La prédication, quelle histoire !

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Prêcher accompagne inséparablement le mouvement de toute l’histoire de l’Église. Bernard Huck nous propose un bref survol se focalisant sur trois points essentiels : la rhétorique, la théologie et le politique.

La prédication, quelle histoire !

Les plus anciennes traces du culte chrétien font état de la prédication. L'apologiste Justin au IIème siècle, dans sa défense du christianisme dédiée aux empereurs Marc Aurèle et Lucius Verus, décrit ainsi la rencontre chrétienne : “Le jour qu'on appelle le Jour du soleil, tous, dans les villes ou à la campagne, se réunissent dans un même lieu ; on lit les Mémoires des apôtres et les écrits des prophètes, autant que le temps le permet. Quand le lecteur a fini, celui qui préside fait un discours pour instruire, pour exhorter à l'imitation de ces beaux enseignements” (Apol. 67.3). Le Nouveau Testament lui-même a quelques échos de notre prédication classique dans les premiers chapitres du livre des Actes, et même l'épître aux Hébreux où alternent sans cesse textes de l'Écriture, exégèse et exhortations circonstanciées. Plus avant encore, Jésus dans la synagogue de Nazareth lit, debout, un passage d'Ésaïe, puis il s'assied et le commente, adoptant sans doute une pratique habituelle dans les synagogues.

Cette tradition s'est poursuivie au cours des siècles ; la lecture de l'Écriture et son commentaire sont restés plus ou moins au centre du culte chrétien. Mais le fond et la forme de ce “commentaire” ont beaucoup varié. Suivre l'évolution de la prédication au long de l'histoire de l'Église est une aventure passionnante, car cette évolution suit les évènements, qu'ils soient sociaux, culturels, et même politiques et économiques. Ce qui n'est pas étonnant, si elle se veut vivante, liée au vécu des auditeurs, répondant à leur quotidien, comme les discours des prophètes d'autrefois. Ce lien entre la dynamique de l'histoire des peuples et la prédication nous aide d'ailleurs à mieux comprendre notre prédication d'aujourd'hui.

Tentons une approche de cette histoire mouvementée. Nous pourrions suivre un parcours linéaire classique, mais il sera intéressant de relever quelques “points chauds” qui ont fortement influencé la prédication au cours des temps, et restent déterminants aujourd'hui.

1. RHÉTORIQUE ET PRÉDICATION

Dès l'origine, la prédication a du se situer au sein des discours contemporains et marquer son originalité. La rhétorique, art du discours persuasif, a marqué toute la culture antique et même toute la culture intellectuelle occidentale jusqu'au XIXème siècle. La tentation était grande au premier siècle de s'y conformer pour être efficace. Paul lui-même au début de la première épître aux Corinthiens fait face au problème et affirme sa différence : “Ma parole et ma prédication ne reposaient pas sur les discours persuasifs de la sagesse, mais sur une démonstration d'Esprit et de puissance, afin que votre foi fut fondée non sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu. Cependant, c'est une sagesse que nous prêchons...” (1 Co 2.4-6). Le vocabulaire qui va peu à peu se préciser pour évoquer la prédication est significatif. Elle se définit dans les textes anciens comme “homélie”, du grec homilia qui désigne une conversation amicale (Ac 20.11, 24.26), comme le mot latin sermo.

Augustin au IVème siècle est parmi ceux qui ont le plus travaillé cette question. Il le pouvait, ayant étudié la rhétorique pendant dix ans et l'ayant enseignée pendant treize ans. Dans son traité De doctrina christiana, au livre IV, il reprend, certes, les analyses et les catégories de Cicéron concernant l'art de la persuasion par la parole, mais en montrant bien que leur application à la prédication oblige à des déséquilibres et des recentrages. Le fond est à privilégier sur la forme, l'éloquence à séparer de la rhétorique, sur le modèle biblique et celui des Pères de l'Église, dont il faut s'imprégner, plutôt que des grands orateurs païens. La matière de la prédication relève toujours du “sublime”, c'est à dire de l'Écriture, ce qui engendre une démarche rhétorique particulière : la primauté de ce que l'on doit dire sur la manière de le dire. Augustin relèvera aussi l'importance de la vie du prédicateur et de la prière : “Être orant avant d'être orateur”.

