Être enfant de pasteur

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Lors d'une session de l'École Pastorale consacrée à la "famille pastorale", une petite enquête avait été faite sur la manière dont des enfants de pasteurs percevaient le ministère de leur père ainsi que leur propre situation. Un questionnaire avait été adressé à 25 personnes, fils ou filles de pasteur de la Fédération des Églises Évangéliques Baptistes ou de l'Union des Églises Évangéliques Libres. Ces enfants avaient entre 18 et 50 ans, c'est dire que plusieurs générations étaient ainsi concernées. Il y eut 18 réponses. Ces chiffres montrent bien que cette "enquête" est sans aucune prétention scientifique. Elle voulait simplement introduire une réflexion et un travail en commun et elle a fort bien rempli sa mission. Il nous a cependant semblé que ce qui était exprimé à cette occasion était d'un intérêt tel qu'il était bon de le publier pour que les pasteurs et tous les autres lecteurs des Cahiers puissent entendre les remarques que ces "enfants" faisaient bien souvent pour la première fois. Elles peuvent nous faire réfléchir et nous faire grandir en sagesse...

Être enfant de pasteur

1. Questions de méthode

Fallait-il interroger des enfants de pasteur qui avaient tout "envoyé balader", interroger ceux qui ont pris de la distance avec la foi des parents ou se contenter d'échos indirects pour ne pas raviver des blessures ?

En fait, tous ceux qui ont répondu ont adhéré à la foi, sont des chrétiens plus ou moins engagés mais c'est ce qui les rend libres de dire leurs frustrations, leurs attentes déçues, leurs révoltes, ce qu'ils auraient aimer vivre autrement. Quelques uns sont restés conventionnels tout en disant certaines choses et d'autres ont osé franchement. Mais ces enfants de pasteurs, devenus chrétiens à leur tour, sont bien les mieux placés pour vous interpeller, vous conseiller, vous encourager. Ce qu'ils ont dit c'est pour aider les pasteurs d'aujourd'hui à mieux gérer leurs relations avec leurs enfants. Ils le disent sans amertume, et sans jugement.

2. Les exigences du ministère

"Il faut donc que l'évêque ….. dirige bien sa propre maison et qu'il tienne ses enfants dans la soumission et dans une parfaite honnêteté ; car si quelqu'un ne sait pas diriger sa propre maison, comment prendra-t-il soin de l'Église de Dieu ?"(1 Ti 3.4-5)

Même si les pasteurs n'ont jamais verbalisé auprès de leurs enfants cette exigence liée à leur ministère, comment, leurs enfants la vivent-ils ou l'ont-ils vécu ?

Presque tous (15 personnes sur les 18, donc générations passée et actuelle) disent avoir eu conscience qu'ils devaient être un modèle :

  • soit parce que cette exigence a été clairement verbalisée par le père (rarement) ;
  • soit parce qu'il y avait une attente forte chez le père (même si elle perce dans le non-dit, l'amour et la douceur) si bien que la conversion est vécue par l'adolescent ou le jeune comme une libération... parce que : - la pression inavouée du père cesse ; - ce que le jeune faisait, ou ne faisait pas, par obéissance, ou pour faire plaisir au père, devient son plaisir et sa joie ; donc les relations père-enfant changent.

Cette obligation pour l'enfant à être un modèle peut être alimentée par la crainte des parents du "qu'en dira-t-on", crainte d'être mal jugés par les membres de l'Église ou les voisins et cela peut peser sur l'enfant. Il peut au contraire également en jouer (provocation….talon d'Achille à exploiter)

Si l'enfant n'a jamais perçu cette exigence de la part du père, il en a tout de même conscience parce que c'est l'Église qui va le lui demander. Le regard de l'Église sur l'enfant pèse lourd.

