Le pasteur, un salarié comme les autres ?

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« Tu ne muselleras pas le bœuf qui foule le grain ».

Un pasteur est-il un « ouvrier » comme les autres ? Quel type de travailleur est-il ? Son statut administratif est-il en contradiction avec son statut spirituel ? Quel rapport entretient-il avec son employeur ? D’ailleurs, qui est son employeur ? Ces questions, terre-à-terre et « chaud-bouillantes » pour bien des Églises et bien des pasteurs, sont plus que jamais nécessaires à poser, tant la confusion perdure. Oui, il faut oser réfléchir et prendre à bras le corps ces questions d’argent, de statut, d’autorité, de fonctions et de charges, tant elles sont sources d’incompréhension, de malaises, voire de conflits dans les Églises. Les pages qui suivent sont autant de pistes, fruits d’une longue expérience pastorale et de riches réflexions, qui aideront pasteurs, conseils d’Églises et communautés à réfléchir et dialoguer ensemble.

Le pasteur, un salarié comme les autres ?

Deux fois cette parole de Deutéronome 25 est citée dans le Nouveau Testament. En suivant l’ordre du canon, une première fois au chapitre 9 de la 1ère lettre aux Corinthiens, où Paul élargit le sens de ce commandement et, par une herméneutique un peu déconcertante, affirme le principe de la légitimité des ministères rémunérés par l'assemblée. Que lui n'ait point voulu bénéficier de ce régime, ne retire rien à sa légitimité. Nous la trouvons également citée en 1 Timothée 5.18, à propos des Anciens (les « pasteurs » d'aujourd'hui) dont l'Apôtre précise que ceux d'entre eux qui président bien et qui se donnent de la peine dans leur enseignement méritent un double honneur. Bien des exégètes proposent de comprendre ce double « honneur » comme un double « salaire ».

Aux temps apostoliques un lien honorable est donc clairement posé entre l’exercice d'un ministère et une rétribution. Pour autant la triade « vocation, ministère, rétribution » n’est pas toujours facile à penser et à vivre. Quoiqu’il faille se réjouir que devienne rare l’ancienne expression attachée aux pasteurs comme « ceux qui vivent par la foi », signifiant certainement ceux qui « vivent avec pas grand-chose » ou, plus honorable, ceux qui ont choisi une vie « économiquement modeste », que l’Église soit le lieu qui pourvoit aux besoins économiques demeure une écharde dans la chair du ministère. Dans un système sans solidarité entre les assemblées, où la rémunération dépend exclusivement de la communauté locale, pour combien de pasteurs la pauvreté économique permanente de l’assemblée ne représente-t-elle pas, dans la durée, une inquiétude sous-jacente au regard de leurs responsabilités familiales, suscitant parfois une forme pernicieuse d’un sentiment de culpabilité par leur « manque de foi » ou par un soupçon sur la solidarité de la fraternité ? Quoique nous connaissions les efforts de beaucoup et le souci véritable de nombreux conseils pour offrir à leur pasteur une sécurité, il n’est cependant pas si rare que des assemblées confrontées à des difficultés budgétaires envisagent la réduction du salaire pastoral, comme si c’était la fameuse « variable d’ajustement ».

Reconsidérer le rapport « employeur-employé »

En conséquence d’une société devenue procédurière et recherchant en permanence une sécurité contractuelle, on voit apparaître depuis quelques années dans les Églises un rapport « employeur-employé » qui ne peut pas être sans incidence sur l’esprit du ministère.

Quelque soit notre théologie du ministère, il n’est pas inutile de considérer les pratiques accompagnants le service des lévites et des prêtres en Israël (cf. Nombres 18). Deux remarques me paraissent utiles :

- En Nombres 18.6, d'une part, les Lévites demeurent des « frères » qui à la fois ont été « pris » par l'Éternel et « donnés » à l'Éternel. (cf. 3.9 et 8.16). N'y a t-il pas là comme l'embryon d'une théologie de la vocation : être à la fois « pris » et « donné » ? Ces Lévites à la fois pris au milieu d'Israël par l'Éternel et à lui donnés, finalement sont donnés par l'Éternel à l'assemblée d'Israël. Il y a là comme un triple mouvement. Le Lévite est appelé par Dieu ; considéré comme un don qu'Israël fait à Dieu pour le servir, et enfin est reçu par Israël comme un don de Dieu. 

- Les prêtres et les lévites ne sont pas rémunérés directement. Leur « salaire » est une retombée des offrandes, dîmes et sacrifices faites à Dieu. Ils ne sont donc pas des « salariés » de l'assemblée, mais au bénéfice de la générosité de celle-ci envers son Dieu, celui-ci se montrant généreux envers ceux qu'il a donné à son peuple.

