». Les deux termes sont plutôt complémentaires, pas dans le sens classique d’une répartition géographique entre mission au loin et évangélisation (mission intérieure) au près, mais dans la mesure où nous sommes envoyés pour rayonner l’Évangile dans le monde. Gabriel Monet explique :

« Le sens biblique de mission ne se résume pas à un envoi physique, mais s’élargit à une démarche globale impliquant un mouvement intérieur de foi qui déborde vers l’extérieur. Stricto sensu, la mission est donc plus large que l’évangélisation qui pourrait être considérée comme une sous-partie de la mission. En même temps, il ne faut pas non plus réduire l’évangélisation à la seule proclamation de l’Évangile, mais à tout le processus qui tend à prôner les si belles valeurs de l’Évangile et à s’y conformer(3). »

Si l’on veut comprendre la mission, non pas seulement à partir du seul mandat de Matthieu 28, mais à la lumière de toutes les Écritures, il faut d’abord tirer au clair ce que l’on entend par le mot mission.

En soi il ne signifie rien de concret, mais seulement que quelqu’un est envoyé pour faire quelque chose. Dérivé du latin missio, le substantif du verbe mittere (envoyer), le mot mission revêt un double sens : (1) être envoyé ou désigné pour accomplir une tâche, et (2) la tâche même.

Dans le langage courant, on l’utilise comme un terme générique : un mandat qui vous est donné, des objectifs que vous devez réaliser. Le contenu spécifique de votre mission peut varier selon le contexte dans lequel vous travaillez. Entreprises et institutions résument leurs activités spécifiques sous forme d’un mission statement. Dans l’armée, des unités doivent accomplir des missions d’ordre militaire. Un conseil d’administration peut nommer une commission pour s’occuper de tel ou tel champ d’action ou de réflexion. Le parlement instaure des commissions d’enquête. Et lorsqu’un ministre met un terme à ses fonctions, il « démissionne ». Bref, une mission peut signifier n’importe quelle tâche.

Ceci étant dit, le mot mission est utile et à retenir, car il combine deux notions tout à fait bibliques : celle de l’envoi et celle d’une tâche à accomplir. C’est dans ce double sens que nous pouvons l’utiliser. Le terme « mission » englobe tout ce que les disciples de Jésus sont envoyés faire et dire parmi les peuples de ce monde. La question est donc de savoir quel est ou quels sont nos mandats.

À partir de cette question, formulée ainsi, on peut interroger la Bible. Toute la démarche de développer une théologie biblique de la mission est là. Il est intéressant de noter que dans tous les courants du christianisme, on privilégie une approche biblique pour répondre à la question : qu’est-ce que la mission ?

Changements qui donnent à réfléchir

Cette réflexion est d’autant plus nécessaire que l’idée traditionnelle de la mission n’est plus en phase avec la réalité. Nous n’enlevons rien à ce qu’a accompli la mission des derniers siècles. Son histoire est impressionnante. Sans occulter les défauts et les erreurs, les préjugés culturels et les liens parfois trop étroits avec le colonialisme, nous ne pouvons qu’être reconnaissants envers le Seigneur et admiratifs devant les hommes et les femmes qui ont fait d’énormes sacrifices pour apporter l’Évangile jusqu’aux extrémités de la terre, jusqu’aux fin fond de vastes continents.

Le schéma de l’Ouest vers le reste est dépassé

La mission occidentale a été un facteur majeur, sinon le facteur le plus important de la mondialisation du christianisme. Mais cette mondialisation, justement, fait que la mission traditionnelle n’est plus en phase avec la réalité. Au cours des derniers siècles, l’Évangile a pris racine partout dans le monde, ce qui veut dire qu’il y a dans quasiment chaque pays des Églises qui annoncent l’Évangile autour d’elles, y compris dans les pays où les chrétiens sont opprimés ou persécutés.

La propagation de l’Évangile n’est plus un mouvement uniquement de l’Ouest vers le reste du monde (from the West to the rest), comme auparavant. Ce schéma est dépassé. Aujourd’hui, le mouvement est multidirectionnel : ceux qui annoncent l’Évangile viennent de partout et vont partout. Quasiment tous les pays qui accueillent des missionnaires en envoient à leur tour !

En même temps, les pays occidentaux sont de plus en plus sécularisés et déchristianisés. La traditionnelle base d’envoi est devenue à son tour un champ missionnaire.

Pourtant, l’ancien schéma « de l’Ouest vers le reste » est encore bien présent dans l’imaginaire de nombreux fidèles. Quand on présente un projet missionnaire, il se situe en règle générale dans un pays lointain hors de l’Europe. En revanche, quand il s’agit d’implanter des Églises dans notre pays, d’un concert Gospel ou d’un cours Alpha dans notre ville, on dit que c’est de l’évangélisation.

L’action sociale en plein développement

À cela s’ajoute un autre changement majeur qui donne à réfléchir ...

1. Hannes Wiher, sous-dir., Bible et mission, Vers une théologie évangélique de la mission (Volume I) et Vers une pratique évangélique de la mission (Volume II), Charols, Excelsis, 2011 et 2012.
Voir aussi le site du REMEF : www.missiologie.net

2. Gabriel Monet, Vous serez mes témoins, Paris, Vie et Santé, 2015, p. 12.

3.  Ibid., p. 13.

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