Il est pris comme modèle : "regarde la fille du pasteur comme elle est sage, elle ne bouge pas sur sa chaise, elle écoute,… tu devrais faire comme elle" ; il se sent investi d'un devoir. "Je devais être parfaite à cause du regard des autres dans l'Église et pour ne pas éclabousser l'image du père" que cet enfant admirait, le père ne lui ayant bien sûr rien demandé.

Il est jugé "comment toi le fils (la fille) du pasteur tu fais ça ? !" et ce "ça" qui passerait chez un autre ne passe pas pour l'enfant du pasteur. Cela génère alors un sentiment d'écrasement, de culpabilité mais aussi la rébellion ou la provocation.

En conclusion :

"Le métier de pasteur est très public (comme un homme politique) donc les enfants sont dans la ligne de mire… OUI je me sentais tenue d'être un modèle…"

Voici globalement ce qu'ils souhaitent pouvoir dire :

- Ils réclament le droit à être des enfants comme les autres. - Ils ne sont pas une prolongation, une extension du pasteur, des "petits pasteurs". - Enfant de pasteur n'est pas un statut. - L'enfant du pasteur a sa propre identité ; il a un prénom. - Certains ont d'ailleurs peu apprécié le titre de la session : "la famille pastorale" (titre malheureux spontanément et sans doute symptomatiquement donné à la session par les organisateurs) suppose en effet une sorte d'amalgame qui prend la famille comme un tout "pastoral". Ils auraient préféré "la famille du pasteur" : le pasteur (le père), la femme et les enfants (c'est bien la distinction qui a été faite ensuite au cours de la session.)

Il ne s'agit pas d'une critique du père ou de l'Église mais d'une constatation : il existe une demande plus ou moins forte à être un modèle. L'enfant demande à être soulagé de ce poids, en partie seulement, car il sait bien qu'il ne peut pas y échapper complètement. Il a besoin d'être rassuré, aidé. Il ne faut pas que ce soit pour lui une mission impossible

3. La définition du "métier" de pasteur

Pour les enfants, il s'agit "d'une vocation, d'une réponse à un appel, d'une passion dévorante" et cela force au respect et à l'admiration.

MAIS, il s'agit aussi d'un métier qui peut s'exercer sans compter son temps, sans horaires, sans limites, sans cadre défini, en étant, en plus, plombier, jardinier, maçon, déménageur, homme d'entretien… tout ça pour un salaire de misère (sic).

Un métier difficile à expliquer aux copains, dont ils n'étaient pas toujours fiers, ils évitaient d'en parler à l'extérieur. Certains avaient conscience que ce métier trop à part les rendait spéciaux, bizarres aux yeux des copains ou des profs…

Un métier mal payé ; certains ont souffert du manque d'argent, "devant s'habiller avec des vêtements provenant de cartons".

Un métier également qui n'apporte pas un statut social reconnu (sauf en Alsace). Il semble donc indispensable pour le pasteur d'expliquer son métier, de donner des éléments de réponses, de dire à ses enfants pourquoi il a choisi ce métier.

4. La disponibilité et l'écoute des autres

Beaucoup de métiers sont très prenants (restaurateurs, artisans, médecins, cadres,…) et la vie familiale peut en pâtir. L'exercice du ministère pastoral demande une grande disponibilité et une de ses caractéristiques est l'écoute, c'est à dire l'attention à la personne.

Comment un enfant de pasteur supporte-t-il cette obligation de disponibilité et d'écoute (pour les autres…) ?

Les réponses nous adressent une très forte mise en garde contre un ministère pastoral trop imbriqué dans la vie familiale.

Il est fortement souhaité par les enfants que l'on puisse faire une distinction nette entre le ministère pastoral et la vie privée.

Personne cependant ne réclame un rythme de fonctionnaire ou les 35 heures puisque tous reconnaissent que c'est un métier "spécial, à part".

Quelques conseils peuvent être dégagés des réponses reçues :

Que le domicile familial soit bien un domicile et non pas un centre de travail, un QG.

Éviter autant que possible que le bureau pastoral se trouve dans l'appartement familial.

