L'insertion de l'église dans la cité

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L'insertion de l'église dans la cité

Eglise et monde

En nous approchant de cette question, nous nous trouvons tout de suite devant la complexité des relations entre le peuple de Dieu et le monde qui l'entoure.

Jésus demande à son Père (Jn 17) que ses disciples, que Dieu lui donne du milieu du monde (v.6), ne soient pas ôtés du monde (v.15) même s'ils ne lui appartiennent plus (v.16). En effet, Jésus les envoie dans le monde (v. 18).

Nous sommes entraînés dans deux directions vraisemblablement opposées: l'Eglise est à la fois peuple saint, séparé du monde et peuple de serviteurs, envoyé dans le monde. Le chrétien est à la fois étranger et citoyen (I Pi 2:11,17). Frédéric de Coninck, dans son livre "Ethique chrétienne et sociologie", nous propose trois mouvements successifs: sortir du monde, demeurer dans le monde, transformer le monde.

Le livre "Christ and Culture" (la culture dans son sens le plus large) de H. Richard Niebuhr apporte aussi un éclairage utile sur notre relation au monde. Au cours de l'histoire, les rapports entre l'Eglise et le monde ont beaucoup évolué, et Niebuhr nous propose cinq différents schémas.

Les cinq "modèles" de Niebuhr

1) Dans le schéma "Le Christ contre la culture" l'Eglise est une sorte de camp retranché en dehors du monde, en vue de protéger les chrétiens de tous les dangers qui s'y trouvent. On refuse la corruption et l'idôlatrie et on sort de Babylone afin de conserver la vie.

2) Le schéma "Le Christ au dessus de la culture" est le reflet des relations que l'Eglise catholique entretenait traditionnellement avec le monde. (Lorsque les évangéliques deviennent nombreux, ce modèle les attire, eux aussi). La supériorité de la révélation chrétienne par rapport aux lois naturelles et humaines dispose l'Eglise à jouer un rôle d'arbitre dans les affaires temporelles.

3) "Le Christ et la culture en paradoxe" est le schéma qui correspond à la tradition luthérienne. Le chrétien est citoyen de deux royaumes, et il rend à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. En tant que citoyen du royaume du monde, il porte des armes et il recherche le moindre mal. En tant que citoyen du Royaume de Dieu, Il tend l'autre joue et il aime son ennemi.

4) Le schéma "Le Christ de la culture" reflète la théologie libérale, qui discerne la présence de Christ partout dans les Institutions humaines et qui attribue à l'homme la responsabilité de bâtir le Royaume de Dieu.

5) Le schéma "Le Christ transformant la culture" présente l'Eglise au cœur de la société, en train de s'identifier avec la société et de rayonner en son sein. Tout en refusant de ressembler au monde, dans ce modèle l'Eglise cherche àtransformer le monde à l'image de Christ.

Un monde qui bouge

Y a t il un schéma universel et éternel ? Quel est le meilleur schéma, le schéma le plus biblique?

Au cours de son histoire le peuple de Dieu a connu tout une série de bouleversements. De peuple nomade à l'époque des patriarches, il devient successivement peuple d'esclaves sur une terre étrangère, peuple de colons dans la Terre promise, peuple fibre dans le royaume théocratique d'Israél, peuple d'exilés à Babylone et ainsi de suite. Les situations rencontrées par le peuple de Dieu sont très variées, et chaque schéma de Niebuhr correspond à une certaine réalité.

L'Eglise primitive est très discrète par rapport à l'institution de l'esclavage et elle ne fait pas de "lobbylng" en faveur de l'affranchissement auprès des représentants des provinces de l'Empire à Rome. Par son têmoignage d'amour, par les relations fraternelles vécues entre esclaves et maitres en son sein, cependant, elle fait s'écrouler le système de l'esclavage. Au 19ème siècle, par contre, l'Eglise se trouve en Occident dans une situation très différente, et c'est par une campagne publique, par des pressions sur les Instances représentatives, en France comme en Angleterre et aux Etats Unis qu'elle obtient l'abolition de l'esclavage.

Quelle peut être notre relation d'Eglise évangélique avec les autorités françaises en cette fin de 20ème siècle? Quels sont nos rapports avec la société? Ils sont certainement très variés.

Dans les communes "traditionnalistes", nous sommes considérés comme des hérétiques ou des sectes, tout simplement parce que nous ne sommes pas catholiques. C'est peut être encore le cas en Bretagne ou dans le Massif Central.

