Du bon usage d’un jeune responsable parachuté dans mon Église

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Accueillir de jeunes serviteurs, parfois « tout feu tout flamme » dans nos Églises est à la fois sujet de joie et de reconnaissance, mais aussi un vrai défi. Comment utiliser au mieux cette personne ? Comment l’accompagner ? Comment discerner ses dons et les lieux de service qui pourraient lui convenir ? Comment encourager sans pour autant donner carte blanche à des serviteurs toujours en devenir ? En somme, quels pasteurs pouvons-nous et devons-nous être pour ces responsables ?

Cet article est issu d’un exposé donné lors d’une rencontre organisée par le Département de Mission Urbaine (DMU) de l’Institut Biblique de Nogent-sur-Marne. Le style oral de cette intervention a été retenu.
Du bon usage d’un jeune responsable parachuté dans mon Église
Au mois de septembre à Nancy, les étudiants affluent en masse et tournent d’une Église à l’autre. Une année, dans le paquet d’étudiants qui finit par s’arrêter chez nous, se trouve un jeune homme, fraîchement sorti de prépa scientifique. À peine arrivé, il me demande un rendez-vous. Il m’explique qu’il a été chef Flambeaux, responsable GBU et qu’il a assumé plusieurs responsabilités dans son ancienne Église. Il souhaite initier un groupe Flambeaux à Nancy et prendre une part active au GBU et il m’annonce qu’il attend mon soutien pour cela. Puis il me dit qu’il avait un superviseur dans son ancienne Église et qu’il souhaite que je joue ce rôle pour lui.

Nous nous mettons donc d’accord sur une fréquence et un mode de fonctionnement. Je lui propose un temps « à l’essai », soucieux de ne pas m’embarquer sans préalable, dans une aventure avec un inconnu. Nous avons travaillé sur trois plans en parallèle : sa vie personnelle (sa vie de foi surtout, et aussi la digestion d’expériences mal vécues), ses connaissances (comme beaucoup d’étudiants, il avait besoin d’aide pour mettre en lien sa vie de foi et sa vie intellectuelle) et un accompagnement dans ses engagements actuels (dans notre Église et en dehors).

Je l’ai envoyé discuter avec les responsables GBU et je l’ai accompagné dans la mise en place d’un groupe dans sa chambre d’étudiants (genre : on met les meubles dans la douche pour caser tout le monde). Il sera à l’initiative des premiers dialogues Veritas à Nancy, puis au démarrage du groupe Flambeaux local. En parallèle, il s’engage dans l’Église comme musicien et président de culte. Il assume, maintenant, avec son épouse rencontrée dans notre Église, plusieurs responsabilités dans une Église de Moselle, où il s’est installé pour des raisons professionnelles.

Avant lui et après lui se succéderont des « responsables potentiels », formés aux Flambeaux, dans des colos, au GBU, et même parfois (trop rarement) dans leur ancienne Église locale. Certains sont passés chez nous le temps des études, parfois ils arrivaient pour un premier job et les premières naissances, avant de rejoindre une autre ville, quelques rares sont restés plus de cinq ans.
Plusieurs, surtout s’ils sont enfants de responsables évangéliques, ont commencé par m’expliquer tous les changements que je devais faire dans notre Église pour qu’elle devienne une Église évangélique « normale ».

Très souvent, nos nouveaux arrivants se sentent appartenir premièrement à leur groupe d’amis (inter-Églises et inter-villes), plutôt qu’à une communauté locale. Ils construisent leurs liens par affinité, sans tenir compte de nos structures et de nos « cases » habituelles et ils perçoivent mal les processus de prises de décisions qui nous paraissent, à nous, si évidents. Et très souvent, ils ont une manière de faire différente de la nôtre, agissant avec enthousiasme et compétence la plupart du temps.
Il m’est difficile de dire tout ce qu’ils m’ont apporté personnellement et tout ce qu’ils ont apporté à notre Église. Et il serait injuste de prétendre qu’ils m’ont causé plus de complications que les membres « issus des familles de l’Église ».