Éviter que le presbytère soit sur le même lieu que l'Église

Éviter les conversations pastorales téléphoniques sur le poste familial (par commodité ou fatigue on choisit la facilité….)

Les enfants entendent et voient des choses qu'ils n'auraient jamais dû voir ou entendre. "C'est surtout entre 8 et 16 ans que les oreilles traînent et que se forgent des jugements parfois durs et irréversibles"

L'intimité familiale est souvent menacée "on n'était pas sûrs de ne pas être dérangés pendant des soirées en famille, des anniversaires…" Peut-être est-il utile aux pasteurs de savoir que les frères et sœurs élaborent entre eux des scénarios pour renvoyer les importuns !

L'enfant en veut à l'étranger qui perturbe la vie de famille mais il en veut aussi à son père.

"Mon père était constamment au travail ; je n'ai passé que trop peu de soirées en famille". Une indisponibilité trop forte à l'égard de la famille n'est-elle pas souvent synonyme de fuite ? Ce qu'on pardonne (mal) à un médecin, comment le pardonner à quelqu'un dont on peut attendre qu'il ait le souci des personnes ?

"J'ai toujours ressenti une responsabilité envers mes parents : ne pas les gêner, ne pas leur prendre trop de temps. Leur ministère intensif a gâché notre relation dans le sens que je me suis senti de trop. Je m'en suis sorti en devenant super indépendant."

Rappelons-nous qu'il ne s'agit que des témoignages de personnes qui se sont converties et cette même personne a dit à la fin son admiration et son respect pour la foi et l'engagement de ses parents. Elle veut elle-même servir le Seigneur avec cette même ferveur .Il s'agit à n'en pas douter d'une manifestation de la grâce de Dieu (!), mais qu'en est-il des autres ? Sur cette question de l'indisponibilité, il est intéressant de constater que, dans une même famille, il peut arriver que certains enfants disent que leur père était trop occupé, qu'il aurait dû être plus disponible, et que les autres disent le contraire.

Habiter sur place, travailler sur place a aussi des avantages :

- présence du père (physique à défaut de la disponibilité) à la maison ;

- repas quotidiens en famille (privilège à ne pas gâcher).

Dans la gestion de l'emploi du temps du pasteur, il est important de bien intégrer qu'il risque d'être très pris dans les moments ou les enfants sont libres (soirées, week-end). On a pu noter une forte demande à ce qu'il y ait des temps bien définis, mis à part pour la famille. Il ne s'agit pas nécessairement d'un jour plein. Il peut être utile de bien délimiter ce temps, de l'annoncer, de ne pas se laisser voler pour rien ce temps mis à part pour les enfants. L'enfant, l'adolescent a besoin de savoir que : "maintenant Papa ne travaille pas ; il est là pour moi et avec moi".

Il est ainsi précieux d'aller au restaurant ou au cinéma avec lui, de prendre des vacances avec ses enfants. Ils ont parlé de ces périodes comme de temps bénis.

Entendons pour terminer ce message : "Prévoir des vacances régulières sans aller au culte et sans voir de chrétiens". Au cours de cette session, un travail semblable a été fait avec les épouses de pasteurs. Il n'est pas parti d'une telle petite enquête, mais de l'exposé de l'une d'entre elle qui a introduit un débat entre les épouses présentes, assez nombreuses et où, pour une fois, il avait été demandé aux pasteurs de rester silencieux… Dans un prochain numéro, nous vous proposerons cet exposé introductif.

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Commentaires

Kasereka Kavis
17 juin 2013, à 16:45
J'encourage le ministère de ce site qui est une bénédiction pour les enfants des pasteurs. Que le Seigneur couronne votre ministère avec beaucoup de succès.
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Amedjikpo
18 mai 2014, à 01:49
Je bénis le Seigneur pour ce ministère consacré au ministère pastoral. Que le Seigneur vous bénisse et élargisse vos champs de réflexion.
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