Parole de Dieu destinée au peuple de Dieu, la prédication dès les origines s'est voulue populaire, c'est dire comprise et appréciée par les auditoires les plus divers et les plus composites. Les prédications d'Augustin ont souvent désorienté les analystes à cet égard; Comment un ancien professeur de rhétorique pouvait-il se permettre des discours aussi peu structurés, pour ne pas dire désordonnés ? En fait, on s'est rendu compte que le discours dans son ensemble était solidement composé, mais accessible, ou mieux, en pleine symbiose avec la foule qui écoutait et ses réactions spontanées, son manque de suite dans les idées, ses jugements immédiats, ses enthousiasmes et ses déceptions (on applaudissait, on murmurait, on s'endormait et on se réveillait soudain). Pas d'élitisme, mais un moment où le sublime de la Parole de Dieu se communiquait clairement et simplement à tous.

Dans la bouche d'Augustin comme dans celle de la plupart des Pères, un genre nouveau se met en place pour l'annonce de la Parole : le genre tractatus (qui traduit le grec homilia). C'est le “commentaire oral d'un livre ou d'un passage de l'Écriture, présenté sous forme de sermon au peuple”(1). Il s'agit toujours d'un commentaire exégétique de l'Écriture, mais entrecoupé d'interpellations, d'anecdotes, d'exhortations directes, de remarques édifiantes. Les ouvrages d'exégèse rédigés avec soin et édités existaient (Augustin les désigne par le mot expositio), mais la plus grande partie des commentaires bibliques relève de ce genre tractatus, et cela jusqu'au XVIème siècle. C'est à cette époque que Mélanchton, imprégné de rhétorique comme tous les humanistes de ce temps et les Réformateurs, créera un nouveau genre rhétorique, le genre “didascalique”, caractéristique du ministre le plus important de la nouvelle révolution théologique et ecclésiale : le prédicateur et docteur en Écriture Sainte.

Ces quelques aperçus sont loin de couvrir l'ensemble du problème, mais ils en résument, me semble-t-il, l'essentiel. De quoi nous faire réfléchir sur le face à face actuel avec les sciences de la communication, s'étendant aujourd'hui aux images et aux sons véhiculés par la multiplicité des médias ! Deux mille ans d'expériences devraient nous être utiles... Mais une autre problématique a encore pesé tout au long des siècles sur la prédication : les luttes et les changements théologiques.

2. THÉOLOGIE ET PRÉDICATION

La prédication apparaît souvent comme de la théologie de seconde zone dont l'intérêt n'est pas primordial. C'est ainsi qu'au début du XIXème siècle à Genève, les prédications de Calvin qui “encombraient” les rayons de la bibliothèque (42 volumes !) ont été vendues au poids ! Richard Stauffer, préparant sa thèse de doctorat sur les prédications de Calvin a eu toutes les peines du monde à en rassembler l'essentiel. On ne pouvait pas concevoir que ces longs discours de vulgarisation pour le commun peuple aient quelque intérêt, alors qu'on avait tout dans l'Institution et les traités. On en revient aujourd'hui, et les thèses sur les 12 recueils de sermons se multiplient. Pourquoi donc ? Parce qu'on s'est enfin rendu compte que les prédications étaient des témoins privilégiés de la théologie de l'Église à telle époque et dans tel milieu. Non pas celle de tel cercle intellectuel restreint ou de tel auteur, mais celle qui s'est vraiment imposée et a imprégné la pensée de tout un peuple. Au long des siècle, les théologiens remarquables ont été aussi de grands prédicateurs, tout autant marqués par leur époque, que marquant les esprits.

Parmi les Pères, les prédications d'Origène comme celles d'Augustin sont catéchétiques, témoins de cet effort surhumain pour enseigner les foules qui rejoignent en masse l'Église, maintenant que le christianisme est officiel et bientôt obligatoire. C'est l'Écriture qu'il faut exposer et dont il faut clarifier le sens. Origène a bien distingué les trois sens de l'Écriture : littéral, spirituel et moral. Les prédications de Jean Chrysostome comme d'Augustin se veulent attachées à l'Écriture, et ce lien Écritures – prédication subsistera au long des siècles, même s'il a été plusieurs fois très malmené.

