La laïcité expliquée à mes paroissiens

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Concept historiquement clef pour les Églises de professants, la laïcité est au cœur d’une actualité de plus en plus chaude : port des signes religieux, prières dans la rue, questions de la célébration des fêtes religieuses et des menus dans les cantines, crèches de Noël, polémique autour de la question du genre, charte de la laïcité à l’école, éviction des religieux du Comité Consultatif National d’Éthique… Le sujet est fort malmené ces derniers temps, la tendance générale étant clairement à l’évacuation de l’expression religieuse de l’espace social.
Pour autant la laïcité n’est pas cela. Bien au contraire, son plus beau combat devrait être la défense de nos libertés fondamentales : liberté de croire ou de ne pas croire, de le dire dans tous les cas et de vivre en conséquence sans être inquiété. Il est aussi urgent, dans la société comme dans l’Église, de travailler à la réhabilitation d’une juste compréhension de la laïcité. Parce qu’il en va d’un principe social qui nous tient à cœur, mais aussi de la possibilité de notre témoignage chrétien.
C’est à cela que s’attelle ici Erwan Cloarec(1) en donnant des outils pour décrypter dans l’Église ce qu’est la laïcité : sa définition, ses enjeux… Le deuxième article sur le sujet sera plus technique, opérant un zoom sur les aspects juridiques liés à la question de la liberté d’expression.

La laïcité expliquée à mes paroissiens

Dans un précédent article écrit pour les Cahiers de l’École Pastorale(2), je traitais de l’importance d’oser aborder dans l’Église des sujets liés à l’actualité politique ou sociétale – fût-elle chaude – au détour d’une prédication, d’un enseignement biblique, voire lors de soirées spécialement dédiées. L’attente est forte et l’enjeu important, l’idée étant de viser à s’approprier, dans un cheminement de réflexion éclairé par l’Écriture, les grands débats citoyens du moment. Non pas au final pour délivrer des consignes de vote ou adopter ensemble une posture partisane, non, mais simplement pour aiguiser chez les croyants une conscience citoyenne, un intérêt pour la chose publique, en dialogue avec l’Évangile.

Fort de cette conviction, et reprenant en bonne partie le propos d’un petit livre récemment écrit sur le sujet, j’aimerais, dans les lignes qui suivent, donner quelques billes pour un enseignement dans l’Église sur la question de la laïcité. Réfléchir à ce qu’elle est, et à ce qu’elle n’est pas. Essayer ensemble de l’apprivoiser, de la comprendre, pour mieux l’habiter. D’une manière intelligente, respectueuse, et décomplexée. L’enjeu n’étant pas mince : beaucoup de nos paroissiens semblent, en effet, comme tétanisés, rendus muets face à une présentation falsifiée de celle-ci. Présentation malheureusement abondamment relayée, ces derniers temps, par les médias et les responsables politiques… Ainsi, j’ai bien souvent constaté que lorsqu’il m’est donné de parler sur ce thème dans l’Église ou auprès d’amis croyants, les langues se délient et les questions fusent, pratiques et immédiates : ai-je le droit au travail de parler de ma foi autour de la machine à café ? En tant qu’enseignant, serais-je répréhensible si je partageais l’Évangile auprès de mes collègues ? Et dans l’espace de la rue, quelles sont les conditions et les restrictions posées par la puissance publique au regard des manifestations de la foi, personnelles ou collectives ?, etc.
Appuyée sur la pédagogie de Jean Baubérot et Micheline Milot, deux grands spécialistes du sujet(3), j’aimerais donc, dans un premier temps, travailler à réhabiliter une juste compréhension de la laïcité, ceci à partir de quatre principes fondamentaux. Dans un second temps, nous nous attarderons sur deux concepts clefs, et bien mal compris jusque dans nos Églises : les notions de sphère privée et de sphère publique. À partir de là, la lecture de l’article de Nancy Lefèvre, sur la question de la liberté d’expression, sera d’un grand profit.

