Bénir ou ne pas bénir ?

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Richard Gelin est aujourd’hui pasteur à Bordeaux . C’est sur le mode romancé qu’il nous propose les réflexions du pasteur G... sur la manière de répondre aux diverses demandes de mariage qu’un pasteur évangélique peut recevoir.

Bénir ou ne pas bénir ?

Le couple avait pris rendez-vous par téléphone en précisant qu'il souhaitait un entretien en vue d'un mariage. En attendant leur arrivée, le pasteur G... se demandait devant quel cas de figure il allait cette fois-ci se trouver. L'un des deux serait peut être divorcé sinon les deux ; à moins que, l'un n'étant pas baptisé, un prêtre leur ait conseillé de s'adresser au pasteur baptiste! A coup sûr, ils vivraient déjà ensemble et auraient peut être même déjà des enfants. Peut être fréquenteraient-ils une église évangélique où on leur aura refusé cette cérémonie ? Récemment cette situation s'était présentée deux fois. A chaque fois G... avait commencé par prendre contact avec les collègues concernés et qu'elle n'avait pas été sa surprise de découvrir que dans les deux cas, ceux-ci étaient soulagés à l'idée qu'éventuellement il intervienne. Leur vertu évangélique était sauvegardée et le couple satisfait. Il avait gardé pour lui ses sentiments collégiaux ! Il est toujours dangereux de juger du courage de collègues. Quelles circonstances auraient conduit ce nouveau couple à lui demander cet entretien, et pourquoi à lui ? Dans quelques minutes, il en saurait un peu plus. A partir de son expérience, G... pouvait dresser une longue liste de cas abracadabrants. A dire vrai, cela faisait plusieurs années qu'un couple "à l'ancienne" ne l'avait pas sollicité pour un entretien pré-conjugal.

Il s'interrogeait, par ailleurs, quant à la légitimité de cette cérémonie ; comment l'articuler à l'Evangile ? au ministère de l'Eglise ? à son propre ministère ? Certains collègues étaient très stricts. Ils n'acceptaient de célébrer de bénédiction de mariage qu'aux conditions que dans le couple l'un et l'autre soient des chrétiens professants, qu'ils ne soient, ni l'un ni l'autre, divorcés. Quelques uns refusaient même cette célébration à des couples vivant déjà ensemble. G... avait reçu le témoignage confirmé que sur ce dernier point certains pasteurs interrogeaient le couple et que sa réponse était une condition impérative de l'acceptation ou du refus de célébrer la bénédiction ! G... lui, était connu pour avoir une pratique plus accueillante. En conséquence, des couples venaient frapper à sa porte sans se rendre compte de la complexité des questions en jeu. Bien sûr, il n'était pas question pour lui d'accepter n'importe quelle demande. Mais refuser tout ce qui n'est pas l'idéal, lui semblait aussi, et tout autant, dénaturer l'Evangile. Quel droit d'ailleurs avait-il de refuser de prier avec un couple quand la demande était sincère? Ne peut-on prier que pour des chrétiens ? La réponse à cette question là était pour lui essentielle.

Accueillir la demande

Quant à l'idéal, le pasteur G... était en plein accord avec ses collègues. Ah! la joie de recevoir un couple hétérosexuel monogame, désireux de s'engager dans une union sans réserve, dont la foi partagée serait un ferment d'unité et qui plus est, capable de patienter jusqu'au "grand jour". Mais ces couples se faisaient rares, alors que l'évolution des comportements sociaux produisait toutes sortes de situations atypiques. G... était convaincu du caractère essentiel, quelque soit sa réponse ultérieure, de l'accueil de ces personnes. Il tenait à les considérer d'abord comme des êtres sensibles en demande d'un accompagnement spirituel lors d'une étape essentielle de leur vie. G... proposait toujours une rencontre initiale dans le but d'aider le couple à préciser sa demande et son attente. En fait peu de couples, même parmi les pratiquants, avaient a priori une idée très claire sur ce le sens de cette célébration. Un sacramentalisme diffus était souvent à l'arrière plan des demandes. Une part importante de la pastorale initiale consistait donc à permettre au couple de découvrir ce qu'il pouvait légitimement attendre et, bien sûr, d'envisager la place que Dieu aurait avant, pendant et après la cérémonie dans sa vie. Parfois, mais finalement rarement, l'entretien s'était arrêté là, le couple ne cherchant qu'une cérémonie. L' expérience montrait cependant que la plupart des couples étaient tout à fait ouverts à ces rencontres avec le pasteur. La plupart venaient pour organiser une cérémonie, mais dès que l'on leur proposait d'aller plus loin que l'organisation d'une cérémonie, et de considérer en quoi cette cérémonie n'était que le signe du Dieu qui voulait vivifier leur couple, beaucoup se réjouissaient de cette opportunité.

