La discipline et l’amour

Extrait
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Il y a comme un paradoxe du ministère pastoral : le pasteur et les responsables d’Église sont souvent confrontés au fait d’être à la fois à l’écoute et en même temps de devoir agir, voire sanctionner. Sans doute la discipline est-elle nécessaire, mais sans doute aussi peut-elle faire du mal si elle n’est pas bien pratiquée ?

La question de la discipline d’Église ne peut jamais être prise à la légère : c’est un processus délicat nécessitant prière et collégialité. Dans les situations qui se présentent, un pasteur ou responsable doit se mettre à l’écoute avec bienveillance du problème que peut vivre son interlocuteur sur le plan spirituel et moral. Mais l'écoute bienveillante est-elle suffisante ?

Dans cet article, l’auteur réfléchit à la discipline de l’Église sous l’angle de la tradition réformée. Quels en sont les objectifs, quels sont les abus et les limites ? Le mot clé, selon le pasteur Nicolas, demeure l’amour. Cela peut surprendre, puisque l’amour semble opposé aux règles, et aux sanctions. Mais est-ce réellement le cas ?

La discipline et l’amour

Une mère attend au bureau de Poste avec un enfant de cinq ans. L’enfant fait un caprice et ses pleurs importunent les personnes présentes. La mère ne dit rien. Réaction instinctive : une bonne fessée ! (...) Peut-être ? Mais est-ce adéquat ? Cet enfant s’est peut-être couché la veille à 23h ? Peut-être est-il fiévreux ? Peut-être que sa mère le trimbale de bureau en bureau depuis ce matin ? Faut-il commencer par la fessée ? Peut-être, mais pas sûr. Peut-être par un câlin ou un verre d’eau... Et la mère ? Et le père ?

Un couple sympathique d’une cinquantaine d’années nouvellement converti arrive dans l’Église. Zélés, l’homme et la femme sont présents à toutes les réunions, aident pour les repas, participent aux voyages de l’Église, donnent leur témoignage... Au bout de sept à huit ans, suite à un enseignement lors d’un week-end de l’Église, ils découvrent que leur situation n’est pas régulière : ils ne sont pas mariés officiellement. Personne ne leur avait parlé de cela. Ils font part de la situation au pasteur qui en parle aux anciens. Décision du conseil : ils doivent s’abstenir de prendre la Cène jusqu’à ce que le mariage ait lieu, mais aussi se séparer physiquement jusque-là. Je ne sais comment la chose leur a été dite, mais le résultat est que ce couple a quitté l’Église et je ne suis pas sûr qu’il en ait rejoint une autre... Le fait qu’ils aient quitté l’Église signifie-t-il que les anciens ont mal agi ? Pas sûr, mais peut-être.

Ces deux exemples démontrent que la discipline ne peut pas être un moment particulier de l’activité pastorale, un recours en cas de problème ou de crise seulement.
Souvent, quand il y a problème ou crise, c’est déjà trop tard : il n’y a plus qu’à limiter les dégâts et on y arrive difficilement. Voire, on aggrave les choses. Alors, pour ne pas les empirer, on s’abstient en trouvant des excuses.