Les quatre points cardinaux de la laïcité

Je commence habituellement mes interventions dans l’Église sur le sujet par un temps d’atelier en petits groupes de 4 à 5 personnes. À partir de cette citation de Michel Onfray :

« La laïcité se bat pour permettre à chacun de penser ce qu’il veut, de croire à son dieu, pourvu qu’il n’en fasse pas état publiquement(4) »,

j’invite les participants à répondre aux trois questions suivantes, temps utile pour l’appropriation du sujet et de ses enjeux :

  1. Que pensez-vous de la conception de la laïcité véhiculée ici par Michel Onfray ? Vous semble-t-elle juste ?
  2. Tentez à votre tour une définition de la laïcité : ce qu’elle est, ce qu’elle n’est pas.
  3. Au final, la laïcité vous semble-t-elle plutôt une opportunité ou un obstacle à la foi dans notre contexte français ?

Ce temps d’atelier, d’une durée approximative de vingt minutes (afin de laisser du temps si la conversation est active dans les groupes, ce qui, en général, ne manque pas), est suivi d’une phase de restitution et d’échange interactifs. À partir de là, je poursuis la présentation suivante en rebondissant sur les différentes remarques produites dans les groupes, faisant un zoom çà et là sur tel ou tel aspect soulevé.

Une déclaration universelle sur la laïcité au 21e siècle, signée par 250 intellectuels de 30 pays en 2005, et publiée dans le journal Le Monde affirmait ceci, il y a quelques années :

« Un processus de laïcisation émerge quand l’État ne se trouve plus légitimé par une religion ou une famille de pensée particulière et quand l’ensemble des citoyens peut délibérer pacifiquement, en égalité de droits et de dignité, pour exercer leur souveraineté dans l’exercice du pouvoir politique. […] Des éléments de laïcité apparaissent donc nécessairement dans toute société qui doit harmoniser des rapports sociaux marqués par des intérêts et des conceptions morales ou religieuses plurielles(5) ».

Au-delà de nos frontières françaises(6), la laïcité est ainsi largement conçue comme un mouvement d’émancipation de la citoyenneté de la férule de telle ou telle religion, courant spirituel ou philosophie particuliers. C’est la fameuse séparation de l’Église et de l’État. Et si nous tentions un sondage auprès de nos concitoyens pour saisir ce qu’ils entendent par cette notion de laïcité, c’est probablement ce qui s’en dégagerait : la laïcité est d’abord, dans les esprits, marquée par ce principe (serré) de la séparation de l’Église et de l’État. Pour autant, n’est-elle que cela ? Ce dispositif de séparation constitue-t-il l’alpha et l’oméga de la laïcité, ou seulement un moyen utile en vue d’atteindre d’autres buts ?

Baubérot et Milot montrent bien, dans leur ouvrage dédié à la question, que dans les différents contextes nationaux qui ont présidé à la naissance de ce principe laïc, l’idée de séparation de l’Église et de l’État n’est en réalité venue que dans un second temps. Ceci afin de servir d’autres finalités premièrement recherchées dans l’Histoire. Autrement dit, loin d’être le critère ultime, voire le principe absolutisé (idolâtré ?) de la laïcité, cette séparation, toute utile qu’elle soit, n’est finalement qu’un moyen dont celle-ci se dote pour servir un bien plus grand. Ce bien, quel est-il alors ?

Les finalités visées par la laïcité

Ce bien recherché se décline en deux parties fondamentales qui correspondent ainsi aux deux buts (et valeurs essentielles) de la laïcité : la liberté de conscience et l’égalité entre tous les citoyens.

Après des siècles d’histoire occidentale au cours desquels l’Église et l’État se sont partagé de manière imbriquée le règne sur les individus et leurs consciences, une nouvelle donne, de nouvelles façons de penser émergent au 16ème siècle, avec l’humanisme et le mouvement de la Réforme protestante. L’Église catholique romaine se retrouve par voie de conséquence dépossédée de son monopole sur le marché des idées. Se posent ainsi des questions nouvelles : comment gérer politiquement cette pluralité de conscience naissante ? Comment faire et vivre ensemble lorsqu’on ne pense plus pareil ? Est-ce même possible ou envisageable d’ailleurs… ?