Refuser l'instrumentalisation

Quelques collègues acceptaient certaines demandes sous prétexte d'évangélisation. Cette position mettait G... mal à l'aise. Si une bénédiction de mariage est une opportunité forte d'annoncer l'Evangile de Jésus-Christ, il considérait comme inacceptable de l'instrumentaliser. En aucun cas, l'alibi de l'évangélisation ne justifie d'accepter une demande que l'on ne respecte pas en tant que telle. Ce serait là, à ses yeux, une démarche malhonnête, une tromperie des personnes, un comportement indigne de l'Evangile. Ou la bénédiction a sa légitimité propre et il faut l'accepter ou il faut la refuser.

Une cérémonie "privée"

G... avait conscience du caractère particulier d'une bénédiction de mariage. Il la considérait comme une cérémonie "privée", en ce qu' elle n'était qu'une réponse à une demande personnelle. Cet état de "cérémonie privée" demeurait même dans le cas d'un mariage totalement intégré à la vie communautaire. Cette bénédiction n'appartient pas en effet à la prédication de l'Eglise, au rebours de la cène ou du baptême. Elle est seulement une conséquence possible de la révélation du Dieu de grâce. En fait, ces demandes venant des marges des églises constituent une sorte d'interface entre l'église et la société. Des couples, sans spiritualité particulière, sans lien avec une communauté chrétienne, demandent cette cérémonie pour marquer une étape essentielle de leur vie. L'expérience pastorale montre que si il y a des cas où la demande n'est que le désir d'un décorum - le mariage civil est souvent si cérémoniellement pauvre qu'il ne suffit pas à se "sentir marié" - dans d'autres cas, pas si rares, le couple cherche, sans être toujours capables de le verbaliser, un soutien, une aide, pour réussir leur mariage au delà de la cérémonie. Le pasteur G… expliquait toujours à ces couples qu'il n'était pas un "fonctionnaire religieux", que son ministère ne consistait pas à multiplier les cérémonies, mais qu'il était disponible pour aider à réfléchir sur la place de Dieu dans leur projet particulier. Clairement, il initiait le couple au fait que cette cérémonie n'était pas indispensable pour être légitimement marié devant Dieu et devant les hommes, qu’elle n'était rien d'autre qu'un temps de prière. Il lui fallait toujours expliquer que le mariage réside dans le don de soi sincère et réciproque du couple. Que l'administration enregistrait le mariage. Ce qui éventuellement se rajoutait par la cérémonie chrétienne n'était donc par nature qu'un temps de prière pour remercier Dieu de la joie du couple et lui demander son secours pour le conduire dans une vie marquée par l'Evangile. G... adaptait toujours cette prière à l'engagement spirituel du couple.

Le silences des Ecritures

G... avait constaté que le couple était le grand absent des évangiles. Il aurait difficilement avoué à ses collègues que les discours chrétiens sur la famille et le couple lui paraissaient souvent un peu "dopés" et la Bible parfois un peu manipulée. Si certes l'apôtre Paul, à la suite des prophètes, utilisait l'image de l'amour conjugal pour dire l'amour de Dieu, - et il y avait là largement de quoi nourrir l'exhortation chrétienne - Jésus lui ne semblait pas avoir évoqué positivement la question. Les évangiles, en effet, ne font référence au couple que par rebond. Par exemple, chez Matthieu, les textes du sermon sur la montagne tout comme le passage fameux du ch 19, n'approchent le couple que par le biais peu glorieux de la question de l'infidélité et du divorce et qui plus est, toujours dans le contexte de la polémique avec les pharisiens! Dans la parabole des invités (Matthieu 14) l'argument du mariage récent ne tient pas face à l'urgence de l'invitation! Quant aux noces de Cana, le mariage n'est que l'arrière plan permettant d'affirmer que le temps de l'abondance de la jubilation du Christ et de l'Esprit vient, en Jésus, remplacer l'austérité du prophétisme à la mode du Baptiste. Jean 2 ne contient aucun enseignement sur le mariage lui même. Tout au plus peut-on conclure de Cana que Jésus offre à la fête les moyens de battre son plein ! La moisson sur ce sujet dans les évangiles est bien maigre! Les épîtres s'intéressent un peu plus à la vie du couple. Ephésiens ouvre une piste pour concilier une relation qui soit à la fois conjugale et fraternelle. Mais là aussi, rien ou trop peu sur la question de la célébration du mariage et ses conditions.

