Tristes prières

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La prière, pourtant prisée dans les Églises évangéliques, y fait souvent grise mine. Laissée trop souvent à la « magie » de la spontanéité, elle tombe dans de tristes ornières au point de décourager les plus vaillants. Pourquoi en est-il ainsi et comment faire des temps de prière de vrais moments de fête ?

Tristes prières

Portée par l’enthousiasme d’une conversion toute récente, Élodie participe joyeusement à toutes les réunions de l’Église évangélique qu’elle fréquente désormais assidument. L’expression spontanée de sa foi édifie la petite communauté qui a besoin d’encouragements. Ainsi, au cours des cultes, lors du moment de prière libre, elle n’hésite pas à dire très simplement au Seigneur ce qu’elle a sur le cœur. Je me souviens encore de la toute première fois où elle a prié en public. Timidement d’abord, puis avec plus d’assurance, elle a élevé la voix en disant :

« Seigneur, je ne sais pas prier. Et je ne sais même pas bien parler comme il faut. Mais je ne peux pas me taire. C’est incroyable que toi, tu t’intéresses à moi. Merci de m’aimer. Je t’aime aussi, Seigneur. Bien mal, mais j’essaie. Amen ! »

Habituée aux longues prières stéréotypées d’Henri Martin et de Sonia Lefèvre dont tous connaissent à l’avance le moment, la durée et la… musique (plutôt que le contenu, rébarbatif), l’assemblée a été stimulée par la brièveté et la fraîcheur de l’intervention d’Élodie. Du coup, à sa suite, plusieurs, habituellement muets, ont osé dire quelques mots de reconnaissance au Seigneur. Et le culte en a été transformé.

Tiré de mon expérience pastorale (les noms ont été modifiés), cet épisode illustre une réalité fréquemment observée : la prière est rarement « à la fête » dans nos rencontres d’Églises. Certes, elle est toujours présente, son importance est souvent soulignée et le pasteur fait tout ce qu’il peut (ou presque) pour que vive – ou survive – l’incontournable réunion de prières. Las, les résultats visibles sont rarement encourageants. Entre ceux qui monopolisent indûment la parole, ceux qui sont incapables de suivre les consignes du président de culte et intercèdent pendant les moments de louange, ceux qui prient en public comme s’ils étaient seuls au monde, ceux qui se taisent désespérément quand vous invitez à prier et tous ceux qui désertent les réunions de prière, il n’y a pas de quoi pavoiser ! N’y a-t-il plus alors qu’à attendre le « Réveil » pour que les choses changent ? Pas seulement, d’autant que – c’est bien connu – le Réveil est généralement issu d’un mouvement… d’intercession. Au lieu de disserter vainement sur l’ordre des choses – qui est l’œuf et qui est la poule dans cette affaire ? – je vous propose trois ou quatre pistes pour redonner un peu de couleur à la prière dans votre vie d’Église.

Le Seigneur, pas la prière

Une erreur assez fréquente dans nos Églises évangéliques est de développer tout un discours sur le moyen, la prière, indépendamment de la fin, la relation avec le Seigneur. Ainsi le pasteur est capable d’insister sur l’importance de la prière, sa nécessité ou sa puissance sans jamais rappeler cette évidence : c’est d’abord un dialogue avec Dieu. Or, ce qui compte dans un dialogue, c’est plus l’interlocuteur que le canal de communication. Nous devrions donc moins insister sur l’acte lui-même – après tout nous n’avons pas une conception magique de la prière – que sur l’immense privilège qu’il représente : entrer directement en contact avec le Seigneur. Pour le dire autrement, ce n’est pas la prière qui est importante, c’est celui à qui elle s’adresse. Et ce n’est pas la prière qui est puissante, mais le Seigneur qui l’exauce. Dans cette perspective, user du seul argument de la nécessité ou de l’importance de la prière pour inviter à y avoir recours, c’est choisir la voie du légalisme et entraîner la communauté dans une impasse. Mais rappeler que la prière est un don du Seigneur qui permet d’entretenir la relation, c’est choisir la voie de l’amour et dégager l’horizon. Au fond, de même que l’amour d’un couple ne peut survivre sans communication régulière, nous croyons que la foi en Dieu ne peut s’épanouir et s’approfondir sans dialogue régulier avec son auteur. C’est cette dimension solennelle et heureuse qu’il convient de rappeler dans l’Église pour que la prière y trouve une place de choix.