Le premier réflexe, face à cette pluralité émergente, va être de « confessionnaliser » les territoires, c’est-à-dire de les marquer théologiquement. À tel prince, telle région, telle religion. C’est en tout cas le dispositif juridique choisi lors de la Paix d’Augsbourg en 1555 pour tenter en Allemagne d’apaiser les hostilités entre luthériens et catholiques. Des ghettos confessionnels se forment ainsi partout en Europe, précipitant dès lors le continent dans les funestes guerres de religion que l’on connaît et qui marqueront tragiquement son histoire (nous parlerions aujourd’hui de « choc des civilisations ». Gageons que nous saurons résoudre autrement notre situation actuelle…).
Considérant cet échec amer de la confessionnalisation des territoires, émerge alors au 18e siècle – avec Locke, Voltaire, Bayle, Jefferson et d’autres – l’idée de pouvoir vivre en un même lieu avec des convictions théologiques pourtant différentes, seule « terre d’espérance » possible… Imaginer vivre côte à côte, ensemble, sans nécessairement résoudre nos différends par la guerre ou en faisant « nation à part ». Le concept politique de la liberté de conscience voit alors le jour avec son corollaire, indispensable : le principe de l’égalité entre tous les citoyens. Autrement dit, le fait de garantir à chaque ressortissant sur le territoire national une égalité de traitement, quelles que soient ses convictions ou ses appartenances. Le droit simplement de vivre, au même titre que les autres, sans être inquiété, sommé de se conformer ou de partir. En d’autres termes, l’assurance pour les minorités de n’être pas seulement tolérées (nous nous souvenons de la fragile liberté offerte par l’Édit de tolérance de 1598, révoqué moins d’un siècle plus tard), mais bien considérées comme jouissant d’une citoyenneté pleine et entière. Ni plus ni moins.

Les moyens de la laïcité :
la séparation de l’Église et de l’État et la neutralité de celui-ci

À partir des problèmes et des questions concrètes qui ont été soulevées dans l’Histoire, nous posons ainsi que c’est bel et bien les deux finalités précédemment évoquées – les principes de liberté de conscience et d’égalité citoyenne – qui ont d’abord été recherchées dans l’histoire de la laïcisation de notre droit, comme les deux biens nécessaires pour simplement permettre la vie commune dans ce contexte nouveau d’une société plurielle. En d’autres mots, la visée de tout processus de laïcisation n’est pas d’abord la séparation de l’Église et de l’État, et encore moins la neutralisation ou la négation des religions (quand bien même la Révolution en France a aussi connu ses heures sombres, en réaction aux abus précédemment commis par celles-ci), mais au contraire la possibilité pour chacun de croire comme il l’entend, et de le partager librement, sans que le fait d’appartenir à un groupe ou une religion minoritaire ne fasse de soi un citoyen de seconde zone.

À partir de là, la pensée politique s’est progressivement étoffée au fil de l’Histoire. Afin de permettre à chacun de bénéficier concrètement de ces nouvelles valeurs de liberté et d’égalité, l’État se devait alors nécessairement de renoncer à se lier d’une manière préférentielle à tel ou tel groupe dans le corps social. Renoncer à définir sa politique ou la loi commune en fonction des valeurs particulières de celui-ci. En somme, renoncer à être prescripteur d’une vérité ou d’une moralité (plutôt qu’une autre) – ce qui ne dispense pas, soit dit en passant, de la nécessité de réfléchir ensemble à la définition d’une éthique sociale, gage et socle de la vie ensemble –, pour se concentrer sur le cœur de sa mission : mettre en place les conditions de la vie commune et organiser matériellement le vivre ensemble en considération de l’intérêt général.

Ainsi, au fil du temps, les principes de séparation entre les pouvoirs politique et religieux et de neutralité de l’État (son impartialité à l’égard de toutes les appartenances philosophiques ou spirituelles) se sont élaborés. Ils ont ainsi pris corps dans le corpus de la loi commune comme les deux moyens nécessaires à l’établissement de ce régime de liberté.