Dans les communes "anti cléricales" de la banlieue populaire des grandes villes industrielles. on nous voit comme "l'opium du peuple". comme une Institution oppressive ou un parasite de la société. Et dans bon nombre de communes "Ialques". nous sommes une quantité Inconnue, difficile à situer, et potentiellement dangereuse.

Les attentes des autorités

Quelles sont les attentes des autorités à notre égard? Voici quelques pistes qui peuvent nous aider dans notre réflexion:

  • Tout d'abord, et bien évidemment, le respect de la loi... par exemple, sur la sécurité des lieux recevant le publie. Pas facile pour nos Eglises aujourd'hui de trouver des locaux en conformité avec la législation!

  • Le respect des principes républicains, tels que la laïcité et la séparation de l'Eglise et l'Etat. Le pasteur d'origine étrangère, qui a fait partie d'une Eglise d'Etat ou qui prêtait serment sur une Bible, doit apprendre un certain nombre de réflexes 1aïques". On attend de notre part que nous ne dérangions pas la tranquillité publique par un prosélytisme trop agressif. Cela ne nous empêche pas de témoigner sur la vole publique, mais nous oblige à faire preuve de discrétion et de sagesse. On attend de nous le respect de la liberté de conscience des citoyens (pas de pressions) et qu'on ait des relations paisibles avec les autres communautés religieuses de la ville. En tant qu'association religieuse. nous sommes censés avoir des relations avec les autres associations du même type. Les sportifs font des choses ensembles... pourquoi les croyants n'en feraient ils pas autant? Après tout, les footballeurs ne critiquent pas les nageurs!

La neutralité vis à vis des partis. Les Français ont beaucoup souffert dans l'histoire de prises de parti de la part de l'Eglise catholique. En même temps, on attend que nous prenions position dans des questions précises, dépendant évidemment de la couleur politique de la municipalité.

Personnellement, en tant que pasteur dans une commune de gauche, J'ai été sollicité sur des questions telles que le désarmement nucléaire, les libertés syndicales et les moyens budgétaires des communes. Le moment le plus "fort" était probablement celui de la veille de la guerre du Golfe. où une soirée publique fut organisée. Situation délicate! En tant que chrétien, je suis forcément pour la paix entre les peuples. mais quel est le meilleur moyen pour y arriver? Les chrétiens évangéliques ne prennent pas beaucoup de temps pour réfléchir à de telles questions. La Fédération Protestante est déjà mieux outillée que nous pour y répondre. Le prêtre catholique est venu à la soirée avec des textes proposés par la hierarchie de l’Eglise et le diocèse. Je m’y suis trouvé un peu mal à l'aise, parce que je n'avais ni déclaration ni point de vue évangéliques clairs, alors qu'on attendait de ma part une parole de sagesse.

  • Une présentation claire de ce que nous sommes... Eglise protestante? évangélique? On nous demande de dire qui nous sommes et de nous rattacher à quelque chose de connu. On exige aussi une certaine transparence: les autorités s'attendent à ce qu'on leur communique un certain nombre de renseignements sur notre Identité, nos objectifs et nos activités. Il y a des démarches à faire vis à vis de la préfecture si nous voulons avoir un statut légal, niais Il y en a d'autres, non obligatoires, à faire auprès de la mairie si nous voulons avoir de bonnes relations, et elle attend que nous fassions le premier pas. Les relations entre les mairies et les associations sont en train d'évoluer actuellement. Les mairies ne pourront plus prêter des salles et rendre des services aux associations en dehors d'une convention écrite et sans en tenir une comptabilité précise.

  • Des relations entretenues... une réponse aux Invitations qui nous sont adressées... une participation à la vie de la commune. On attend de notre part que nous nous Intéressions à la vie de la ville. à la commémoration d'événements marquants de l'histoire, aux manifestations publiques.

  • Des actions concrètes sur le terrain... On a. dit que les pasteurs sont Invisibles six jours sur sept et Incompréhensibles le septième, et nos Eglises sont tout aussi insaisissables l Si les autorités et les habitants de la ville nous voient vivre et agir devant leurs yeux, ils seront plus attentifs à notre message.

Dans notre société laïque et multiculturelle notre Insertion dans là cité ne va pas de soi. Elle pourra se réaliser dans de bonnes conditions, cependant, si nous acceptons de faire le nécessaire.

