La prédication et la pastorale

Extrait
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M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir. Le pasteur fait, qu’il en soit conscient ou pas, un travail pastoral lorsqu’il prêche. Quand on m’a sollicité pour écrire un article sur la prédication et la pastorale j’ai hésité. Il y avait bien sûr l’hésitation que nous avons probablement tous quand nous sommes sollicités : qui suis-je pour apprendre quoi que ce soit à mes collègues ? Mais à cette réticence s’ajoutait une autre et non la moindre : au cours des années de ministère je n’avais jamais vraiment réfléchi au sujet qui m’était proposé. Mais, puisqu’il n’est jamais trop tard pour bien faire (et ceux qui m’ont sollicité insistant un peu), je me suis mis à réfléchir au « rôle de la prédication dans le suivi ou l’accompagnement pastoral » (c’est ainsi que le sujet avait été formulé au départ). J’ai découvert alors l’intérêt du sujet, sa pertinence. Étant à la retraite je ne sais pas si ma découverte me sera d’une grande utilité ! Je peux cependant espérer que les quelques lignes qui suivent permettront à d’autres d’être plus conscients que M. Jourdain de la prose qu’ils font et même que, en étant plus conscients, leur prose soit plus riche.

La prédication et la pastorale

Cela fait 18 mois que je suis à la retraite. Ces mois m’ont permis de faire un constat intéressant, ou plutôt de confirmer une idée que je m’étais déjà faite au cours des années de ministère. J’ai été appelé à plusieurs reprises à prêcher à droite et à gauche, à dépanner tel ou tel collègue. Je le fais de bon cœur. Mais j’ai plusieurs fois fait le même constat : Je « sens » que cela ne se passe pas très bien. Je reviens à la maison déçu de moi-même, ressentant que je n’ai pas su transmettre ce que j’avais à cœur de dire. Cela rejoint l’expérience faite déjà lorsque j’étais pasteur en poste. Quand je devais me déplacer, prêcher ailleurs, je revenais souvent avec la même impression. J’étais déçu, je n’avais pas su communiquer.

En analysant cette impression (certes subjective) une conclusion s’est imposée : pour prêcher comme je souhaite le faire, pour communiquer, j’ai besoin de connaître ceux à qui je m’adresse. La prédication n’est pas une parole lancée à tout vent, qui atterrira où elle peut, elle est une parole adressée d’une part collectivement à une communauté, à une Église, d’autre part, individuellement à chacune des personnes présentes. La prédication est relationnelle, du moins c’est ainsi que je l’ai vécue. Quand j’étais en poste il me semble qu’au fil des mois et des années une complicité s’établissait entre moi (prédicateur) et la communauté (l’Église). L’Église me connaissait, savait souvent où je voulais en venir avant que j’y arrive. Moi, je connaissais l’Église, les joies, les peines, la famille, le travail et les loisirs de chacun. Le prédicateur itinérant, le conférencier, le visiteur… chacun selon ses compétences particulières, enrichissent la vie de l’Église mais leur rôle est différent de celui du pasteur qui prêche semaine après semaine aux mêmes personnes. D’ailleurs le visiteur peut être très utile parfois : il peut dire en toute innocence (ignorance !) des choses que le pasteur ne peut pas dire parce qu’il connaît telle personne, telle situation. La connaissance nous bâillonne parfois !

Mais revenons à la nature relationnelle de la prédication que je réalise, que je formule, après coup. N’est-elle pas au cœur du sujet qui nous est proposé : « La prédication et la pastorale » ? En amont la prédication est nourrie par notre connaissance de ceux à qui nous nous adressons. En aval, dans le bureau ou lors des visites, nous verrons le fruit de notre enseignement. Je me permets de faire quelques remarques à partir de mon vécu.

Commençons par ce qui se trouve en amont, ce qui précède la prédication. Ce qui vient tout de suite à l’esprit est l’écoute. Bien sûr le prédicateur va passer du temps à creuser le texte qu’il a retenu pour son message. Rien ne remplace ce travail, je n’en dis pas plus ! Mais le prédicateur ne lit pas son texte dans un vide, dans une neutralité parfaite. Souvent le texte lui fera penser à telle situation dans l’Église, à tel besoin que quelqu’un a partagé avec lui récemment. Il me semble que cette lecture tenant compte du contexte pastoral est importante mais nous devons savoir la gérer. Il ne faudrait pas que les circonstances du jour faussent notre interprétation du texte ! Mais avant d’aborder les dangers soulignons le côté positif.

Il est évident que si nous préparons un message pour un groupe de jeunes nous allons nous y prendre autrement que pour une rencontre du cercle féminin ou le culte mensuel à la maison de retraite. Nous nous adaptons à l’auditoire, c’est une simple question de bon sens. Mais cette adaptation, évidente quand il s’agit de publics si différents, n’est-elle pas aussi nécessaire quand les différences sont moins flagrantes ? Nous devons donc être à l’écoute de ceux qui nous écoutent ! Le prédicateur est aussi pasteur. Bien sûr ici je m’adresse aux collègues qui cumulent les deux fonctions. Le prédicateur occasionnel ne vivra pas les choses de la même manière même s’il est bon qu’il soit mu lui aussi, comme tout responsable dans l’Église, d’un souci pastoral. Le pasteur est, et je voudrais ajouter « par définition », à l’écoute. L’accompagnement pastoral ne consiste-t-il pas en 80% d’écoute (je lance le chiffre de 80% au hasard, c’est peut-être 90% ou plus !) Le pasteur écoute ceux qui viennent le voir, il écoute ceux à qui il rend visite, il écoute à la sortie du culte… il écoute. Et cette écoute fait découvrir des besoins. Parfois c’est flagrant : il faut renouveler l’enseignement sur la prière, sur la générosité ou la gestion de l’argent, sur le mariage, sur la souveraineté de Dieu, sur l’espérance chrétienne, sur la mort, le deuil… Parfois l’écoute fait ressortir des besoins plus subtils : le découragement dans le témoignage, les prières qui restent apparemment sans réponses, des épreuves qui se multiplient ou qui semblent s’acharner sur une personne ou une famille… Et les besoins que l’écoute fait apparaître ne sont pas figés. Ce qu’on entend en septembre à la rentrée peut avoir évolué en février, au cœur de l’hiver.

Il est frappant de voir comment l’apôtre Paul dans ses lettres applique ce principe de l’écoute. Il s’agit de lettres et non de prédications mais le principe est le même. Il répond aux besoins qu’il a lui-même discernés, il évoque des situations concrètes. À d’autres moments il reprend des questions précises posées par les Églises. Régulièrement les passages plus doctrinaux aboutissent à des considérations pratiques, considérations d’ailleurs liées aux circonstances particulières de la personne ou de l’Église à laquelle il s’adresse. Jésus aussi, dans son enseignement, va sur le terrain de ses auditeurs : « Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon » sujet toujours d’actualité ! « Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous serez vêtus ». Quoi de plus pertinent pour la population rurale autour de Capernaüm ?

Il y a cependant un piège : en voulant lier notre prédication à l’écoute nous pouvons être maladroits. N’oublions pas que nous sommes liés par le secret professionnel ! Même sans divulguer des secrets intimes nous pouvons mettre des personnes en difficulté si notre prédication colle de trop près à l’actualité. Évitons d’aborder des thèmes qui « viseraient » telle ou telle personne et à plus forte raison si toute l’Église peut identifier la personne en question ! C’est évident mais peut-être faut-il le dire ! Je ne suis sûrement pas le seul à avoir frôlé la catastrophe par manque de discrétion !

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