C’est ainsi que l’État, dans les différents contextes de l’émergence de ce nouveau principe d’organisation de la vie sociale, s’est affranchi petit à petit, et de manière concrète, de la tutelle religieuse, permettant par la même aux religions de gagner en liberté, l’État renonçant à mettre son nez dans les affaires confessionnelles. Au bénéfice de chacun, une ligne de démarcation s’est ainsi construite – un mur de séparation comme le dira Thomas Jefferson –, entre d’un côté l’Église, et de l’autre l’État. À charge pour celui-ci d’édicter la loi commune ; à charge pour celle-là de prescrire ce qui relève de la transcendance, de l’espérance, du sens et de la vie bonne.

Mais à ce principe légitime de séparation, vous l’aurez noté, s’en est ajouté un autre : celui de la neutralité de l’État en matière religieuse. Mais pourquoi additionner ce principe au premier ? Tout simplement parce que le premier, à lui seul, se révèlera insuffisant pour garantir le respect de l’État à l’égard des religions.

En effet, le désir de séparation de l’Église et de l’État a pu, dans l’Histoire, se muer en désir d’évacuation du fait religieux, en dynamique de neutralisation de la religion. La tentation de lisser la citoyenneté pour mieux la dominer, la conformer. Les régimes communistes y ont, par exemple, tristement succombé au 20e siècle. Or, précisément, le fait d’imposer à la puissance publique un devoir de neutralité en matière de religion permet d’éviter autant que possible cet écueil. Poser ainsi, non pas un principe d’indifférence à l’égard de celle-ci, mais un principe d’indifférenciation entre tous les citoyens, quelles que soient leurs convictions à l’égard de la religion.

Autrement dit, ce principe de la neutralité de l’État signifie que celui-ci renonce à prendre parti pour telle ou telle option spirituelle, philosophique ou religieuse. Il est impartial entre toutes. Cela implique aussi l’absence d’attitude négative ou d’hostilité de la puissance publique à l’égard des cultes et des pratiques religieuses. Couplée au principe de séparation, c’est la garantie pour chaque citoyen de disposer entièrement de sa liberté de conscience sans être inquiété, intimidé ou menacé d’une manière ou d’une autre dans l’exercice de ses droits ou de sa citoyenneté.

Il faut aussi dire à ce sujet que ce devoir de neutralité ne se réduit pas à un devoir d’abstention, comme si ce principe de neutralité commandait en réalité à l’État d’être aveugle au fait religieux et aux réalités sociales qui se jouent dans et entre les communautés religieuses. Non, l’État gagnera au contraire, quand cela s’avérera nécessaire, à être acteur d’un dialogue régulier avec les communautés religieuses, et autant que possible de favoriser ce même dialogue entre elles. Ceci afin de favoriser un partenariat intelligent dans la mise en place des conditions concrètes de l’exercice des libertés de conscience et de culte, à égalité entre tous.

C’est ainsi qu’il nous semble nécessaire, par exemple, de veiller à ce que chacun puisse vivre réellement selon ses convictions essentielles, en mettant en œuvre des dispositifs relatifs à cette fin, ceci jusque dans les cantines scolaires, pour ne prendre que cet exemple. Faire en sorte qu’au quotidien, même pour le plus petit des citoyens, les libertés fondamentales liées à l’exercice de la foi puissent se vivre véritablement. Et non pas seulement dans de grandes déclarations de principe. Dans un article récent du journal Réforme, le théologien Michel Bertrand s’inquiétait à ce sujet de la remise en cause des menus spécifiques dans les cantines scolaires :

« Il y a quelques années avaient déjà été organisées par l’extrême droite des soupes populaires au lard afin d’en exclure délibérément les personnes de confession musulmane. Or voilà que maintenant des responsables politiques, obscurs ou plus célèbres, se prononcent pour l’abandon, dans les cantines scolaires, des repas de substitution prévus notamment pour les enfants juifs ou musulmans qui ne mangent pas de porc. Certains, qui sont maires, sont même passés à l’acte dans leur commune. […] Sans doute ont-ils été sensibles à un sondage récent indiquant qu’un peu plus de la moitié des personnes interrogées se disait favorable à une telle mesure restrictive. Alors, comme il faut un motif honorable, la laïcité est, une fois encore, mise en avant. On n’en est plus à une instrumentalisation près de cette belle conquête, récupérée par certains à des fins d’exclusion quand elle devrait permettre la meilleure coexistence possible dans le respect de l’autre(7) ».