La relation entre théologie et prédication se vérifie surtout lors des périodes de réformes et de réveils. Tout renouveau théologique se traduit par un renouveau de la prédication. Ainsi la naissance des ordres mendiants au Moyen-Âge, en réaction à la mondanisation du clergé, et bien sûr, la Réformation du XVIème siècle, dont tous les grands noms ont été des prédicateurs prolixes et appréciés.

Ce qui frappe, c'est qu'il faut parler d'une révolution dans la prédication plutôt que d'une réforme. Le fond et la forme changent complètement. Le Réveil piétiste des XVIIème et XVIIIème siècles en est un bel exemple. Aux longues prédications érudites et dogmatiques, voire politiques de l'orthodoxie luthérienne succèdent des prédications plus courtes, fortement attachées à l'Écriture, interpellant les auditeurs en leur quotidien et leur vie spirituelle personnelle. Les prédications bouleversent les foules et sont le fer de lance d'une théologie renouvelée ; non pas nouvelle, affirment les prédicateurs piétistes, mais retournant aux sources, et de l'Évangile, et de Luther.

Quand la prédication devient insipide, rituelle, qu'elle ne suscite plus d'intérêt, il faut se poser des questions, non seulement sur la qualité de la formation homilétique du prédicateur, mais aussi et surtout sur la nature de sa théologie. Le succès n'est pas toujours signe d'orthodoxie, c'est vrai, mais l'Évangile scripturaire ne laisse jamais indifférent, et le Saint-Esprit enflamme, convainc et rend éloquent qui il veut. Lorsqu'une redécouverte théologique, une formulation nouvelle et heureuse de l'Évangile éternel se traduisent en prédication, c'est qu'elles atteignent leur but : une vivification du peuple de Dieu. La théologie ne reste pas prisonnière d'ouvrages rares et chers, ou d'une élite intellectuelle qui seule l'apprécie. C'est une des grandes leçons de l'histoire.

3. POLITIQUE ET PRÉDICATION

Il nous faut prendre ici le mot “politique” dans son sens le plus large, c'est à dire au masculin : le politique, c'est à dire tout ce qui concerne l'organisation et la vie des communautés humaines. La prédication est bien liée au politique, si elle se veut prophétie au sens biblique du terme, c'est dire parole de Dieu pour l'ici et maintenant des hommes. L'histoire le vérifie constamment.

Quand au IVème siècle le christianisme est devenu religion d'État et que les foules païennes ont envahi les Églises, la prédication s'est chargée de l'éducation de masse, nous l'avons dit, mais elle est aussi devenue une partie importante du grand spectacle cultuel qu'il fallait organiser pour intéresser ces masses et les captiver. Le prédicateur s'est donc mué en orateur à succès, l'Église en salle de spectacle et l'auditoire en public ; un public qui pouvait se manifester bruyamment par des applaudissement, ou des murmures... On ne gère pas en effet de la même façon une petite assemblée de professants inquiets de la persécution et une multitude pratiquement obligée d'assister à un culte. Le cadre oblige la forme, mais aussi le fond.

Après la chute de la civilisation gallo-romaine, le raz de marée barbare, l'Europe plus ou moins christianisée était à reconquérir par l'Église. De plus, de grandes régions étaient encore totalement païennes. La prédication est donc devenue missionnaire. Il a fallu forger une langue propre à transmettre le message à ces populations. Une langue vernaculaire, mais aussi littéraire tout en restant populaire. Une langue qui s'efforce de traduire les données bibliques, mais aussi les aspirations religieuses profondes du peuple. Les prédications des mystiques rhénans en sont un bel exemple. Le latin continuait à être employé dans les cercles intellectuels, mais ce n'est pas lui qui pouvait toucher les gens, c'est leur langue commune, celle de la prédication. Les thèmes de la prédication seront catéchétiques : le Credo, le Notre Père, les deux commandements d'amour, le Décalogue, bases de la catéchèse pour bien des siècles. Ces thèmes correspondent aussi aux préoccupations qui agitent ces foules : l'enfer et le purgatoire aux XIème et XIIème siècles, puis la passion du Christ.

Cette prédication participe aussi aux soubresauts de l'histoire politique d'un monde qui se construit : les croisades ; le combat contre les hérésies. D'abord instrument d'éducation sociale, elle devient un élément central de la vie publique.