Quand il est question d'argent, le danger n'est jamais loin. L'argent est un puissant générateur de pouvoir et de contrôle des autres pour qui le possède ; il peut être aussi parfois un générateur d'inquiétude pour ceux qui dépendent de donateurs. C’est que dans notre société toutes les dimensions de la vie quotidienne sont monétisées et que penser un tout petit peu l’avenir suppose une certaine régularité et stabilité des ressources. Dans ce contexte nous voulons faire quelques propositions quant à la relation Église-pasteur et les incidences possibles du salaire sur cette relation.

La réglementation

Toute transaction financière doit se conformer à une réglementation précise. L’administration installe donc entre l'association et le pasteur un rapport d'employeur à salarié. L'un et l'autre ayant des droits et la possibilité de les faire valoir en justice. Toutefois, jusqu'à ce jour, les tribunaux de Prud'homme se déclarent souvent incompétents pour trancher dans les litiges entre associations cultuelles et pasteurs-employés. Ils semblent percevoir que cette relation ne se laisse pas réduire à ce binôme classique « employeur-employé ».

Fiscalement le pasteur est un salarié ordinaire, mais quant au droit du travail il est plutôt reconnu en dehors des cadres établis. Être pasteur ne correspond pas à l'exécution d'un certain nombre de tâches, mais est considéré comme un état. C’est pourquoi le licenciement d’un pasteur ne peut intervenir que pour des fautes graves incompatibles avec son état et non, par exemple, pour une insatisfaction quant à son travail. C’est d’ailleurs pourquoi le pasteur ne bénéficie pas de la possibilité des allocations ASSEDIC, n’y contribuant pas car étant sensé ne pas pouvoir être au chômage. Pourquoi ? Parce qu’on “est” pasteur 24h/24 & 7j/7. Cela ne signifie pas que le pasteur sera actif 168h par semaine, mais qu'il est en permanence « pasteur » même lors de longues vacances. Être pasteur 7j/7 et 24h/24 dit assez justement un principe de grande disponibilité et le souci permanent que représente la communauté. 

L’Église-association et l’Église-communion

Les conseillers des Églises sont-ils conscients de l’incidence des exigences administratives et juridiques et de leur propre vécu professionnel, sur leur représentation mentale et donc sur leur vécu de réalités qui précisément ne se réduisent pas à être des entités juridiques ? Quel rapport y-a-t-il entre l'association 1905, légalement employeur, et l'Église, localement communauté des disciples du Christ ? Proposition : l'association n'est pas l'Église ! L'association est la représentation – l’entité juridique – d'une Église particulière auprès des autorités. L'association existe à la façon dont elle existe par la décision du législateur. On devient membre de l'association par inscription de son nom sur la liste des membres avec l'accord de l'assemblée générale, alors que l'on est membre de la communauté fraternelle par l'écoute commune de la Parole, par la Cène régulièrement partagée, par la joie et les larmes, par le baptême, par la reconnaissance de facto d'une fraternité éprouvée. Ainsi dans nombre (toutes ?) de nos Églises, il y a des personnes totalement engagées qui, pour de multiples raisons, ne sont pas membres de l’association loi 1905. Est-il juste de dire que nous sommes membres de l'Eglise de …, parce que nous sommes membres de l'association cultuelle ? Oui. Toutefois l'inverse n'est pas systématiquement vrai ! Localement l'Église-communion déborde souvent et heureusement l'Église-institution. En vérité, l'association cultuelle est en fait une Assemblée Générale ayant une autorité légale en tout ce que la loi fixe. Certes il est sain que le différentiel entre « l'institution » et la « communion » ne soit pas trop important, mais réduire notre théologie et notre pratique de l’Église à l'association, c'est avoir une ecclésiologie et au-delà une théologie des ministères, non selon l’Évangile en communion, mais selon le législateur, oubliant que là aussi le risque est que la lettre tue. Ainsi, du point de vue de l’institution le pasteur peut être considéré comme un employé, mais du point de vue de la communion ce rapport de pouvoir ne peut être.

Le pasteur, un salarié ?

