L'aide auprès de ceux qui sont près de mourir

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Cet article est la réédition de celui paru, en juillet 1989, dans le Cahier n°4, aujourd’hui épuisé.

L'aide auprès de ceux qui sont près de mourir

Durant des siècles et des siècles, dans la grande généralité des cas, l'homme mourant n'achevait jamais sa vie dans la solitude. C'est lui qui prenait l'initiative de réunir les siens pour leur annoncer sa mort prochaine et transmettre, devant tous à la fois, ses biens, ses recommandations et éven-tuellement son témoignage (« voilà ce que j'ai trouvé de bon, de bien, de mal dans la vie »), ses regrets aussi, ses fautes. Il le faisait souvent dans la dimension de la communion de l'Église, il recevait les sacrements et souvent, il mourait trois-quatre jours plus tard après cette annonce. On se souvient de la fable de La Fontaine « le laboureur et ses enfants » : un pauvre laboureur, sentant sa mort prochaine, fit venir ses enfants, leur parla sans témoins... » Depuis le paysan jusqu'au roi Louis XIV, c'est ainsi que les choses se passaient, jusque probablement la fin du 18ème siècle.

Actuellement, c'est généralement à l'hôpital que l'homme meurt, souvent dans l'isolement, équipé, suréquipé médicalement, et seul, souvent aussi dans une sorte de conspiration du silence, de discrétion à l'égard de la mort. Un de mes collègues disait : « C'est comme dans une gare : on est surmuni d'indications et sans compagnon ».

Le souci d'accompagner ceux qui vont mourir a ressurgi à notre époque, très vif dans certains milieux, ignoré toujours dans d'autres. Ce souci d'accompagner les mourants, et de le faire dans la vérité, dans l'aveu et le partage mutuel de cette annonce de la mort du malade, est monté comme une espèce de protestation : mourir sans compagnon n'est pas une bonne façon de mourir. C'est principalement dans les milieux psychothérapeutiques que ce souci s'est manifesté. La foi chrétienne ne peut que marcher dans ce sens.

Je crois que ce souci répond à un double appel :
a) Appel du mourant lui-même, qu'il soit exprimé ou tacite. L'entrée dans la maladie grave, comme toute crise dans la vie, sentir son corps et son être atteints, remet en question douloureusement l'image qu'un homme se fait de lui-même. Il est toujours un vivant (on l'oublie trop souvent). Vivant, il fait l'expérience de la précarité de sa vie, du fait qu'il est mortel. La conscience qu'il avait de lui-même avant ne correspond plus à ce qu'il est en train de devenir. Quand un homme est en bonne santé, il ne sent pas son corps, il a ses points de repère habituels, il est connu comme le père ou la mère dans sa famille, ou comme l'institutrice, le médecin, l'artisan. Il a une image sociale que les autres lui renvoient. En étant gravement malade, à plus forte raison à l'approche de la mort, il connaît des dépouillements.

Quand il vient à l'hôpital, d'abord il perd tous ses meubles, des meubles qui sont plus que des objets, mais ce sont les supports de tout un vécu, des combats de la vie, des luttes, des tendresses. Or à l'hôpital, avec sa petite valise, il se réduit à peu de chose. Ensuite, il n'est plus le professionnel qu'il était ; il est étranger à sa propre intériorité. D'autre part, dans une société comme la nôtre pour laquelle productivité égale utilité, il connaît une espèce de chute dans l'inutile.

Enfin, sa plage d'avenir, cette plage d'avenir dont nous avons tous besoin pour respirer et pour vivre, pour pouvoir faire quelques projets, se rétrécit elle aussi, de sorte qu'il n'a plus les points de repère qu'il avait précédemment, même sans y réfléchir, et il n'a pas encore en avant de lui les points de repère sur lesquels sa cohérence intérieure va pouvoir se retrouver. C'est cela l'épreuve. La maladie, l'approche de la mort peuvent être une secousse telle que la personne désespère, mais peuvent au contraire devenir, dans la foi, la découverte d'une nouvelle profondeur, d'une nouvelle identité.