Prier ensemble s’apprend

La deuxième réalité à laquelle nous sommes trop peu sensibles, c’est que, s’il est assez simple de dialoguer avec Dieu en son for intérieur, il en va tout autrement en public. La prière touche à l’intime et il n’est pas si facile de se livrer devant les autres. Ceci explique au moins en partie certains comportements : le silence de la grande majorité, les prières stéréotypées de quelques-uns et les prières décalées de quelques autres. Dans ces deux derniers cas, il s’agit probablement de stratégies inconscientes pour éviter une trop grande implication. Les premiers se réfugient dans de longs monologues convenus qui montrent bien que nos prières dites spontanées peuvent être tout aussi répétitives que les prières dites liturgiques. Les seconds se réfugient dans leur bulle, intercèdent pendant les moments de louange, négligent les sujets d’intercession mentionnés et utilisent abondamment la première personne. Au fond, ils prient comme s’ils étaient seuls au monde. Pour rompre avec ces tendances mortifères, il convient d’assurer un leadership plus ferme pendant les cultes et les réunions de prière avec deux convictions en tête. Tout d’abord, la prière en communauté n’est pas la juxtaposition des prières individuelles, mais l’expression d’une même préoccupation ou d’une même reconnaissance devant Dieu. Il s’agit de rechercher l’accord et de manifester l’unité de cœur et d’esprit (Ac 2.46 ; 4.32). Ensuite, la prière en communauté nécessite un apprentissage. Il est faux de croire qu’il suffit d’annoncer un moment de prière libre pour que l’assemblée se mette à prier d’un seul cœur. Lors du culte dominical, il est donc indispensable de conduire ces moments en faisant preuve de pédagogie : fonder et orienter l’intercession ou la louange, user de tous les registres à notre disposition (silence, chant, lecture de psaumes, prières libres, prières liturgiques…) et donner des consignes claires sur la forme. Sur ce dernier point, il est indispensable que celui qui préside montre l’exemple. Demander des prières courtes et commencer soi-même par une longue prière est le meilleur moyen pour scier la branche sur laquelle on est assis. Lors des réunions de prières ou des groupes de maison, il convient en plus d’éviter les longs bavardages qui réduisent l’intercession à la portion congrue et d’aider les participants à sortir de leurs seules préoccupations. Prier ensemble, ce n’est pas seulement porter les fardeaux les uns des autres, c’est aussi apporter au Seigneur des situations qui nous dépassent et nous décentrent de nous-mêmes : les chrétiens persécutés dans tel ou tel pays, la mission dans tel ou tel endroit, les autorités de notre ville et de notre pays…

Pour que prier soit une fête

Tout ce que je viens de dire implique donc que les temps de prières soient soigneusement préparés pour être heureusement vécus. Charles H. Spurgeon écrivait ceci dans un sermon à propos de la prière (« Structurez vos prières et argumentez(1) ») :

« Il existe une idée communément répandue selon laquelle la prière serait une chose facile, une sorte d’affaire courante pouvant s’effectuer n’importe comment, négligemment, sans effort. Il suffirait d’attraper un livre, de prononcer quelques excellentes paroles, vous auriez alors prié et pourriez remettre le livre à sa place. Pour d’autres, faire usage d’un livre relève de la superstition. Il serait préférable de répéter des phrases improvisées qui se bousculent dans l’esprit, telles un troupeau de porcs ou une meute. Puis, une fois ces paroles prononcées sans grande attention, la prière serait terminée. Eh bien les saints d’autrefois n’ont adopté aucune de ces deux méthodes. Il semble qu’ils aient accordé beaucoup plus de sérieux à la prière que nombre de nos contemporains. […] C’est avec grand soin que nous devrions labourer et prier. Meilleur est le travail, plus grande est l’attention qu’il mérite. Se montrer soucieux au magasin et insouciant dans le cabinet de prière est presque un blasphème. Cela signifie en effet que, pour Dieu, tout est assez bon mais que le monde doit avoir le meilleur de nous-mêmes ».

Ce qu’il dit de la prière personnelle est plus vrai encore de la prière communautaire, elle mérite toute notre attention et toute notre préparation. Si nous voulons que nos tristes prières se transforment en un moment de fête, alors donnons-nous en les moyens. Cessons d’arriver les mains dans les poches à la réunion de prière, ne laissons pas le choix des chants à la seule inspiration du moment et rompons avec la mauvaise habitude de ne pas nous préoccuper de l’accompagnement musical. Au contraire, mobilisons le groupe de louange, préparons soigneusement le déroulement et le contenu de la rencontre, accordons une vraie liberté aux participants à l’intérieur de plages délimitées et laissons-nous bousculer par ce que peut dire l’Esprit à son Église. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que nos temps de prière retrouveront couleur et saveur.

1. Charles H. Spurgeon, Sermons sur la prière, Deerfield, USA, Vida, 1996, p. 40, 42.

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