Paul, le berger L’approche pastorale à partir de la première épître aux Corinthiens

Extrait
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Délivré à l’occasion de la retraite de rentrée 2015 de la Faculté Jean Calvin, l’enseignement qui suit nous conduit dans les pas de Paul, le pasteur. Nous découvrons toute la finesse et le caractère éminemment pratique, voire pragmatique, de son approche pastorale à travers cette première lettre qu’il adressa à cette jeune communauté de Corinthe qu’il avait fondée et pour laquelle il continuait de nourrir un profond souci pastoral. Il aborde toutes les questions qui traversent notre pratique pastorale : éthique sexuelle, mariage, pratiques culturelles, question des dons spirituels, aspects doctrinaux… en évitant tout à la fois les pièges du légalisme et du moralisme. Paul reste ferme sur le fond tout en ouvrant un espace d’écoute et de discussion. Chemin faisant, il fait évoluer son interlocuteur en le conduisant dans une perspective où c’est le Christ qui est au centre et non plus nous-mêmes.

Paul, le berger L’approche pastorale à partir de la première épître aux Corinthiens

On connaît Paul, l’apôtre des non-Juifs, le missionnaire qui a évangélisé plusieurs régions de l’Empire romain, mais on connaît moins le berger qu’il a été. Pourtant à côté de son activité missionnaire, Paul a aussi été un pasteur. En effet, il ne s’est pas contenté d’évangéliser ou d’implanter des Églises, il a aussi assuré le suivi des Églises qu’il a implantées de plusieurs manières.

C’est ainsi qu’après son premier voyage missionnaire au cours duquel plusieurs communautés ont vu le jour en Asie Mineure, Paul propose à Barnabas de « retourner visiter les frères dans toutes les villes où ils ont annoncé la Parole du Seigneur pour voir où ils en sont » (Ac 15.36). C’est une préoccupation éminemment pastorale et l’on voit que c’est bien Paul qui prend ici l’initiative, et non Barnabas. On sait que Paul partira finalement avec Silas en raison du conflit qui l’opposera à Barnabas au sujet de Jean-Marc.

Quand il ne peut pas se rendre lui-même sur place, parce qu’il est retenu par d’autres activités ou encore emprisonné pour sa foi, Paul édifie et encourage les chrétiens par ses lettres. Ce qui est une autre manière d’exprimer sa préoccupation pastorale.

Enfin, pour assurer le suivi des chrétiens dont il a la charge, l’apôtre envoie aussi ses collaborateurs, dont Timothée. C’est cet esprit d’équipe qui lui a permis d’élargir à ce point son ministère(1). Dans tous les cas, Paul cherche à faire des disciples conformément à l’ordre de Jésus, et non pas seulement à évangéliser.

Cette approche pastorale est bien présente dans tous ses écrits, notamment dans les lettres pastorales où l’apôtre donne des conseils à Timothée et Tite quant à l’exercice du ministère. Mais c’est la première épître aux Corinthiens qui retiendra notre attention. Pourquoi ? D’abord parce que c’est une Église que Paul connaît bien pour l’avoir lui-même fondée. Ensuite, parce que dans cette épître l’apôtre réagit à une situation locale précise. Mais surtout parce qu’il répond à des questions que lui posent les chrétiens de Corinthe. Il doit donc faire preuve de discernement tout en restant fidèle aux fondements de l’Évangile qu’il a lui-même posés, ce qui est en soi une démarche très pastorale. Notons que 1 Corinthiens n’est pas la première lettre que Paul écrit à cette communauté puisqu’en 1 Corinthiens 5.9, il fait référence à une précédente lettre. Suite à cette première lettre, aujourd’hui perdue, les Corinthiens ont voulu interroger l’apôtre sur plusieurs points(2). Paul y répond à partir du chapitre 7. C’est la raison pour laquelle l’épître ne se présente pas sous la forme d’un traité de théologie avec un plan bien précis, comme c’est le cas pour l’épître aux Romains.

Il ne faut pas pour autant en déduire l’absence d’une profonde réflexion théologique. 1 Corinthiens exprime seulement mieux que d’autres la manière dont l’apôtre traite les questions de la vie d’une communauté. Elle rend compte de la pratique pastorale de l’apôtre confronté à des questions sensibles. Dans son commentaire, Robert Somerville écrit au sujet de cette épître :

« Nous y voyons comment l’apôtre Paul traite des questions pratiques qui se posent dans la vie d’une communauté chrétienne en se référant à Jésus-Christ et à son Évangile et non en prescrivant un code de conduite morale ou en élaborant une philosophie(3). »

Ce que Paul cherche à faire tout au long de sa lettre, c’est appliquer la doctrine de la croix qui lui est si chère à la réalité concrète de la vie de l’Église. L’apôtre Paul recentre l’attention de la communauté de Corinthe autour du repère de la croix, qu’elle a tendance à négliger.