Nous avons souvent parlé de ces « nouveaux arrivés » entre collègues lorrains : comment prendre soin d’eux, comment les valoriser et les motiver et comment gérer aussi leur côté « empêcheur de tourner en rond ». J’ai tenté de faire la synthèse des meilleurs conseils reçus et testés. Un grand merci à mes collègues de Lorraine, j’espère n'avoir pas trop déformé leurs pensées.

1. Voir le potentiel


Avant tout, il s’agit de voir le potentiel et de s’en réjouir. Surtout de s’en réjouir... J’ai vu trop de personnes y voir un problème.

J’ai apporté beaucoup de soins pastoraux pour que nos « membres » apprécient de voir arriver ces « nouveaux », parce qu’ils vivaient comme un drame d’être incapables de connaître tout le monde dans leur Église. Ils avaient surtout besoin d’être accompagnés pour « faire le deuil » des amitiés passées et faire place à de nouvelles. Il s’agit surtout d’écouter et d’aider à mettre des mots sur le ressenti. Il s’agit aussi, en parallèle, de parler de vision d’Église. Certains de nos membres sont très nostalgiques d’une Église petite et familiale, nous devons donc les accompagner vers un changement de mentalité.

J’ai, par exemple, souvent abordé des questions comme :
  • le deuil d’amitiés qui ne pouvaient pas continuer comme avant,
  • les différentes manières d’être en relation ; il est normal de ne pas être ami avec chacun de la même manière ; un accueil chaleureux n’implique pas nécessairement d’offrir à tous ce que l’on offre à nos amis de longue date,
  • la nécessité d’adapter nos cultes et réunions en tenant compte des anciens et des nouveaux ; en aidant à différencier les fondements de l’Église (comme l’accueil et la volonté de faire grandir l’Église) et le style des activités.
Et parfois, certains ont eu de la peine à voir un « nouvel arrivé » prendre des charges qu’on ne leur avait jamais proposées (parfois à tort, mais pas toujours). L’arrivée de nouveaux va nous forcer à prendre soin des « anciennes » histoires. Certains de nos membres ont été oubliés, comme si personne ne les avait vus grandir spirituellement. Et parfois, nous n’avons pas eu la franchise d’expliquer à certains de nos membres pourquoi nous ne les sollicitions pas pour des postes à responsabilité. Les arrivées nous conduisent à reprendre des discussions mal comprises ou inachevées. Ce n’est pas un travail simple, mais c’est un travail porteur de vie. Il m’a si souvent conduit à demander pardon, pour contribuer à redresser des frères et des sœurs blessés par mes maladresses ou celles de mes coéquipiers.

Il est souvent nécessaire de proposer au plus vite un accompagnement à la responsabilité dans l’Église. Nos jeunes, surtout eux, ont besoin d’expérimenter l’Église ; ils apprennent en faisant, en questionnant, en échouant aussi. Si nous voulons qu’ils gardent leur zèle pour servir, il faut leur ouvrir rapidement les portes des responsabilités que nous avons parfois dû gagner nous-mêmes à force d’années de persévérance.

Et pourquoi laisser dormir les dons que Dieu nous confie ?

Il s’agit bien sûr de les accompagner. Il serait fort peu prudent de leur donner carte blanche. Et il est bon de profiter de « l’âge des études » où il apparaît légitime que quelqu’un s’implique pour nous former. Dix ans plus tard, ils seront bien moins « plastiques ». S’ils sont sans doute orgueilleux, idéalistes, maladroits et parfois rebelles, ils sont aussi enseignables et c’est une qualité très précieuse... j’aurais tant voulu la posséder à leur âge.

2. Transmettre la vision de notre Église et de son fonctionnement


Ils arrivent d’une autre Église et/ou de mouvements inter-Églises. Ils se sentent donc étrangers à notre fonctionnement local. Il faut donc leur expliquer ce que nous faisons et surtout pourquoi nous le faisons. Cela implique évidemment d’avoir une idée un peu précise des principes qui dirigent notre Église, et l’honnêteté d’assumer les décalages entre principes et réalité. Je les aiderai ainsi à trouver leurs repères, pour mettre leur créativité au service des autres.