Notre propos n'est pas de bouleverser inutilement le jeu du langage et de la réalité. Chaque communauté vit, bien ou mal, dans ses statuts déposés. Ces statuts sont indispensables au regard de notre humanité si prompte à se quereller. Mais l’écho de multiples conflits récents justifie de reposer la question fondamentale du statut du pasteur et de l'autorité dont il dépend. Le pasteur est-il un salarié et l'Église son employeur ? Pour ma part, je réponds « non ». Nul ne nie qu’il soit un salarié au regard du fisc étant employé d'une entité que le législateur comprend : une association. Il est donc salarié de l'association en tant que structure articulant une communion à la législation du pays. Mais il n'est pas « salarié » de la fraternité. J'utilise ici le terme de « salarié » dans sa dimension de rapport d'autorité entre celui qui paye et celui qui est payé et de rapport d'obéissance, d’obligations exprimant un différentiel de hiérarchie, c’est à dire dans le sens qui risque de dominer quand le conflit s’envenimera.

Selon Éphésiens 3, les ministères sont des « dons » que Christ fait à son Église pour la conduire vers une foi mûre. Un « don » du Christ peut-il se réduire à être un « salarié » ? Une Église se « paye »-t-elle un permanent ? Je ne prône pas ici un pasteur électron libre, n'en faisant qu'à sa tête. Être pasteur suppose d’être vraiment à l'écoute de ceux dont on se veut humblement le serviteur. Mais le fait d'être payé par l'association cultuelle ne justifie jamais « en soi » une autorité de celle-ci sur celui qui, en Christ, est son serviteur. Dans la communauté chrétienne l'argent ne doit jamais devenir un pouvoir sur les autres. Cesser de donner son offrande parce que l'on est en désaccord avec le pasteur dénote de l'immaturité spirituelle. Dans la logique d’Éphésiens 3, on pourrait dire qu’au don-ministère que Dieu fait à son Église, celle-ci répond par ses dons-offrandes permettant au ministre de vivre dans le temps présent.

Le temps de travail, le cahier des charges et le serviteur libre

J'ai été plusieurs fois témoin de conversations entre de jeunes pasteurs qui essayaient de penser honnêtement leur temps de travail effectif. Ces discussions en elles-mêmes reflétaient déjà une préoccupation marquée par le discours social. Certains se proposaient de servir sur la base du temps légal de travail (35h) en y ajoutant ce qu'il est légitime d'attendre de tout croyant soucieux de servir le Seigneur de façon généreuse ; d'autres se demandaient, sérieusement, si le temps consacré à la prière était du temps de travail ou encore si l’activité lors du culte pouvait être considéré comme un temps de travail(1) ! Ces arithmétiques m'attristent tant je sens ces frères dans le ministère s'engager dans une impasse parce que l'esprit qui gère les relations dans la société a pris le pas sur l'Esprit de l'Évangile. Qui plus est la disponibilité d'un pasteur varie constamment. Autre est-il quand il est jeune papa ou jeune maman ; autre est-il, quand il ou elle a plusieurs enfants ; autre est-il encore quand les enfants sont adolescents, et autre encore quand ils ne sont plus à la maison ; autre encore quand l'âge venant l'énergie doucement s'étiole... Un ministère évolue avec l’âge et l’expérience. Les Églises ont-elles conscience que, pour une part, les pasteurs deviennent ce qu’elles en font ?

Si ton Église exige de toi un cahier des charges et que tu consens à y répondre, au titre de mon expérience du ministère, il me semble que la base horaire d'un professeur d'université serait un repère assez juste. Une part essentielle du ministère pastoral ne se laisse pas facilement enfermer dans des lignes d'agenda. Il y a les temps d’actions (l’animation d’un groupe biblique, la prédication, les visites, les groupes catéchétiques, de préparation au baptême, au mariage etc.) et les temps de préparation, car chaque action suppose une préparation, une réflexion, une formation, des lectures, de la méditation, de la prière.

Les jeunes générations pastorales sont, paraît-il, friandes de « cahier des charges » ; des Églises ne jurent que par la signature de contrat de travail – le seul que j'ai eu en main m'a donné des frissons dans le dos, le signataire a tenu 18 mois ! Je crains que cette attente d'un cahier des charges résulte profondément d'une angoisse face à la liberté proposée au pasteur et à la difficulté à rendre compte de cette activité « sacramentelle(2) ». Pour ma part, je plaide depuis longtemps pour que nous travaillions à penser le pasteur comme un « serviteur libre ». Il est indiscutablement un serviteur, inséparablement serviteur de l’Évangile et serviteur de ses frères. Un serviteur attentif ; attentif à la fraîche liberté de l’Évangile, et attentif aux besoins de ses frères. Libre en ce que son service n’est pas une contrainte imposée, mais un don qu’il fait constamment de lui-même.