Trois préalables à l'insertion

1) La présence dans le quartier

Lorsqu'une Eglise a du mal à se fixer dans un endroit précis ou cherche à déménager d'une commune à l'autre, il n'est pas étonnant qu'elle ait du mal à être reconnue par les autorités et à recevoir les autorisations nécessaires àson implantation. Les frontières entre nos communes sont peu visibles sur le terrain, niais nous ne devons pas faire comme si elles n'existaient pas. Il serait Inconcevable qu'une Eglise catholique change de commune, tellement le système paroissial est bien établi, et les autorités locales ne comprennent pas grand'chose à nos allées et venues!

Nos Eglises. généralement, n'ont pas dévéloppé beaucoup de relations avec le voisinage et cela explique le besoin de grillage aux fenêtres et de volets métalliques devant les portes. Elles ressemblent parfois même à des citadelles en territoire hostile Telle Eglise "parachutée" dans son quartier a besoin de '’vigiles" pour protéger les voitures des fidèles, alors que telle autre, mieux insérée dans un quartier tout aussi chaud, échappe aux vandales et aux taggers !

Il me semble que la présence dans le quartier est très importante si nous voulons que notre Eglise ne suscite pas la méfiance et, éventuellement, l'opposition de la population. Cette présence peut être établie de plusieurs manières:

familiale (la résidence dans le quartier et l'inscription de nos enfants dans les écoles locales);

professionnelle (le choix de travailler dans le quartier et d'y tisser des relations dans la vie économique et sociale);

ou associative (solidarité, culture, sports et loisirs)

... et même les trois à la fois.

Parfois l'une ou l'autre de ces manières ne sera pas possible. Un chrétien déjà Installé à quelques kilomètres ne pourra probablement pas venir habiter près de l'église, mais Il pourra peut être s'engager dans la vie associative, ou. au moment où il change d'emploi chercher un travail dans le quartier. Il est utile de sensibiliser les membres de nos Eglises à l'importance de cette présence.

Les chrétiens sont très vite perdus dans une grande ville, et pour cette raison Il est utile qu'ils limitent leur engagement à un quartier précis. Le plus souvent ils sont éparpillés dans toute la région et Il est donc important que nous les sensibilisions aux inconvénients de cette dispersion. Leur lieu d'habitation n'est pas indifférent pour le Royaume de Dieu ! Au moment où Ils choisissent une maison ou un appartement, ils ne doivent pas oublier que ce choix aura des conséquences pour leur témoignage et leur vie d'Eglise.

Notre cause est perdue d'avance si nous ne prenons pas au sérieux cette présence dans la ville. Nous ne pouvons pas être efficaces en tant qu'Eglise de Jésus-Christ si nous sommes invisibles six jours sur sept. On ne considérera pas que nous avons notre place dans la ville si nous ne participons pas à la vie locale.

2) La création de réseaux de relations

Au moment où nous entrons en fonction dans une Eglise, cette création de réseaux de relations est plus facile. Si nous sommes déjà sur place depuis un certain nombre d'années, cependant, un tel Investissement est toujours Intéressant. Il s'agit de prendre du temps pour aller se présenter au maire et à la municipalité. Il y a bien sûr des Eglises déjà bien Insérées où un changement de pasteur va entraîner automatiquement des contacts avec les autorités. niais ce n'est pas toujours le cas et nous ne devons pas nous dispenser de ces relations. Nous pouvons faire un premier pas au moment des voeux de la nouvelle année, ou à l'occasion d'une manifestation publique, telle que la commémoration de l'Armistice.

Un deuxième réseau de relations est à tisser avec les responsables des diverses Institutions sociales autour de nous: écoles. hôpitaux, commissariat, prison, services sociaux, maisons de quartier. etc.

A ce titre J'ai vécu une expérience enrichissante lorsque deux jeunes Norvégiennes sont venues travailler dans notre Eglise: elles voulaient avoir des contacts avec des jeunes dans une cité qui se trouve juste derrière notre local, et nous sommes allés rendre visite au service municipal des jeunes et au directeur de la maison de quartier. Les responsables de l'association des locataires de la cité et les assistantes sociales du secteur ont accepté de venir nous rendre visite à l'église.