Il me semble qu’avec les plus de trente ans, l’explication des valeurs et de la vision de notre communauté est la chose la plus importante. Nous les aidons à entrer dans un autre monde, en « examinant toutes choses pour retenir ce qui est bon » dans leur ancienne Église et dans la nouvelle. Vous comprenez bien qu’il ne suffit pas de transmettre un règlement intérieur, mais il nous faut patiemment expliquer des choses très terre-à-terre et répondre à des questions parfois déconcertantes. Il nous faudra, par exemple, expliquer pourquoi il ne suffit pas de donner une information pour que les gens viennent à une réunion ou d’expliquer pourquoi il est sage parfois de faire un compromis entre des goûts musicaux opposés.

Pour les plus jeunes, il m’a souvent semblé prioritaire d’expliquer, de manière très pragmatique, pourquoi nous avons fait tel ou tel choix et pourquoi nous n’arrivons pas, parfois, à tout mettre en cohérence. Nous les aidons ainsi à terminer leur adolescence en comprenant qu’il ne suffit pas d’avoir une bonne idée, mais qu’il faut s’impliquer dans un lent cheminement avec des gens de toutes sortes. La réalité nous résiste, nous le savons, et nous avons appris à mettre notre énergie aux bons endroits ; ils doivent l’apprendre aussi, avec notre aide. L’enjeu est de leur apprendre que ce long combat pour la transformation des cœurs est passionnant. Le risque est de les voir perdre leur zèle, devant des difficultés qu’ils n’avaient pas anticipées. Et souvent, la plus grande difficulté est celle d’apprendre que tous les chrétiens n’ont pas le même zèle, ni la même manière de voir les choses qu’eux.

3. Construire une relation de confiance réciproque


Si nous voulons mettre en route quelqu’un, il faut « mouiller le maillot » pour créer une vraie relation... et donc il faut multiplier, dans notre Église, les personnes qui s’engagent dans ces relations.

J’ai observé, parfois, la tentation d’exiger du temps et des preuves de fidélité. Du genre « Viens régulièrement au culte et aux réunions de quartier pour qu’on te connaisse et ensuite on verra ». C’est pour le moins inadapté ; un an est une éternité pour un jeune de vingt ans, et presque aussi long pour tous les autres. Et puis comment puis-je exiger une forte présence dans mes réunions, à quelqu’un qui cumule déjà des responsabilités dans son métier, son Église d’envoi, le para-ecclésiastique et dans notre Église ? Sans compter que j’aimerais l’encourager à passer un minimum de temps avec ses amis à évangéliser. Et que malheureusement, plusieurs de nos réunions sont tellement peu motivantes que je risque de le faire fuir (au mieux) ou de le rendre cynique et passif (au pire).

On pourrait se poser la question : serait-il utile de revenir à la pratique des lettres de recommandation ? Pour être franc, je pense que c’est une très mauvaise idée. Par contre, j’encourage le coup de fil au « collègue ». Nos jeunes apprécient de savoir que leurs référents se connaissent (et souvent ils pensent qu’il y a une communion mystérieuse et directe entre tous les pasteurs du monde), par contre ils sont très allergiques aux procédures et aux « paperasses », évitons-leur au maximum ce genre de contraintes.

Dans plusieurs cas, avec des jeunes et des moins jeunes, j’ai pu expérimenter qu’un coup de téléphone ou deux avait permis d’accélérer l’intégration ou de débloquer un conflit naissant. Je pense particulièrement à de très riches discussions avec un collègue de Lyon. Il m’a aidé à mieux comprendre un de nos nouveaux membres au profil « atypique », tant sur le plan intellectuel que familial. L’un et l’autre sont devenus des amis chers dans ce processus.

Et permettez-moi un tout petit « coup de gueule » : s’il est sage d’attendre de bien connaître quelqu’un pour le reconnaître comme membre officiel, il est, par contre, peu pertinent ou avisé d’attendre qu’il soit membre pour lui confier des responsabilités (pas n’importe lesquelles, ni n’importe comment, évidemment, mais des responsabilités tout de même).

4. Engager selon leurs dons ou remplir les besoins de l’Église ?


Nous demandons à nos chrétiens mûrs de s’engager en fonction de la vision de l’Église et des priorités discernées par le conseil pastoral. Pour nos membres d’Église, ce n’est pas toujours simple, nos Églises sont placées dans la case mentale « loisir » et nos membres veulent avant tout avoir plaisir à s’engager. Puis-je, sans autre forme de procès, exiger des nouveaux qu’ils renoncent à leur envie à cause de « ma » vision d’Église ? Je me pose souvent la question : à son âge, aurais-je accepté cette contrainte ? Il me paraît plus sage de les conduire à s’engager là où leur cœur bat. Il faudra peut-être ensuite réajuster le tir, mais d’abord mettons-les en route.