Après un cours sur la prédication pastorale, un étudiant me posa un jour la question : « Finalement qu'est-ce que c'est qu'un pasteur ? » Spontanément ma réponse fut : « Un pasteur est quelqu'un qui a du temps disponible ». Plusieurs années plus tard, je maintiens ma réponse. La disponibilité est qualité essentielle d'un ministère, quoiqu'elle ne s'associe pas naturellement à la notion de cahier des charges ! Bien sûr le temps disponible n'est pas du temps libre. Le temps disponible est profondément une attitude d'esprit ; une attitude relationnelle. 

D’ailleurs, qu’est-ce que les Églises attendent de leurs pasteurs ? Je crois pouvoir répondre qu’elles attendent de lui quelque chose qu’elles ne penseront pas à lui demander. Elles attendent que leur pasteur représente pour elle une sécurité. Que dans sa foi, dans sa personnalité, dans sa compétence théologique, dans son vécu relationnel, dans la vérité de sa personne, il y ait le potentiel pour accompagner l’Église dans son témoignage, dans l’évolution de sa foi, pour la garder à la fois fidèle à son histoire et capable d’innovation. Elles n’attendent pas un pasteur ayant tous les dons, mais un pasteur qui sera solide et apaisant dans les tempêtes.

Viser la professionnalisation du pastorat ?

Si par « professionnalisation » on entend un service tendant vers des compétences, je m'en réjouis. Je suis convaincu que le pasteur dans le temps présent doit être d'un haut niveau de compétence pour toutes les sciences de la théologie. Les Églises recherchant un pasteur compétent doivent alors lui donner les moyens et l'encouragement d'une formation permanente, ce qui signifie clairement aussi inclure dans leur budget les moyens financiers dont il aura besoin (les vrais livres de théologie et les bons commentaires sont hors d'atteinte pour un pasteur ordinaire). Mais, si par « professionnalisation » on entend inscrire le pasteur dans un rapport employeur-employé, je crains qu'on introduise un état d'esprit peu compatible avec celui du service de l'Évangile ; cet Évangile dont les récits insistent à montrer Jésus œuvrant pour le bien au jour du sabbat et envoyant par ailleurs ses disciples se reposer.

Salariat et confiance

Entré dans le ministère pastoral en 1978, je me souviens avoir entendu dire à plusieurs reprises que le « salaire » du pasteur n’était pas la rétribution de son travail(3), mais une compensation du fait qu’entièrement consacré à l’Évangile et à l’assemblée, celui-ci ne pouvait pas subvenir à ses propres besoins. Avec Paul nous devons convenir qu’il n’y pas d’empêchement à être salarié dans le ministère. Toutefois, connaissant la capacité puissante et insidieuse de Mamon à pourrir les relations humaines, il est sage de faire preuve d’une grande attention et sensibilité avant de réduire le ministère à un salariat. Un dialogue constant est indispensable entre un conseil et le pasteur ; un dialogue fait de petits échanges, d’attentions réciproques, de tout ce qui permet à des personnalités différentes de comprendre les attentes et les sensibilités. Il faut aussi de temps à autres une interrogation ouverte plus fondamentale sur l’orientation du ministère, les besoins profonds de la communauté. Mais cela est une toute autre sagesse que la réduction à une seule logique professionnelle. Pour être généreux d’eux-mêmes, les pasteurs ont besoin de la confiance de l’assemblée, eux dont la vocation est d’encourager à la confiance.

1. Surprenant peut être, mais je garantie l’authenticité de ces remarques !

2. J'utilise volontairement ce terme redouté afin d'exprimer que la grâce de Dieu se manifeste envers son Église par notre service de serviteur faible, au delà de notre activité.

3. Pas très élevé aujourd’hui, les salaires pastoraux, alors particulièrement bas, auraient été une rétribution marquant bien peu d’estime !

Richard Gelin est pasteur de l’Église Baptiste de l’Avenue du Maine (Paris).

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Commentaires

michanse
07 mai 2014, à 18:41
Bonsoir!

Un pasteur salarié de l'assoc. dite "1905" peut-il faire partie du bureau ou CA?
D'avance, merci!
Bien fraternellement.
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Administrateur des C.e.p.
08 mai 2014, à 11:21
Bonjour,

Oui, rien dans la loi ne s'oppose au fait qu'un pasteur puisse être membre d'un conseil d'église (le terme CA est plus souvent employé pour des associations autres que cultuelles).
Par contre, la sagesse invite à ce que le pasteur n'en soit pas le trésorier alors qu'il est rémunéré par l'association cultuelle, ou plus simplement par la communauté. Mais un grand nombre d'église de par leur tradition et leurs statuts intègre immédiatement le pasteur dans le conseil en tant que membre, et parfois peut en être le président quand les statuts le définisse ainsi.
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