Quand un homme entre dans cette espèce de voyage douloureux et se retrouve dépouillé, il ressent impérieusement le besoin d'autres présences pour l'aider à supporter sa nouvelle vérité ; il a besoin de soins, bien entendu, mais tout autant de soins pour que ses liens avec les autres, avec lui-même et avec Dieu évoluent et se rétablissent d'heure en heure. Même quand ce n'est pas dit et exprimé, un homme qui sent par bien des choses que sa fin approche a un besoin intense de compagnonnage. « J'ai peur... », mais c'est dit une fois, ça n'est pas répété à tout bout de champ, « Je crois que je ne m'en sortirai pas », ou alors de façon allusive : « Ma voisine a été bien vite emportée, Monsieur le Pasteur », ce qui veut dire : « J'ai peur pour moi aussi ». Je suis entré un jour dans une chambre, pour y voir un vieil homme, un vieil électricien, qui n'était pas bien du tout. C'était ma première visite à l'hôpital des diaconesses de Reuilly. J'ai frappé, je me suis présenté, j'ai dit qu'en tout respect des convictions de chacun, je venais voir tous les malades ; il m'a regardé et ses premiers mots ont été ceux-ci : « Monsieur le Pasteur, aidez-moi à passer de l'autre côté ». Il n'était pas protestant, c'était un catholique détaché, comme beaucoup de Français. Il y a donc cet appel, cet aveu qui nous sollicite pour entrer dans un compagnonnage. J'ajoute que cet appel rencontre en nous des résistances.

b) Appel de Dieu. J'aimerais ici écouter avec vous les grandes lignes de l'Écriture Sainte, qui rappellent à notre foi que notre Dieu est un Dieu de présence et de compagnie, à la mort, à la vie.

Ces grandes lignes de l'Écriture, c'est le professeur André Dumas qui les a tracées devant moi. Je les ai trouvées si pertinentes que je vous les retransmets :
Le Dieu de l'Écriture est vivant et vivifiant et la mort est adverse. En un sens, la mort a un visage naturel. Mais la mort de l'être humain est unique pour Dieu. La Bible révèle le seul Dieu qui ait un Fils unique, qui le perd et qu'il ne peut remplacer. Ainsi, Dieu regarde la mort de chaque être en Jésus-Christ. La mort de l'homme, pour la Bible, est donc toujours un choc.

Dans le récit de la création, l'homme est fait de la poussière de la terre. Par nature, il est, comme les autres créatures, terrien, terreux. Il est normal que nous soyons finis, que nous soyons limités. Dans bien des cas la Bible dit : « Il retournera à ses pères, âgé et rassasié de jours », et elle le dit en bonne part. Mourir est dans la bénédiction de Dieu. Au contraire, le serpent, le trompeur murmure à l'homme d'être comme les dieux, ou comme Dieu : immortel. Je parlais avec un médecin et lui demandais quelles sont les joies du médecin aujourd'hui, et quelles sont ses difficultés. Il a réfléchi et il m'a dit : « Autrefois, la guérison d'une maladie était un immense cadeau pour la personne qui la recevait. Aujourd'hui, c'est un dû ». Non que les hommes se croient immortels, mais ils ignorent la joie d'être simplement un homme, une créature de Dieu, fragile, mais aimée (Psaume 8).

Au chapitre 2 de la Genèse, nous avons cette grande parole à propos de la femme, créée pour l'homme, afin que l'homme éprouve qu'« il n'est pas bon que l'homme soit seul ». Cela n'est pas vrai seulement du couple. L'être humain a besoin d'être entouré pour être un homme.

Il y a une grande expression biblique pour désigner Dieu : « Il est miséricordieux ». Le propre de Dieu est d'être ému par l'homme d'une profonde émotion. Il a « des entrailles de miséricorde », il est puissant en miséricorde. Il est passionné de l'homme ; il n'est pas un Dieu indifférent, il est blessable, il est Jésus de Nazareth.

Enfin, la Bible dit que la vie n'est pas Dieu. La substituer à Dieu, c'est idolâtrer la vie. Souvenez-vous de ce psaume qui dit : « Ta bonté vaut mieux que la vie ». Cela ne veut pas dire : « Quittons le plus tôt possible cette vallée de larmes et montons au ciel ». Cela veut dire : « Seigneur, la vie est magnifique, mais la vie sans toi n'est pas la vie ».

