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Les Églises dans les cités - convictions et champs d'action

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Les Églises dans les cités - convictions et champs d'action

Mon propos aura une triple inspiration. Tout d'abord, celle de l'éducateur spécialisé que je suis, puisque je travaille en qualité d'éducateur auprès d'adolescents domiciliés dans les quartiers qualifiés de « sensibles », au sein de l’association Le Valdocco.

Deuxième source d'inspiration, celle du sociologue, travaillant depuis de longues années auprès du politique, puisque durant dix ans, j'étais au Cabinet du président du Conseil Général des Yvelines, chargé, auprès de lui, des actions menées par le Conseil Général sur les territoires qualifiés de « sensibles ». J'ai travaillé dix-huit mois au Cabinet de Christine Boutin, ministre du logement et de la ville. J'étais particulièrement en charge de l'interface avec le secrétariat d'État, Mme Fadela Amara, pour la construction du plan « espoir banlieues ».

Enfin, troisième source d'inspiration, celle du prêtre religieux salésien, responsable de la communauté de Dominique Savio à Tassin la Demi-Lune, à qui l'archevêque de Lyon a confié trois paroisses, aux populations très mélangées, et qui assure la tutelle de l'association Le Valdocco.

La nomination du prêtre catholique que je suis, au cabinet d'un ministère a fait couler beaucoup d'encre : il y a des personnes qui m'interrogeaient avec suspicion sur mes compétences et sur le fait que je sois prêtre. Lorsque, 18 mois après, je l'ai quitté, les journalistes s'interrogeaient sur ce que j'avais fait au Cabinet, sur quels étaient mes bilans, sur l'apport qu'avait été le mien. Et c’est ça qui compte. Pourquoi notre République s'interdirait-elle de s'appuyer sur les compétences des gens qui expriment des convictions religieuses ?

Aujourd'hui, l'insertion de nos Églises dans le tissu social de notre pays évolue, et je m'en réjouis. Avec l'avènement de l'islam, avec la perte de pouvoir de l'Église catholique, nous avons la chance de sortir de la conception de la laïcité à la française : sortir du laïcisme, un État interdisant toute forme d'expression et de pratique religieuse dans ses institutions, pour revenir à la vraie laïcité républicaine, un État qui se pose comme garant de la liberté d'expression et de pratiques religieuses.

Quels champs d'action pour nos communautés, dans notre République laïque et notre société multiculturelle ? Trois champs d'action me paraissent particulièrement importants. Et sur chacun de ces champs, j'exprimerais d'abord une conviction évangélique, puis une conviction politique avant d'ouvrir quelques pistes d'action.

Les jeunes, construits dans trois lieux

La plus grande difficulté rencontrée aujourd'hui par les enfants et les adolescents domiciliés dans ces quartiers que nous qualifions de « sensibles », réside dans le fait de circuler tous les jours dans trois lieux. Ils passent chaque journée du temps en famille, du temps à l'école et du temps dans la rue avec leurs copains. Et chacun de ces lieux est marqué par une culture différente : la culture familiale emprunte des traditions des pays d'origine et nous travaillons dans un milieu pluriculturel, pluriethnique, plurireligieux ; la culture scolaire emprunte des traditions républicaines, et cette culture de la cité, cette culture de la rue, qui est fondamentalement devenue une culture de l'entre pairs, de l'entre jeunes, les adultes ayant peu à peu désertés l'espace public.

La culture d’entre jeunes

Il me semble que l'évolution la plus importante à laquelle nous assistons aujourd'hui auprès de notre jeunesse réside dans le fait que cette culture de l'entre jeunes a tendance à devenir de plus en plus prégnance. Je m'explique : À toutes les époques, dans notre propre adolescence, nous étions capables de communiquer avec nos copains dans notre propre langage, nous permettant de ne pas être compris par les adultes, mais, lorsque nous fréquentions les institutions gérées par les adultes, nous nous alignions sur les codes adultes. Aujourd'hui, je commence à découvrir dans les cités, des adolescents qui parlent à leurs parents comme ils parlent à leurs copains et je rencontre des enseignants sur l'éducation prioritaire qui sont les seuls à parler français, tous les autres parlent banlieue, non seulement lorsqu'ils se parlent entre eux, ce qui, à la limite, pourrait se comprendre, mais même lorsqu'ils s'adressent à l'institution.

Autrement dit, nous avons une culture de l'entre jeunes qui, dans ces quartiers, à tendance à devenir de plus en plus prégnante, a parfois tendance à phagocyter l'école, surtout lorsque celle-ci se trouve en plein cœur du quartier et a tendance à renvoyer la famille à la marge. Les parents gèrent à peu près l'espace familial, je suis étonné de voir des appartements très bien tenus dans des immeubles parfois très dégradés, mais des parents qui osent de moins en moins intervenir sur les autres champs de vie de leur enfant tant ils sont désarçonnés par les codes qui les gèrent.

Ce que disent adultes et aînés

Et dans chacun de ces lieux, qu'on le veuille ou non, c'est un constat, des adultes font référence : les parents en famille, les enseignants à l'école, les aînés dans la rue, c'est le poids de l'influence des aînés sur les plus jeunes.