Si les Ecritures posent clairement les principes fondateurs du couple : un homme et une femme dans une relation fidèle, monogame, force est de constater le silence de la Bible quant à la célébration du mariage et à ses formes de reconnaissance sociale. Dans l'histoire biblique, la cérémonie du mariage est une affaire de famille marquée par la culture ambiante. On n'en parle peu et jamais en termes fixant une règle d'institutionnalisation, toujours et seulement par incidence. Le couple relève donc essentiellement de l'ordre de la création et non de l'ordre du salut. Ainsi il n'appartient pas exclusivement au christianisme. Un couple bouddhiste, animiste, musulman et même athée est tout aussi légitime devant Dieu que le couple chrétien. Il faut ici distinguer la légitimité morale et juridique qui établit la couple, du privilège de la foi et de l'Esprit propre à l'Evangile, qui ouvre le couple chrétien à la dimension de la grâce. C'était précisément cet enracinement théologique du couple dans l'ordre de la création et non du salut, qui lui semblait ouvrir des possibilités d'accueil et d'accompagnement de couples non-chrétiens. Il ne s'agit pas de faire semblant d'être en présence de chrétiens, mais, à la demande sincère d'un couple, de prier Dieu notre créateur de bénir cette alliance. L'accompagnement pastoral et même la prédication ne se priveront pas de l'opportunité d'annoncer à ce couple les privilèges supérieurs de la foi en Dieu le sauveur.

Le contexte actuel

G... était d'avis qu'il n'était plus possible de penser aujourd'hui une pastorale du mariage comme si les comportements sociaux étaient toujours orientés fondamentalement par une culture fortement christianisée. La situation contemporaine s'apparente davantage à un nouveau paganisme dans lequel les "valeurs chrétiennes" sont marginalisées. Voila encore quelques décennies, dans les apparences au moins, les valeurs socialement admises ressemblaient beaucoup à celles du christianisme. Les temps avaient changés et, pour une part, une certaine hypocrisie avait été mise au rancart. Dans ce contexte nouveau, G... se souvenait de l'étonnante recommandation faite à Timothée : « … que l'épiscope soit irréprochable, mari d'une seule femme… ». Dans les différentes églises qui l'avaient accueilli pour qu'il y exerce son ministère, personne ne lui avait jamais demandé si il était l'époux d'une seule femme ! La question était inutile, l'alternative étant totalement improbable. Paul, lui, évoque ce critère parce que dans la communauté apostolique, nombreux étaient les chrétiens qui s'étaient convertis étant en situation conjugale "non-idéale" établie, polygamie par exemple. Paul estime que leur situation ne leur permet pas de devenir les évêques de l'église. Toutefois, nulle part il dénie l'appartenance à l'église à ces personnes marquées par la culture païenne. L'Evangile accueille les personnes telles qu'elles viennent avec parfois de "lourdes valises".

G... avait la conviction que l'enseignement sur la perspective chrétienne du couple devait être aussi clair que possible et que les enjeux de cet enseignement étaient importants, mais qu'il ne devait pas constituer un a priori social fermant l'appartenance à la communauté ou refusant le bénéfice de la prière de la communauté à ceux que la vie aurait conduits sur des chemins accidentés.

Bénir le remariage de divorcés ?