Ainsi, bien loin d’apaiser les tensions sociales, par cette volonté laïciste de gommer l’expression des différences (religieuses) dans l’espace public, cette laïcité dévoyée ne fera malheureusement, en poussant ces petits citoyens croyants vers des écoles confessionnelles, qu’accroître le communautarisme et les extrémismes de toutes sortes. Elle aura pour seul effet de nous rendre sourds les uns aux autres. L’accroissement pénible du chacun chez soi et du chacun pour soi. À ce sujet, le fait n’est pas anodin que les partis extrêmes en France n’aient de cesse de brandir aujourd’hui l’étendard de la laïcité pour demander à ces pratiques « étrangères » de quitter l’espace social – nommons un chat un chat : nous parlons ici de la question de l’islam –, d’exiger de chacun qu’il se déguise en bon Français, en bon catholique ou en bon « républicain ». Mais jusqu’où ira cette injonction de conformité ? Gardons à l’esprit les risques de dérives totalitaires…

J’aimerais finir cet effort de définition générale de la laïcité en précisant que ces quatre points fondamentaux, qui sont en somme les ingrédients invariables de la laïcité – liberté, égalité, séparation et neutralité –, vont s’articuler selon des équilibres différents en fonction des contextes et des époques. Autrement dit, les éléments constitutifs de la laïcité que nous avons dégagés ci-dessus, pour autant toujours bien présents dans les différents modèles, ne se combineront pas de la même manière selon les valeurs ou les « obsessions » du temps. Le curseur des priorités ne sera pas posé au même endroit dans la mise en balance de celles-ci.

Prenons rapidement l’exemple de la France et des États-Unis sur un fait précis pour l’illustrer. En France, il n’est aujourd’hui pas négociable pour les fonctionnaires de l’État de porter sur leur lieu de travail le signe de leur appartenance religieuse. Ce serait là une trahison inacceptable du devoir de neutralité religieuse auquel ils sont astreints. Dans notre représentation des choses, en tant que représentants de l’État, ils se doivent de montrer patte blanche en matière confessionnelle face aux administrés. Ceci afin de ne pas laisser penser à ceux-ci que l’État inclinerait en faveur de telle ou telle croyance. Parce qu’on ne badine pas avec cela, en France. La priorité, dans la conception française de la laïcité, est ainsi clairement donnée au principe de la neutralité de l’État qui l’emporte ici sur tout le reste, et en particulier sur la liberté d’expression des agents de l’État. À l’inverse, aux États-Unis, si le principe de neutralité de l’État demeure une valeur constitutive du principe laïc, la valeur de liberté est tellement structurante dans les représentations américaines qu’il serait pour le coup absolument inconcevable de priver un citoyen – tout serviteur ou représentant de l’État qu’il soit – de la possibilité de porter sur lui le signe de son appartenance religieuse. La liberté, et celle d’expression en particulier, est dans ce pays inviolable et ne saurait être sacrifiée sur l’autel d’une quelconque « raison d’État ».

Aussi tout est affaire d’équilibre et de mise en perspective. La question est dès lors celle-ci, et elle ne doit pas nous quitter : comment parvenons-nous à combiner entre eux les quatre fondamentaux de la laïcité afin de nous permettre de continuer à vivre ensemble de la manière la plus respectueuse qui soit des libertés et des convictions de chacun ? Ou encore, quel est le modèle de laïcité qui nous permettrait de maximiser notre bonheur ensemble tout en permettant à chacun d’être soi et de l’exprimer ? Ceci en gardant à l’esprit que les principes de séparation et de neutralité demeurent des moyens au service de ces deux valeurs que nous chérissons ensemble, les biens que la laïcité vise : liberté de conscience et égalité entre chaque citoyen.

