Formes et sens du culte chrétien dans l'histoire

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Ce texte, du pasteur Stuart Ludbrook, aumônier des hôpitaux et spécialiste du culte et de la liturgie, est la version retravaillée d’une intervention faite dans le cadre de l’École Pastorale. Les nombreuses notes permettront à ceux qui le souhaiteront d’approfondir telle ou telle question. 

Formes et sens du culte chrétien dans l'histoire

Introduction

Où commencer ce vaste sujet ? Luther disait qu’avant la chute le culte avait comme liturgie : le Psaume 148, ce Cantique des Créatures ! Nous voulons passer en revue les principales formes du culte chrétien sans cataloguer. C’est pourquoi, nous laissons de côté le culte dans l’Ancien Testament : Tabernacle, Temple et synagogue, malgré son importance pour légitimer des pratiques actuelles. Il est courant aujourd’hui d’affirmer l’influence des bénédictions juives sur les liturgies chrétiennes(1). Cependant, en raison de leur transmission orale, il est difficile de dater la parution des formes fixes par écrit. Tout cela empêche de tirer des conclusions rapides. 

Les données du Nouveau Testament relatifs au culte méritent un examen à part, en particulier les entretiens de la Chambre Haute (Jn 13-18) et les louanges liturgiques dans l’Apocalypse. Quelles seraient les différences entre le culte chrétien à Jérusalem et à Antioche (voir Ac 2.42-47 et 13.1-4) ? Quel sens donner au « Repas du Seigneur » à Corinthe et au refus du culte impérial à Rome ! En fait, les tentatives d’identifier un schéma liturgique normatif dans les Épîtres sont vouées à l’échec. Car le culte chrétien a évolué tout au long de la période apostolique. Les premiers chrétiens suivaient les heures de prière à la synagogue et fréquentaient le Temple juif jusqu’à sa destruction. Il semble donc difficile d’invoquer l’uniformité des pratiques liturgiques dans l’Église primitive afin de proposer un modèle scripturaire contraignant !

Nous allons donc nous « limiter » à l’ère chrétienne. Un tel survol historique ne peut être que schématique(2). Nous classons les cultes chrétiens sous six têtes de chapitre en fonction de leur objectif dominant. Cette démarche ne nous permet pas d’étudier la prédication ou d’observer les multiples formes d’intercession et leur emplacement variable au cours du culte. Notre commentaire s’arrêtera sur les traits propres à chaque forme du culte pris globalement. Nous allons suivre un ordre chronologique, sans prétendre, par exemple, que le « culte spectacle » se limite au Moyen-Âge. Ensuite, nous identifions quelques rites selon les recherches en anthropologie.

Adolf Adam, liturgiste catholique, introduit la liturgie en usant deux métaphores : « l’arbre » et « un édifice » soit un « château » ou une « cathédrale ». La première renvoie à sa nature organique et vivante en notant ses racines et sa croissance. Et la deuxième met l’accent sur les fondements et les étages successifs dans une construction architecturale(3). Nous préférons à cette dernière une image moins pesante au regard de l’histoire : « l’échafaudage », ce qui souligne son caractère provisoire et démontable. En reprenant le motif de la barque comme figure de l’Église, on pourrait représenter les formes liturgiques comme un « voilage » que l’équipage monte afin de capter le vent de l’Esprit et de faire avancer l’ensemble des voyageurs. Cette vision plus dynamique du culte veut nous aider à élargir notre horizon théologique. Nous ne tentons pas ici de justifier l’emploi de formes fixes ou écrites au cours du culte. Cherchons à dégager du sens des expériences du passé(4) afin de renouveler notre présent.

I. Modèles historiques du culte chrétien

 1. Accéder au mystère eucharistique

L’Église ancienne du II au IVe siècles(5) se structurait autour de l’évêque d’après Ignace d’Antioche(6). On vient à considérer que le culte chrétien accomplit la prophétie de Malachie 1.11 et 14. On réinterprète la notion de sacrifice dans la religion naissante. On reprend les notions de prêtre, du grand-prêtre et du Temple pour relire le N.T. Si l’on interroge Les Pères apostoliques sur les formes du culte, on perçoit une évolution vers des formes fixes sous contrôle du président pour éviter toute hérésie. Clément de Rome, a laissé une intercession de belle facture, ancêtre de nombreuses prières, dont voici un extrait :

    Nous te prions, ô Maître, sois notre secours et notre soutien.