Dans ses conversations avec ses collègues, l'un des points d'achoppement était la question du remariage des divorcés. Quelques uns les refusaient systématiquement. G... respectait leur conviction, mais toutefois quant à lui, il ne pouvait pas se soustraire à l'obligation de réfléchir d'une manière ouverte à la demande de chrétiens désireux de se remarier après un échec initial et pour qui la prière fraternelle était importante. Derrière le mot "divorce" se cache des expériences extrêmement diverses. Si tout divorce est de fait un échec, il ne lui était pas possible de ne pas tenir compte de l'extrême diversité du vécu. Plus que les causes du divorce, que comme tout pasteur il ne connaissait généralement qu'au travers d'un seul "son de cloche", G... s'intéressait davantage à la manière dont le divorcé rendait compte de ce premier échec ; qu'avait-il appris sur lui même au travers de cette expérience ? Qu'est-ce qu'il avait changé de sa propre personnalité? Pourquoi l'échec du premier mariage avait-il été à un moment jugé irréversible ? Qu'est-ce que ce divorce avait provoqué quant à sa compréhension du couple ? … quant à sa capacité à faire confiance ? quant à son attente de la conjugalité ? Est-ce que ce divorce avait renforcé le sens du besoin de Dieu pour construire du solide ? Quand des enfants étaient nés du premier mariage, il était important d'inviter le parent concerné à penser l'impact et les conséquences de ce second mariage sur eux.

Etre clair dans le processus et vis à vis de l'église

Pour G... il fallait à un certain moment assumer son "oui" ou son "non" et cette décision devait venir assez tôt pour ne pas bercer le couple dans l'illusion que la cérémonie aurait lieu si ce n'était pas le cas. C'était là aussi une question de respect des personnes. La démarche d'accompagnement devrait donc être claire dans sa progression et expliciter dès le début à quel stade l'agrément ou le refus serait signifié. L'exigence qu'il se fixait était de pouvoir rendre compte à lui même et à qui le lui demanderait des raisons de sa réponse. Il n'oubliait pas qu'il était d'abord l'agent d'une communauté locale et que celle-ci ne pouvait pas être tenue dans l'ignorance d'une pratique pastorale l'impliquant. Il y avait donc tout un travail de réflexion et d'information à mener avec la communauté. Dans les faits, G... devait avouer que ce travail, la plupart du temps, s'était contenté d'être un échange au niveau du conseil de l'église. Une bénédiction de mariage se situe dans une relation triangulaire : le couple - le pasteur- l'église, même si la communauté est absente le jour de la bénédiction, elle est impliquée par le pasteur. Dans le dialogue avec les couples en marge de l'église, G... insistait sur cette dimension ecclésiale. Il leur demandait de venir au culte, non comme une obligation stérile, mais comme l'occasion d'une découverte de la piété et de la foi de cette église particulière avec laquelle ils établissaient volontairement, par leur demande, une relation particulière. Si l'accord était donné pour la bénédiction, G... demandait au couple de considérer cette église comme l'interlocutrice privilégiée de leur accompagnement spirituel. Avec une pointe d'humour, il informait le couple qu'il y aurait un service "après-vente". Que de son point de vue, son rôle pastoral ne s'arrêtait pas à l'amen final de la cérémonie. Cette dimension faisait clairement partie du contrat. Bien des couples semblent envisager cette suite sans déplaisir.

Adapter la bénédiction

Repensant à ce qu' avaient été les difficultés de son cheminement, G... était convaincu qu'une sorte de sclérose liturgique augmentait la difficulté de l'accompagnement des couples "hors-gabarit". Dans leur contenu et leur forme les bénédiction de mariage restaient trop souvent marquées par le sacramentalisme romain. Il y avait une sorte de ritualisme comme si cette cérémonie obéissait à des règles imposées. Etait-il vraiment impossible ou incongru d'adapter le contenu, et donc la forme, à ce que le couple était capable de signifier de son attente de Dieu ? Autre est la prière qui accompagnera le couple vivant dans la joie du salut, autre sera la prière accompagnant le couple demandant seulement la bénédiction du Créateur. Que l'Eglise soit une communauté confessante et professante rendrait-il impossible, voir contradictoire, l'accompagnement de personnes sincères, ne prétendant pas être ce qu'elles n'étaient pas, en leur offrant comme un moyen de cet accompagnement des gestes importants, comme celui d'une prière un peu solennelle ?

G... avait décidé une bonne fois pour toutes, qu'il préférait subir le reproche d'être trop accueillant, trop généreux dans sa présentation de la grâce, que de prendre le risque de se retrouver la pierre du moulin autour du cou, tant il lui avait semblé que ces couples étaient souvent comme des enfants, un peu perdus face à leur propre demande.

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Commentaires

Graine2moutarde
26 septembre 2011, à 15:18
Article très intéressant !
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