La Réforme poursuivra dans ce sens. Les foules de Genève, Wittenberg, Strasbourg, Zurich qui devenaient soudain réformées étaient à évangéliser et rééduquer complètement sur le plan spirituel comme sur les plans social et politique. Cela passait par la prédication. À Genève, il était pratiquement obligatoire d'y assister.

Le réveil méthodiste du XVIIIème siècle dans les pays anglophones a eu des conséquences politiques et sociales considérables. Au grand scandale de ses collègues anglicans, Wesley se mit à prêcher dans la rue, en plein air. Ce n'était pas de tout repos ! Mais les foules besogneuses dont le niveau de moralité et de culture était déplorable, venaient l'écouter. Les prisons et les bars se vidaient, la vie économique se transformait. Le réveil issu de Genève dans nos pays francophones a eu un impact culturel effectif dans la France du XIXème siècle. La Société les Livres Religieux de Toulouse qui a édité et diffusé des milliers d'ouvrages(2), des brochures aussi bien que des livres d'érudition, avait pour but non seulement l'évangélisation, mais aussi de relever le niveau culturel des Français en les encourageant à lire. Elle éditait notamment des sermons qui étaient lus chaque dimanche dans les groupes de “réveillés” qui n'avaient pas de pasteur(3). Il est possible de multiplier les exemples.

Les textes de prédication populaire sont un nouveau matériel de recherche pour les historiens. Ils permettent de pénétrer ainsi la pensée d'un peuple à un moment donné de l'histoire, ses opinions sur les évènements, sa manière d'y répondre d'espérer ou de désespérer(4). Longtemps négligée, la prédication est redécouverte comme incarnant les préoccupations, les convictions, voir l'âme d'un peuple.

Le prédicateur en effet reflète les attentes, les questions voir les valeurs d'un peuple, tout autant qu'il cherche à l'enseigner, à donner des réponses à ses problèmes éventuellement à le faire évoluer. La rhétorique a mis en évidence ce phénomène en montrant la nécessité pour un orateur d'un “accord” avec son auditoire s'il veut être écouté. Pour être compris, il se doit aussi de puiser dans le fond commun culturel du monde où il vit. C'est là un fait dont il faut être conscient si l'on veut le maîtriser et l'utiliser à bon escient. Ce peut être un piège s'il demeure inconscient. Le lien de la prédication au “politique” n'est donc pas seulement dû à la volonté du prédicateur de répondre aux problèmes concrets de son auditoire, il est aussi indispensable s'il veut convaincre et être compris.

Une analyse de la prédication d'aujourd'hui dans cette perspective serait fort intéressante, mais difficile, car on manque de recul. Ce n'est pas le cas dans la démarche historique. Les siècles qui ont passé ont permis d'affiner l'analyse, ainsi que la multiplicité des approches. Il est d'autre part plus facile d'être lucide et de prononcer des jugements sur des personnages et des situations éloignés. Mais les mêmes processus perdurent. Les mettre en évidence dans l'histoire peut être salutaire pour juger de notre prédication aujourd'hui. “Il n'y a rien de nouveau sous le soleil !” a dit le sage (Ec 1.9). 

1. A. Verwilghen, S.D.B., Rhétorique et prédication chez Augustin, in Nouvelle Revue Théologique, 120, 2 (1998), p.244. Cet article intéressant a alimenté plusieurs des réflexions ci-dessus.

2. Huit millions d'exemplaires diffusés en plus de 70 ans...

3. À titre anecdotique, voir l'article de Théologie Évangélique :Théologie et vie chrétienne à partir du Psaume 51, vol 2, n°3, 2003, p.247-266. Il s'agit d'une présentation de la traduction du commentaire de ce Psaume par Luther, faite par Jean-Frédéric Nardin un siècle avant son édition en 1842 par la Société de Toulouse.

4. Voir la thèse de Laurent Gambarotto, Foi et patrie, la prédication du protestantisme français pendant la première guerre mondiale, Genève,Labor et Fides, 1996, 466 p.

Bernard Huck est membre de l’Association des  Églises  Évangéliques  Mennonistes  de France   et   président   du   Réseau   de Missiologie  Évangélique  pour  l'Europe.  Il est   ancien   professeur   de   Théologie Pastorale  de  la  Faculté  Libre  de  Théologie Évangélique à Vaux-Sur-Seine (FLTE). 

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