Ces contacts avec des animateurs de la vie sociale du quartier nous ont ouvert les yeux sur les réalités de la vie dans cette cité. A notre étonnement, cette Initiative a été très bien accueillie. Le fait que des responsables de l'Eglise s'intéressent à ce que faisaient la maison du quartier ou les as,sistantes sociales du secteur, nous a ouvert en grand les portes. Nous avons beaucoup appris sur cette cité que nous pensions connaître, mais que ces gens engagés au coeur de sa vie connaissaient encore mieux que nous. Cela nous a aussi permis de créer des relations de confiance, et ces personnes ont vu l'Eglise sous un autre jour. Au lieu de chercher à les embrigader dans l'Eglise, nous sommes allés nous Intéresser à ce qu'ils faisaient et le mettre en valeur. Ils en ont été étonnés et touchés.

3) La manifestation concrète de l'amour de Dieu

On ne comprendra pas notre message et on ne croira pas à notre Seigneur si l'amour de Dieu ne s'exprime pas matériellement dans le quartier. Ce n'est pas forcément en montant une diaconie ou un service social dans l'Eglise. Cela peut se faire tout simplement au travers de l'engagement de chrétiens dans les associations caritatives du quartier, et par l'intérêt que nous portons à ce qui se fait déjà. (Un tel engagement est d'ailleurs une excellente preuve que nous ne sommes pas une secte.) Il s'agit de nous laisser vraiment toucher par les difficultés de ceux qui nous entourent et de manifester l'amour de Dieu de façon très pratique, sans rien attendre en retour. Il est utile de nous rappeler que, lorsque Jésus a guéri dix lépreux il n’y en a qu’un qui soit revenu le remercier.

Là où Il y a déjà un vestiaire du 'Secours Populaire, du Secours Catholique ou de la Croix Rouge, nous n'avons pas besoin de créer un vestiaire évangélique. En s'engageant dans l'une ou l'autre de ces organisations, le chrétien, tout en ayant une certaine discrétion, peut y apporter un témoignage à Jésus Christ.

Cela n'ira pas sans un certain nombre de difficultés, comme l'expérience de l'Eglise de Coulommiers le montre, lorsqu'elle a eu l'occasion de participer à un programme d'accueil de nuit de S.D.F. Après avoir participé aux travaux de transformation des locaux (une prison désaffectée), elle a proposé des équipes pour organiser l'accueil et servir les repas, niais la mairie lui a refusé le droit de proposer des animations. Le prêtre qui les a remplacé n'a pas été inquiété, cependant, lorsqu'il y a installé une chapelle !

L'Eglise Baptiste de Liège a fait une expérience plus heureuse lorsque son club d'enfants a fabriqué des objets à vendre au bénéfice d'une association de défense des enfants, et lorsque l'Eglise a assuré l'envoi par fax partout en Europe de photos d'enfants disparus. Cette association a claironné partout que, dans l'esprit de Martin Luther King, une petite Eglise Baptiste lui est venue en aide.

Pourquoi nous engageons nous dans le social ? Pour l'Eglise ou pour ceux qui sont dans le besoin? Ces gens ont besoin d'espoir, besoin d'entendre la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, mais Il vaut mieux que notre engagement soit, dans un premier temps en tout cas. totalement désintéressé et Inconditionnel (que nous renoncions au droit de témoigner). Les autorités savent distinguer entre une offre authentique de services et un instrument de propagande. Elles ont vite fait de comprendre si nous nous engageons davantage dans notre propre Intérêt que dans celui des autres.

Même si on n'a pas le droit de témoigner directement dans le cadre des Restos du Coeur, cependant. il n'est pas exclu qu'on retrouve les mêmes personnes un peu plus tard en distribuant des traités dans la rue ou en faisant de l'évangélisation avec notre guitare en centre ville. Le fait même d'avoir été vraiment désintéressé et de les avoir aimées au nom de Jésus sans rien dire va mettre ces personnes en confiance.

Mission urgente

J'ai l'impression que nous sommes souvent négligents à cet égard. Nous nous attendons à ce que les portes s'ouvrent automatiquement, que les gens nous fassent confiance, et qu'ils soient tout de suite convaincus de leur péché dès que nous ouvrons la bouche pour énoncer quelques vérités de la Parole de Dieu . Il me semble plutôt qu’i faut tout un travail pour créer des relations de confiance. Nos Eglises doivent à tout prix effectuer ce travail si elles veulent trouver leur place dans la ville et attirer l’attention de ses habitants sur la Bonne Nouvelle de Jésus. Que Dieu nous vienne en aide !

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