Fort de cette remise en perspective (salutaire) des motifs essentiels que la laïcité poursuit, essentiels à promouvoir dans le débat public, j’aimerais maintenant questionner courtement et pour finir deux concepts clefs, sans cesse brandis par les tenants d’une laïcité « musclée » : les notions de sphère publique et de sphère privée.

Sphère publique/sphère privée

Vous vous souvenez peut-être de l’émission de Mireille Dumas : Vie privée, vie publique ? Émission culte du service public, elle mettait en scène sous la forme d’interview les confidences de célébrités qui, à cette occasion, faisaient tomber le voile et révélaient leur intimité. Le masque de l’acteur ou de l’artiste tombait et nous accédions à la vérité de l’homme (ou de la femme).

De plus en plus dans le discours médiatique et politique sont invoquées ces deux notions – celle de vie publique et de vie privée, ou encore de sphère publique et de sphère privée – avec pour visée de renvoyer l’expression du religieux dans la sphère de l’intime, lui enjoignant de demeurer confiné dans le for intérieur, la demeure privée ou entre les quatre murs des Églises. L’homme croyant étant ainsi coupé en deux, sommé de garder dans le secret ce qui le constitue en profondeur et de présenter, tel un acteur, un masque lisse et conforme pour la vie en société. Celui de la République, égal entre tous. L’intention est de gommer, ou en tout cas de faire comme si nos particularités n’existaient pas, afin de consolider dans l’imaginaire social la pensée que nous sommes les mêmes, et par là unis. C’était déjà à l’époque le vœu un peu inquiétant d’un Rousseau, formulant en ces termes dans sa Lettre à Voltaire cette exigence totalitaire de loyauté républicaine :

« Je voudrais donc qu’on eût dans chaque État un code moral ou une espèce de profession de foi civile qui contint positivement les maximes sociales que chacun serait tenu d’admettre, négativement les maximes fanatiques qu’on serait tenu de rejeter, non comme impies, mais comme séditieuses. Ainsi toute Religion qui pourrait s’accorder avec le code serait admise, toute Religion qui ne s’y accorderait pas serait proscrite, et chacun serait libre de n’en avoir point d’autre que le code même. Cet ouvrage, fait avec soin, serait, ce me semble, le livre le plus utile qui jamais ait été composé, et peut-être le seul nécessaire aux hommes. »

Nous le voyons donc, cette conception de la laïcité porte en elle-même un risque avéré d’atteinte aux libertés. La valeur de la neutralité y est clairement malmenée et la tendance actuelle dans divers pays de vouloir contraindre certains groupes de croyants à abandonner leurs vêtements traditionnels dans l’espace du vivre ensemble (dans la rue, au travail…) ou de vouloir lisser certaines convictions (nous pensons ici aux questions touchant à la conception de la conjugalité et de la famille plus largement) procède clairement de cette volonté musclée d’intégration républicaine et de ce désir de soumission des expressions/convictions religieuses à une conception totalitaire de l’appartenance citoyenne. Mais pourquoi dans le fond vouloir supprimer l’expression des différences ? Pourquoi nous raconter ainsi des histoires les uns aux autres ? Et est-il réellement pertinent de vouloir construire ainsi l’unité de la nation : sur un faux-semblant et sur l’autel de la perte de notre liberté, celle d’être authentiquement ce que l’on est, et de le vivre à visage découvert ?

En réalité, cette évolution est d’autant plus navrante qu’elle correspond, nous l’avons déjà dit, à une compréhension falsifiée de la laïcité, au mépris des valeurs de liberté et d’égalité citoyenne que celle-ci devrait s’honorer de défendre. Mais surtout parce qu’elle procède d’une torsion sémantique malheureuse de ces deux notions de sphère publique et de sphère privée. Bien loin d’être en réalité des catégories spatiales, distinguant entre les lieux où nous pouvons être avec nos particularités, et les lieux où nous devons jouer notre rôle social, présenter le masque de la conformité républicaine, ces deux notions ont d’abord été dans le vocabulaire de la philosophie politique des concepts d’ordre juridique.