1.     Discipline ou pastorale ?

a)     Une action continue

En préparant ces études, il m’est apparu que la discipline dans l’Église ne pouvait pas être seulement un moment dans la « pastorale ». À bien des égards, on peut considérer ces deux notions (discipline et action pastorale) comme synonymes. Prier le soir avec ses enfants avant d’éteindre la lumière, est-ce de la discipline ou du pastorat ? Mettre en place un programme catéchétique, cela relève-t-il de la discipline ou du pastorat ? Depuis quand, bibliquement, peut-on dissocier l’instruction de sa mise en pratique ? « Enseignez-leur à observer... » (Mt 28.19-20).
En comparant tour à tour son ministère à celui d’une mère qui prend soin et à celui d’un père qui exhorte, l’apôtre Paul (1 Th 2.5-12) montre que le travail de nature pastorale, s’il ne couvre pas tout ce qui se fait dans l’Église, balaie un champ assez large et complet qui comprend l’instruction, la consolation, l’exhortation et la discipline.
C’est ainsi que l’on peut parler de discipline préventive, de discipline curative, de discipline corrective, de discipline restauratrice. Cela confirme que la discipline commence tôt (au berceau !) et ne s’arrête jamais. Je ne vais pas aborder chacune de ces catégories l’une après l’autre, mais retenir l’idée qu’elles sont dépendantes les unes des autres ; elles sont d’autant plus faciles à exercer qu’elles existent à ces différents échelons, et d’autant plus difficiles s’il y a eu des lacunes, des fractionnements, des interruptions.
Ce qui est dur, c’est la discipline qui surprend ! « Ah, mais je ne savais pas ! Ah, mais on n’a pas fait comme ça jusqu’à maintenant ! Ah, mais pour lui, pour elle, on n’a rien dit ! Ah, mais dans cette Église-là, ou avec ce pasteur-là, on laisse faire... ». Neuf fois sur dix, on a recours trop tard à la discipline, quand le feu a déjà commis des dégâts irréparables.

Je pourrais ainsi résumer mon propos : si la discipline est intégrée à la pratique pastorale régulière de l’Église, on n’aura pas besoin d’user de discipline ; et si on devait le faire, cela se passerait dans des conditions moins difficiles et plus fructueuses.


b)     Le fondement doctrinal

L’action pastorale confiée par Dieu aux anciens ne peut pas être envisagée indépendamment des doctrines. Doctrine, un autre mot mal aimé aujourd’hui, regardé comme contraire à l’amour, à la liberté et même à la foi. On préfère la relation d’aide nourrie de psychologie en vue de l’épanouissement personnel. Faisons de la relation d’aide et pourquoi pas de la psychologie, mais ne délaissons pas les doctrines !
Regardons comment sont construites les lettres de Paul : nous voyons toujours le rappel d’un enseignement fondamental (qui occupe entre un quart et les deux tiers de la lettre selon les cas) suivi des implications pratiques qui lui correspondent. « Ainsi donc, c’est pourquoi, aussi, à cause de cela... ». La maturité du prédicateur se démontre par sa manière d’articuler ces deux registres en évitant le risque de la moralisation. On craint d’aborder les implications pratiques. « Chacun doit voir pour lui-même » dit-on. Il est vrai qu’il n’est pas aisé de savoir quand et comment en venir aux implications. C’est prendre des risques ! C’est une vraie discipline ! C’est là toute la différence entre l’enseignement dans l’Église et l’enseignement dans une école. On comprend pourquoi l’apôtre Paul recommande qu’il y ait peu d’enseignants et pourquoi ils ne doivent pas être jeunes dans la foi. On comprend pourquoi l’apôtre Pierre affirme qu’il n’est pas convenable que ceux qui ont cette charge courent le risque de se disperser, et pourquoi il associe la prière à l’enseignement...


Le pasteur Stuart Olyott indique trois doctrines qui doivent servir de cadre à l’exercice de la discipline :
- La doctrine de la persévérance des saints : un pécheur élu ne peut pas se perdre. Le Père donne à son Fils ceux qui doivent hériter la vie éternelle, et le Fils les garde jusqu’à la fin. Cependant, personne ne peut être considéré comme enfant de Dieu à moins de persévérer dans la foi.
- Dieu a voulu l’Église locale pour aider ses membres à persévérer dans la foi selon Actes 2.42. L’enseignement des apôtres, la communion fraternelle, la fraction du pain et les prières constituent la discipline ordinaire de la vie de l’Église.
- Les ministères agissent par délégation reçue du Seigneur : par des serviteurs humains, le Seigneur lui-même enseigne, visite, exhorte, console, reprend. Toute discipline – comme toute autorité – devrait s’exercer au nom du Christ.