    Les affligés, sauve-Ies, les humbles, prends-Ies en pitié.

    Ceux qui sont tombés, relève-les, à ceux qui sont dans le besoin, révèle-toi

    Les malades, guéris-Ies, les égarés de ton peuple, ramène-Ies.

    Rassasie ceux qui ont faim, délivre ceux qui sont prisonniers

    Relève ceux qui languissent, console ceux qui ont peur.

    Que tous les peuples reconnaissent que tu es le seul Dieu, 

    Que Jésus est ton Enfant, que nous sommes ton peuple, les brebis de ton pâturage(7).

Les allusions à l’A.T. sont nombreuses. La forme est travaillée et rythmique. La Didaché, ce manuel d’instruction pour les responsables fourmille de conseils(8). Justin Martyr (vers l’an 150), nous donne un déroulement type pour le culte : le « schéma Justinien » :

Le jour qu'on appelle jour du soleil, tous, qu'ils habitent les villes ou les campagnes, se rassemblent en un même lieu. On lit alors les Mémoires des Apôtres ou les Écrits des Prophètes aussi longtemps que le temps le permet. Quand le lecteur a terminé, celui qui préside prend la parole et exhorte à imiter ces beaux enseignements. Nous nous levons ensuite tous ensemble et nous prions. Puis, comme nous l'avons dit plus haut, lorsque la prière est terminée, on apporte du pain, du vin et de l'eau. Le président fait alors des prières et des actions de grâces autant qu'il peut. Et tout le peuple répond par l'acclamation : Amen !(9)

Remarquons la place accordée aux lectures bibliques, notamment des Évangiles. Ceci précise et complète les pratiques indiquées dans le Nouveau Testament, cf. Ac 13.15 Loi et prophètes ; 1 Tim 4.13 « lecture publique de l’Écriture » (FC). Il s’agit de l’A.T. Ensuite notez le titre « le président » (un substantif à connotation politique, tandis que Romains 12.8 a une forme verbale « Celui qui préside »). Il improvise la prière eucharistique. Il n’est pas question d’une création sur-le-champ, mais d’une prière spontanée calquée sur un schéma avec des thèmes précis. Et le « Amen » du peuple, cf. 1 Co 14.16.

D’autres documents significatifs ont pris une place importante pour l’histoire de la liturgie tels la prière eucharistique chez Hippolyte de Rome, La Tradition Apostolique(10), le journal du Voyage d’Éthérie/Égérie (à Jérusalem 381 ou 401)(11) et les Constitutions Apostoliques (IVe siècle)(12).

Au terme de cette période fleurissent les liturgies d’Orient : de l’Église Arminienne ; de Jean Chrysostome, grand prédicateur (Bouche d’Or), fondement de la liturgie orthodoxe(13). On peut résumer leur déroulement général comme suit : la Liturgie des catéchumènes comporte la liturgie d’entrée et le service de la Parole : lectures et homélie qui commente ces lectures ; la Liturgie des fidèles (réservée aux baptisés) comprend l’offertoire et le canon ou anaphore qui renferme les intercessions et le mémento des défunts. Le partage eucharistique est l’objectif principal et le sommet du rite. L’année liturgique, observée au IVe siècle avec faste et solennité, consiste en les principales fêtes du Christ, y compris la Pentecôte. Ces traits se retrouvent dans la Messe catholique telle qu’on la célèbre depuis Vatican II.

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1. Samuel BÉNÉTREAU, Les Prières de Jésus : l’unique et l’imitable, (coll. Théologie), Cléon d’Andran, Excelsis et Edifac, 2000, 224p. ; présente les prières juives avec clarté et précision. Le sujet est complexe et la littérature abondante. Consulter Schalom Ben CHORIN, Judaïsme en prière (1980), traduit de l’allemand, Paris, Éd. du Cerf, 1984, 203p. ; Prières juives, (Cahiers Évangile supplément au n°68), Paris, Éd. du Cerf, 1989, 75p. ; et du spécialiste, l’anglican évangélique, Roger T. BECKWITH, Daily and Weekly Worship : from Jewish to Christian, Bramcote, Alcuin/Grove Books (LS 49), 1987, 40p.

2. Nous renvoyons aux livres cités dans notre article (centré sur le chant) « La louange dans le culte chrétien : histoire et enjeux », Fac-Réflexion, n°39, 1997/2, pp.26-37. Le travail de vulgarisation de Alfred KUEN, Le Culte dans la Bible et dans l'histoire, St. Légier, Éd. Emmaüs, 1993, 231p., n’a guère d’équivalent en français. Néanmoins, nous émettons des réserves sérieuses sur le dossier historique. Non moins orienté est Bernhard LANG, Sacred Games : a History of Christian Worship, Yale University Press, 1997, 527p. 