J'aimerais m'attarder un instant sur deux passages du Nouveau Testament. Tous deux me semblent dire la même chose essentielle : d'une part, que la mort n'est pas simplement la mort physiologique, l'arrêt du coeur, le trépas : elle est profondément la rupture des liens, la rupture de la créature avec son Créateur, avec les autres et avec elle-même ; c'est de notre vivant qu'elle peut commencer ; d'autre part, que la résurrection n'est pas simplement une espérance de vie pour l'avenir, elle est une réalité dès à présent.

Le premier texte est le récit de la résurrection de Lazare dans Jean 11. Jésus, à son arrivée à Béthanie, reçoit l'aveu de la souffrance de Marthe : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort, mais maintenant je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l'accordera ». Jésus répond : « Ton frère ressuscitera ». Alors Marthe confesse : « Je sais qu'il ressuscitera, à la résurrection au dernier jour ». Marthe est une juive fidèle. Pour elle et pour son peuple, la résurrection des morts est une assurance, mais qui se situe dans la fin des temps. La réponse de Jésus ne contredit pas cette espérance à longue échéance, mais, en son sein, elle va révéler une nouveauté fondamentale : « Moi, je suis la résurrection et la vie ». Quand Jésus est là et que notre foi se donne à lui, déjà la résurrection commence. On le voit dans les lettres de Paul : « Si donc vous êtes ressuscités avec Christ... ». La phrase est au présent, un présent audacieux, qui tient à la présence du Ressuscité dans notre vie. La résurrection n'est d'abord ni une doctrine, ni un espoir lointain de vie, mais quelqu'un, une personne, celui qui, proche à la toucher, parle ce jour-là à Marthe dans son village et qui lui-même va passer par le Vendredi Saint très peu de temps après et se montrera vivant à Pâques. Jésus le Ressuscité, affirme par sa présence qu'il est créateur dès ici-bas d'un lien, d'une communion entre Lazare et Dieu, que la mort physique ne peut pas rompre, et il va le manifester à son tombeau. J'ai connu à l'hôpital des Diaconesses une femme, encore jeune, divorcée, qui avait un cancer, qui n'avait pas eu une vie bien heureuse, et qui allait s'en aller en laissant une fille de vingt ans. Elle était protestante, de loin ; elle avait été élevée dans une pension des diaconesses. Dans ses derniers moments, je la voyais souvent et un soir, elle m'a dit : « Vous voyez, Monsieur Muir, au fond, je crois que je suis une pauvre, je n'ai rien dans les mains, j'ai tout de même un peu raté ma vie. Ce n'est pas Jésus qui parle des pauvres ? », « Oui, lui ai-je dit, heureux les pauvres en esprit, ceux qui se sentent tout à fait pauvres devant Dieu. Le Royaume des cieux est à eux ».

Elle a répondu : « Oh, le Royaume des cieux, c'est quelque chose de bien trop grand pour moi. Ce que je demande simplement, c'est de rester avec le Christ ».

Le Royaume, c'est cela. J'ai vu là, devant moi, le même mouvement que pour Marthe. Cette femme, qui n'avait pas une grande culture biblique, comprenait que l'essentiel est de rester avec Jésus, que le Royaume des cieux au fond, c'est quelqu'un, avec son mystère et sa proximité.

Par contre-coup, je comprends encore ceci : la mort ne se réduit pas à la fin de l'existence corporelle, mais elle est plus profondément ce que devient l'existence quand elle est rupture avec Dieu, et les autres, et soi, simple désir de se conserver à soi et repliement. J'ai eu parfois cette impression devant certaines morts, non pas celles où la peur et l'angoisse s'expriment le plus, mais celles où la personne s'en va murée dans un silence total ; ni le mari, ni la femme, ni les enfants, ni les amis, ni les soignants, ni le médecin, ni le pasteur ne peuvent plus entrer en communication avec le mourant. Il y a comme une zone de silence, de désert, et c'est désespéré. Il y a des morts dès maintenant (mais aussi des maisons mortes, des Églises mortes), de même qu'il y a des résurrections maintenant.

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Ian Muir, aujourd'hui retraité, a exercé son ministère de pasteur de l'Église Réformée de France, dans plusieurs paroisses et comme aumônier de la maison de santé des diaconesses à Paris.

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