Ces trois principes permettent à la discipline de s’exercer avec une motivation légitime, non pour suspecter ou punir, mais pour aider, avec compassion, humilité, sagesse – avec amour.
Nous constatons de nos jours un engouement pour l’événementiel. Cela devient même une manière programmée d’organiser la vie de l’Église. Il semble que cela corresponde aux attentes de notre époque. C’est aussi, disons-le, une manière de s’affranchir des contraintes de toute discipline. Le propre d’une discipline, c’est d’être exercée de manière continue. Le propre d’une discipline, c’est de ne pas séparer la parole et la pratique, les principes et l’application, et cela dans tous les domaines de la vie. Mais cela va à l’encontre de la notion moderne de liberté, notion nourrie par la mentalité « laïque » qui sépare les domaines. On se heurte là à une forte résistance, consciente ou pas. La discipline distingue entre les domaines, mais ne les sépare jamais.
Pour résumer ce point, je dirais ainsi : pas d’enseignement sans implications(1) ; pas d’application sans enseignement(2).
Les notions bibliques d’intelligence et de foi imposent la meilleure cohérence possible entre un enseignement juste (orthodoxie) et un engagement juste (orthopraxie).

2.     Le but et le cadre de la discipline

 a)     Double objectif

Il me semble important de proposer que le but de la discipline est double : le relèvement du frère ou de la sœur, mais aussi la sainteté du peuple de Dieu.
Je ne sais lequel des deux devrait passer en premier. Peut-être la sainteté du peuple de Dieu, car « nul ne vit pour lui-même ». Chaque membre est important, mais en un sens, le corps prime car c’est le corps de Christ. Dans ce sens, nous avons cette parole de Paul à Timothée : « Je t’écris ces choses afin que tu saches comment il faut se conduire dans la maison de Dieu qui est l’Église du Dieu vivant, la colonne et l’appui de la vérité » (1 Tm 3.15). Les instructions de Paul aux anciens d’Éphèse, dans Actes 20.28ss, vont dans ce sens. Mais aussi dans 1 Corinthiens 12 qui met en avant « l’utilité commune ». Peut-on parler de collectivisme ? Non, car dans le collectivisme, chaque individu n’a que peu de valeur. Mais on pourrait parler de communautarisme, même si ce mot est mal coté dans notre pays. Le but, c’est l’édification – qui a toujours un sens communautaire dans l’Écriture (Ep 4.11-16), la stature du Christ réalisée par la communauté chrétienne.

Ainsi, dans l’exercice de la discipline, chacun aura en vue non seulement ce qui concerne sa propre vie, mais aussi l’incidence sur la vie du corps tout entier. Romains, chapitre 14, le montre clairement. C’est là encore une marque de la maturité d’une Église. Mais ce même chapitre fait apparaître que le corps tout entier doit montrer des égards vis-à-vis du plus petit de ses membres, « car si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui » (1 Co 12.26).

En fait, la discipline – et c’est pour cela que ceux qui en ont la charge doivent être éprouvés – nécessite tout à la fois la prise en compte de la communauté tout entière et celle de chaque membre dans sa singularité.

Relever le frère ou la sœur en difficulté exige de l’humilité. Sachant que des erreurs seront immanquablement commises, mieux vaut se tromper en étant trop indulgent que trop peu. Cf. le risque de scandaliser un petit qui croit, d’éteindre le lumignon qui fume, de briser le roseau cassé. Cela exige du discernement. On n’applique pas la même mesure, devant deux fautes identiques, selon qu’il s’agit d’un jeune chrétien ou de quelqu’un d’instruit dans la foi, selon qu’il s’agit de quelqu’un qui a des doutes ou d’un hérétique convaincu. Cf. Jude 23. En fait, il faut tenir compte de beaucoup de paramètres, du contexte,... Non pas par favoritisme, mais pour gagner ce frère-là !