3. A. ADAM, La liturgie aujourd’hui : Précis de liturgie catholique (1985), p.24, traduit de l’allemand, Paris, Brepols, 1989, 346p.

4. Bard THOMPSON, A bibliography of Christian Worship, American theological library association, (ATLA bibliography 25), Metuchen / London, Scarecrow Press, 1987, 1989, 786p.; James F. WHITE, Documents of Christian Worship. Descriptive and Interpretive Sources, Louisville, Westminster and John Knox Press/Edinburgh, T & T. Clark, 1992, 257p.; idem, A brief History of Christian Worship, Nashville, Abingdon Press, 1993; Robert E. WEBBER, Twenty centuries of Christian Worship, Nashville, Abbot Martyn, 1994.

5. Voir le résumé de A. ADAM, La liturgie aujourd’hui : Précis de liturgie catholique; op. cit., pp.23-31, et l’ouvrage du liturgiste autrichien, Josef JUNGMANN, La liturgie des premiers siècles, (1959), traduit de l’anglais, Paris, Éd. du Cerf (coll. Lex Orandi 33), 1962, 475p. Oscar CULLMANN, La Foi et le Culte de l’Église primitive, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1963, 222p.

6. « obéir à l’évêque et au présbytérium » p.77, Lettre aux Éphésiens, 20,2 (Sources chrétiennes 10), 1969, 251p. Voir Les Pères apostoliques : Écrits de la primitive Église, Traduction et introduction par France QUÉRÉ, Paris, Seuil (coll. Ponts Sagesses), 1980, 255p. également pour Clément et la Didaché.

7. 59.4 ; Clément de Rome, Épître aux Corinthiens, édition A. JAUBERT, Paris, Éd. du Cerf (Sources Chrétiennes 167), 1971, 276p.

8. J.P. AUDET, La Didachè, Gabalda (Études bibliques) 1958, ou l’édition de W. RORDORF et A. TUILIER, La Doctrine des Douze Apôtres, Paris, Éd. du Cerf, (Sources Chrétiennes 248bis), 1977, 1998, 266p. La prière eucharistique paraît dans Ensemble: recueil oecuménique de chants et de prières, Bayard/Réveil, 2002, n°444. Voir les fins commentaires du théologien protestant Oscar CULLMANN, « Le culte dans l’Église primitive », pp.110-119 in La Foi et le Culte de l’Église primitive, op. cit., notamment l’usage primitif au culte du « Notre Père » et des acclamations telles « Maranatha » et « Amen ».

9. L. FELD selon A. ADAM, La liturgie aujourd’hui : Précis de liturgie catholique; op. cit., p.24. Justin Martyr, Apologie, 67, Édition Charles MUNIER, Saint Justin, Apologie pour les chrétiens, Fribourg, Éditions universitaires (coll. Paradosis 39), 1995, 151p.

10. Hippolyte de Rome, La Tradition Apostolique, éd. Bernard BOTTE, Münster, Aschendorff, 1963, Paris, Éd. du Cerf (Sources chrétiennes 11), 1968, ²1984, 132p. ; Paul F. BRADSHAW, The Apostolic Tradition : a Commentary, (Hermeneia) Augsbourg, Fortress, 2002, 249p. Sa prière fournit, avec quelques retouches, la Prière Eucharistique, n°II du Missel catholique (1970) et la Prière III de l’Alternative Service Book, 1980 (liturgie de l’Église d’Angleterre).

11. Éthérie, Journal du voyage, (Itinéraire) introduction, texte critique, traduction et notes de P. MARAVAL, Paris, Éd. du Cerf (Sources chrétiennes 296), 1982, 383p.

12. Constitutions Apostoliques, édité par Marcel METZGER, 3 tomes, Paris, Éd. du Cerf, (Sources Chrétiennes 320, 329 et 336), 1985-1987, 356p., 415p., et 360p.

13. I. H. DALMAIS, Liturgies d’Orient, Paris, Éd. du Cerf (coll. Rites et Symboles 10), 1980, 183p.

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Commentaires

Nicolas
12 février 2014, à 20:24
Merci de nous instruire et de nous nourrir spirituellement
Note du commentaire :
13
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