Trois petits exemples :

Les trois meilleurs prédicateurs que nous avons eus à Vandœuvre (et, croyez-moi, nous avons été richement bénis dans ce domaine) ont déménagé pour des raisons professionnelles. L’un est arrivé dans une petite Église de campagne où on lui a proposé, le deuxième dimanche, d’en prendre la présidence. Le second, dans une grande ville, a attendu quelques années pour qu’on lui propose de prêcher une ou deux fois l’an, après que j’aie plaidé sa cause auprès d’un des anciens. La troisième attend toujours... et écoute patiemment des prédications par des « vieux anciens », sans doute encourageantes, mais souvent un peu légères en contenu. Restera-t-elle encore dans cette communauté et dans l’Église tout court ?

Dans les trois cas, on a imaginé l’engagement des nouveaux en fonction des besoins ressentis dans l’Église, plutôt qu’en fonction des compétences et de l’expérience des personnes qui arrivaient. Ces frères et ces sœurs, qui ont assumé des responsabilités importantes, ont appris à se centrer sur leurs dons, ils sont donc peu enclins à s’engager dans n’importe quoi, juste pour montrer qu’ils sont des bons chrétiens serviables.

Combien de fois ai-je entendu d’un côté « Oui, je connais un tel, mais il n’est pas vraiment intégré dans l’Église, on ne peut pas se fier à lui », et de l’autre « J’ai parlé de mes compétences aux responsables, mais cela ne les a manifestement pas intéressés ». En réalité, il me semble que les deux parties ont probablement tort et raison à la fois : nous devons tous apprendre à mettre de l’eau dans notre vin. Mais je pense que celui qui accueille devrait être celui qui paie le plus grand prix, celui qui nous rejoint a déjà assez à payer avec un déménagement et tout ce que cela implique.

5. On travaille pour nous et pour les autres


Je me considère toujours comme un pasteur-passeur, c’est ainsi que mes formateurs m’ont appris le ministère. Dieu me confie des gens, qui ont souvent reçu beaucoup de la part d’autres serviteurs et je les prépare pour servir dans notre Église pour un temps, et ailleurs pour un autre temps. Le plus important est qu’ils grandissent dans leur capacité à mettre en pratique l’Évangile, dans leur profession, leur environnement et leur Église.

Tout naturellement, ce principe m’a conduit à accompagner des responsables qui n’étaient pas dans notre Église (ou pas seulement). Il est compliqué pour un jeune leader de se compartimenter et de vous parler seulement de ce qui vous concerne. Le grand défi est de parler entre collègues et de se considérer spontanément comme des alliés potentiels en faveur de ce jeune.

À plusieurs reprises nous avons vécu d’excellentes expériences. Par exemple, j’accompagnais un jeune dans le cadre de mon rôle de référent GBU et son pasteur l’accompagnait de son côté sur d’autres pans de sa vie chrétienne. Ou alors, l’un faisait de la relation d’aide, pendant que l’autre le formait comme responsable jeunesse.

Nous avons dû, à plusieurs reprises, affirmer dans nos Églises qu’il était normal que les jeunes choisissent de se réunir dans l’Église la plus proche de leur résidence, même si, par ailleurs, ils avaient commencé à participer à nos cultes. Nous avons dû parfois nous « battre » pour faire admettre à nos membres qu’un de « nos » jeunes préfère telle Église mieux pourvue en jeunes filles que la nôtre (ou inversement).

Il est fort pénible en pastorale de gérer les crises de jalousie pour « vol de jeunes », et surtout très destructeur pour nos jeunes quand ils en deviennent conscients. Nous avons tous dû parfois « écouter patiemment » un collègue nous dicter l’attitude que nous devrions avoir avec « son » jeune. Mais, dans l’essentiel des cas, la collaboration s’est montrée très fructueuse. Nous sommes des passeurs et nous construisons ensemble les leaders de demain.

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