Le drame, pour ces enfants et ces adolescents, c'est que chacune de ces catégories d'adultes – qui, qu'on le veuille ou non, est en position de transmission de repères –, au mieux, s'ignorent, au pire, se discréditent. C'est le discours que j'entends chez certains enseignants sur le thème des parents démissionnaires : « Si je n'arrive pas à faire cours, c'est la faute aux parents, ils avaient qu'à éduquer leurs gamins », ou bien « c'est la faute à l'environnement », « c'est la faute à la cité ».

J'écoute les parents, maintenant, ils me disent : « Qu'est-ce que c'est que ces enseignants aujourd'hui ? Ils se disent professionnels de l'éducation, ils sont même plus capables d'assurer la discipline ! Moi, j'envoie mon gamin à l'école pour qu'il apprenne, il revient ici : rien ! Ça ne sait pas faire son métier et ça veut nous donner des conseils ! » et bien sûr « C'est la faute aux gamins des autres, mon gamin, ça va bien » mais vous le savez tous, les gamins des autres, c'est parfois une calamité.

Et puis vous écoutez les aînés, eux de dire : « Tu sais, que tu bosses ou que tu bosses pas, t'es dans un collège sans avenir », et vous savez comme moi combien le fossé s'est creusé dans notre pays entre les collèges de centre ville et les collèges de quartiers sensibles, car cette carte scolaire, cette mesure qui obligeaient les familles à scolariser l'enfant dans le collège du secteur, cette carte scolaire, qui était une excellente mesure lorsqu'il y avait de la mixité sociale sur le territoire, mesure qui permettait alors à l'enfant de l'employé, l'enfant de l'ouvrier, d'être scolarisé avec le fils du médecin, le fils du notaire, cette carte scolaire est devenue une terrible, terrible mesure dans les quartiers où il n'existe plus la mixité sociale. L'enfant, condamné par la loi, est scolarisé avec celui qui le rackette ; l'adolescent, condamné par la loi à être scolarisé avec les copains de la bande avec lesquels il ne cesse de rigoler, tout le monde sait que dans ces conditions, il ne travaillera pas, mais la loi y obligeait, et je me réjouis des récentes évolutions. Et les aînés de dire : « Tu sais, tes vieux, ceux de nos générations, ils ne comprennent pas grand chose à grand chose. Regarde, sur tous ces outils, ceux de la nouvelle technologie qui te passionne, quelle aide peuvent-ils t'apporter ? »

Autrement dit, l'enfant, l'adolescent, construit par trois lieux, et ceux qui portent des repères sont très souvent dans des attitudes de discrédit. On imagine alors l'ampleur de la crise de l'éducation dans ces quartiers, on imagine alors aisément la difficulté à se construire, comme jeune, dans ces quartiers.
 
Travailler sur trois pôles à la fois

L'idée du Valdocco, l’association que je dirige, était originale à sa création, mais largement reprise depuis par M. Borloo dans le cadre de la loi de cohésion sociale. C'est de former un dispositif éducatif, pluriel dans sa composition, composé de salariés et de bénévoles, composé d'éducateurs, d'animateurs, d'enseignants, de psychologues, et qui va à la rencontre de l'enfant dans les trois champs de sa vie. Nous avons organisé notre activité autour de ces trois pôles :

a) le pôle rue, avec le support de l'éducation de rue pour les plus jeunes, support plus en dialogue pour les aînés ;
b) le pôle école, qui doit être au service d'accompagnement éducatif et scolaire et toutes les actions dans le cadre de la prévention du décrochage scolaire ;
c) le pôle famille, toutes les actions menées dans le cadre de soutien à la parentalité : groupes de parents, de paroles, médiation familiale.
 
L'idée du Valdocco, c'est que le jeune tisse des liens avec son éducateur dans le champ du loisir. Fort de ces liens, l'éducateur le convainc de venir aux activités d'accompagnement scolaire. Par choix, nous n'organisons aucunes activités d'animations du soir : tout est centré sur le scolaire, si bien que le gamin qui veut retrouver ses copains du Valdocco et ses éducateurs du Valdocco est « condamné » à fréquenter nos études.

Si un problème se pose en famille, c'est le même éducateur qui intervient : manière de lutter contre les effets pervers d'un trop grand cloisonnement de l'action sociale où telle association s'occupe du champ du loisir, pendant qu'une deuxième association s'occupe de l'aide aux devoirs, et c'est une troisième association qui s'occupe de l'enfant maltraité, pendant qu'une quatrième association s'occupe du gamin consommateur de produits toxiques, mais... c'est le même gamin. Et parfois, la difficulté, c'est que chacune de ces associations intervient en fonction de la déontologie de son service, des objectifs du service, et parfois sans trop de soucis de concertation avec les autres adultes intervenant sur le même champ.

L'idée phare du Valdocco, c'est le concept de médiation famille-école-cité : créer du lien entre les différents adultes qui cheminent auprès de l'enfant. Car il me semble que le premier droit de l'enfant, c'est le droit à la cohérence des adultes qui l'accompagnent sur les chemins de l'éducation.

J'ai beaucoup travaillé sur les questions de violence. J'ai souvent pu établir une corrélation entre le niveau de violence d'un enfant et d'un adolescent, et le niveau d'incohérence des adultes qui l'accompagnent sur son itinéraire de croissance.

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