Telle personne réagira fortement à une parole douce ; telle autre aura besoin de paroles sévères pour devenir attentive... La volonté d’aider se démontrera quand la réintégration sera immédiate après que celui qui a été repris se sera humilié et corrigé. Le corps de Christ fait accueil au pécheur repentant aussi rapidement que le Christ lui-même (2 Co 2.6-8). Cf. le père du fils prodigue.

b)    L’absence de discipline

L’absence de discipline est un mensonge : elle laisse supposer que les lois prescrites par Dieu peuvent être transgressées sans dommage. Chacun comprend qu’en physique ou en chimie la rigueur est nécessaire, mais dans le domaine spirituel ou moral... Le diable ment à ce sujet : « Vous ne mourrez pas ».
Or, la parole de Dieu est claire, et si la patience de Dieu suspend parfois les conséquences de l’iniquité, ces conséquences ne peuvent pas être niées longtemps. Il apparaît aussi que si le peuple de Dieu jouit de promesses excellentes, il doit aussi entendre des avertissements solennels : en un sens, il sera jugé plus sévèrement (1 Pi 4.17).
Beaucoup de responsables d’Églises sont tentés de croire que la discipline va nuire à la croissance de l’Église. « Déjà que nous sommes peu nombreux, si on court le risque de perdre cette personne... ». Ils oublient qu’une personne qui mérite d’être reprise et qui ne l’est pas est un obstacle à la croissance de l’Église. D’autres viendraient peut-être, qui en sont empêchés... (Cf. Ac 16.5).

c)    La contagion (1 Co 5.6-7)

On peut réellement parler de cercle vicieux et de cercle vertueux. Il s’agit aussi tout simplement du piège de l’habitude : ce qui paraissait impensable devient normal si personne ne dit rien. La confession de foi de Westminster (1643-1649) dit : « Les censures ecclésiales sont nécessaires pour corriger et ramener les frères coupables et prévenir d’autres de commettre les mêmes fautes... » (article XXX, par. 3).
La discipline corrective est donc aussi préventive. Si une expérience négative (absence ou excès de discipline) produit de mauvais fruits dans la communauté, la gestion sérieuse et sage de la discipline en porte d’excellents. C’est la tâche spécifique des anciens d’être à même de rechercher le bien de chaque personne et le bien de l’ensemble de la communauté. Cette double aptitude est sans doute un critère important pour discerner la vocation pastorale. La règle du corps a pour effet que la vie de chaque membre (y compris dans les choses cachées) affecte le corps entier, positivement ou négativement. « Un peu de levain... » dit l’apôtre. « Le péché se couche à la porte » (Gn 4.7), « le diable rôde comme un lion » (1 Pi 5.8) ; sommes-nous prêts à « résister jusqu’au sang » ? (Hé 12.4).

Nous n’imaginons pas les combats que mènent nos propres frères et sœurs dans la foi, y compris les responsables, dans leur marche chrétienne. Cela touche tous les domaines ; nous pouvons penser notamment aux relations entre garçons et filles, hommes et femmes, mais pas seulement. Comment expliquer, sinon par l’effet de contagion, que des jeunes gens vivant ensemble avant le mariage puissent (en toute bonne foi ?) dire qu’ils ne savaient pas que cela relevait de l’impudicité ? Il est évident que la responsabilité est partagée.

d)    La prédication

Il est entendu que la prédication est un moyen de grâce pour la sanctification du peuple de Dieu. Nous oublions qu’elle est aussi fort dépendante, qu’on le veuille ou pas, de ce que vit déjà l’assemblée. L’assemblée « fait » la prédication autant que l’inverse... beaucoup de chrétiens ne sont pas conscients de cela. S’ils l’étaient, cela constituerait une motivation importante pour eux. Ce qui est vrai pour la prédication l’est également pour l’action pastorale ordinaire, notamment dans les visites. Si « tout le monde le fait », qu’y a-t-il encore à dire ? Par contre, dans une communauté saine, le pécheur se trouve isolé et fortement incité à partir ou à corriger son attitude (1 Co 14.24-25).

2.       Les abus et les lacunes de la discipline

a)       Le champ de la discipline biblique

...

1. Mt 7.21,24 ; Jc 1.22 ; 1 Jn 2.6.

2. Ac 17.11 ; 1 Co 2.10-15 ; 15.2. Les Frères de la vie commune, aux Pays-Bas au XVème siècle, préconisaient de ne jamais étudier l'Écriture autrement que dans une perspective pastorale, pratique. Les Réformateurs sont héritiers de cette discipline-là. Mais c'était déjà la vision des apôtres et celle des prophètes avant eux !

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