Deux concepts qui veulent simplement signifier qu’il y a et doit y avoir dans une juste et libre façon de vivre ensemble et dans une juste compréhension de la laïcité, d’un côté ce qui relève de la sphère publique (celle de la loi commune à tous, autrement dit le sanctuaire de l’État, de la Loi et des institutions publiques, sanctuaire qui ne saurait être approprié ou déterminé par une religion ou un groupe confessionnel particulier), et de l’autre ce qui relève de la sphère privée (c’est-à-dire ce qui est propre à chacun : ces libertés fondamentales des citoyens auxquelles, par définition, aucune restriction ne saurait être admise, si ce n’est le respect de l’ordre public et celui des libertés d’autrui).

Aussi l’idée de porter atteinte aux libertés religieuses au nom de ces notions est une aberration totale. Un contresens absolu. Bien au contraire, une laïcité bien comprise, précisément par le déploiement de ces notions de sphère publique et de sphère privée, doit se donner pour objectif de permettre à chacun, dans les contours de cet espace juridique commun, et dans l’espace de sa liberté propre, de vivre sa foi et de la partager sans restriction, sans complexe et dans tous les lieux de la vie en société : que ce soit à la maison, à l’Église, au travail, ou encore dans l’espace médiatique et celui de la rue.

Alors oui, il est urgent de réaffirmer, au nom même de la laïcité, que le plus beau combat de celle-ci doit être précisément de veiller à promouvoir et défendre l’expression des libertés de chacun. Je le redis en ces termes, comme un refrain qui revient pour redire l’essentiel : liberté de croire et de ne pas croire, et de vivre en conséquence. Liberté, dans tous les cas, de partager ses convictions essentielles dans l’espace de la vie sociale sans être inquiété, ceci dans le respect de chacun. C’est au fond exactement cette sagesse sociale et spirituelle qu’exprimait l’apôtre Paul il y a 2000 ans. Celle d’un vivre ensemble libre et paisible, condition pour chaque homme de cheminer comme il l’entend sous le rapport spirituel :

« Je recommande donc, avant tout, qu’on fasse des demandes, des prières, des supplications, des actions de grâces pour tous les hommes, pour les rois et tous les dépositaires de l’autorité, afin que nous puissions mener une vie calme et paisible en toute piété et dignité. Voilà ce qui est bon et ce qui plaît à Dieu notre Sauveur, lui qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité(8) ».

Ainsi, le combat reste à mener… et il commence par la prière ; rien n’est donc perdu. Alors, agissons, prions, et travaillons, dans nos paroisses, et plus largement autour de nous à cette juste compréhension de la laïcité. L’enjeu n’est pas mince.

1. Erwan Cloarec est l’auteur de deux ouvrages aux Éditions Croire-Publications : « Foi et politique : de quoi je me mêle ? » (2011), et plus récemment « Laïcité : athéisme d’État ou principe de liberté ? » (2015).

2. Erwan Cloarec, article paru dans les Cahiers de l’École Pastorale n°80, « Comment évoquer et vivre la question politique dans l’Église ? ».

3. Jean Baubérot et Micheline Milot, Laïcités sans frontières, Paris, Éditions du Seuil, 2011.

4. Michel Onfray, Traité d’athéologie, Paris, Grasset, 2006, p. 278.

5. Déclaration universelle sur la laïcité au XXIe siècle, Le Monde, 10 décembre 2005.

6. Considérant que la tentation est grande en France de considérer notre sacro-saint modèle laïc – la fameuse laïcité à la française – comme l’expression la plus haute et la plus pure de la laïcité, nous proposons d’embrasser la notion par un regard plus vaste. Considérant avec Micheline Milot et Jean Baubérot la diversité sous laquelle se présente aujourd’hui la laïcité dans divers pays, nous tentons de dégager un « essentiel de la laïcité », les éléments qui la constituent en son cœur.

7. Michel Bertrand, Les repas, moment d’accueil, Réforme, 23 avril 2015.

8. 1 Timothée 2.1-4.

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