Avant d’en venir à l’approche pastorale de Paul, arrêtons-nous un instant sur la situation de l’Église de Corinthe. C’est important, car Paul cherche à appliquer le message de l’Évangile dans le contexte spécifique d’une communauté, et son approche pastorale en dépend. Aujourd’hui encore, l’approche pastorale devra tenir compte du contexte dans lequel s’exerce le ministère pastoral, sans pour autant faire de concession sur le fond du message. C’est là où l’apôtre a beaucoup à nous apprendre.

Situation de l’Église de Corinthe au moment où Paul écrit

Une Église en crise

L’Église de Corinthe traverse une crise au moment où Paul lui écrit. Comme souvent, les motifs sous-jacents à une crise sont multiples :

  • Dans 1 Co 4.8, Paul cherche à corriger une conception erronée qui avait cours à Corinthe, conception selon laquelle certains pensaient être déjà en pleine possession des biens à venir. Le ton est ironique :

« Dès à présent vous êtes rassasiés, déjà vous voilà riches ! Vous avez commencé à régner sans nous ! Comme je voudrais que vous soyez effectivement en train de régner, pour que nous soyons rois avec vous ! »

Dans les versets qui suivent, il démontre qu’en ce qui le concerne, le temps de la gloire n’est pas encore arrivé, bien au contraire(4). Paul dénonce ici la présomption des Corinthiens, alors qu’au verset précédent, il venait de leur rappeler que tout est grâce et qu’on ne peut pas se glorifier de ce que nous avons puisque tout nous est donné.

  • Les versets 14 à 21 du même chapitre 4, nous apprennent que la crise d’identité de la communauté de Corinthe provient aussi du rapport au père fondateur qu’est Paul et par voie de conséquence du rapport à l’autorité. Paul se voit donc obligé de rappeler que c’est lui leur père spirituel, lui qui les a engendrés dans la foi et qui les invite maintenant à suivre son exemple (15-16).

Une communauté influencée par le contexte corinthien

Au premier siècle, la société de Corinthe était comme obsédée par la recherche du statut. L’autopromotion était devenue une forme d’art. La vie des gens était orientée par des questions d’honneur et de honte. L’Église de Corinthe a bien du mal à se défaire de cette mentalité. Dans un tel contexte, la prédication de la croix, du dépouillement et de l’humilité ne pouvait que déranger :

  • Cette culture de l’autopromotion se manifeste ouvertement dans les partis qui divisaient la communauté : « moi, je suis pour Paul », « moi pour Apollos », « moi pour Céphas » « et moi pour le Christ »(5)) (1.12). C’était une coutume courante dans la société corinthienne de l’époque de se placer sous le patronage de telle ou telle divinité (les thiases). Les chrétiens reproduisent ce fonctionnement au sein de l’Église. Mais au-delà des apôtres dont ils se revendiquent, ils ne font que se mettre en avant eux-mêmes. Car c’est bien l’attitude égocentrique, le « moi je suis », qui pose problème, pas les apôtres dont les différents partis se réclament. Pour contrecarrer cette mentalité, Paul n’aura de cesse de rappeler que notre vrai statut se trouve en Christ et non pas dans nos propres aspirations.

  • L’influence de la pensée grecque qui manifeste un mépris du corps et de la matière se fait aussi sentir dans la communauté de Corinthe qui a bien du mal à concevoir la pertinence du corps dans le projet rédempteur de Dieu. C’est ainsi que certains fréquentent des prostituées (6.12-20), puisque ce qu’on fait avec son corps n’a aucune importance, alors que d’autres rejettent toute relation, y compris avec leur conjoint, parce que le corps est perçu comme mauvais (7.1). Dans sa réponse à la fin du chapitre 6, Paul se réfère à l’Évangile de la résurrection (6.14) qui s’oppose radicalement au dualisme grec selon lequel ce qui est matériel est méprisable alors que ce qui est spirituel est bon(6)). Et au début du chapitre 7, il rappelle toute la place de la sexualité dans le projet du mariage tel que Dieu l’a voulu dans son projet créateur.

Une communauté spirituellement immature

S’il fallait résumer le mal dont souffre l’Église de Corinthe, ce serait ...

1. On compte 66 collaborateurs, dont 11 femmes.

2. C’est sans doute Stéphanas, Fortunatus et Achaïcus qui sont chargés de présenter à Paul ces questions ainsi que la réponse de Paul (16.17). La formule qui introduit les chapitres 7, 8, 12 et 16 montre que Paul répond à des questions qui lui sont posées.

3. Robert Somerville, La première épître de Paul aux Corinthiens, tome 1, Vaux-sur-Seine, Édifac, 2001, p. 25.

4. Voir versets 9 à 13, surtout v. 10.

5. Il pourrait s’agir de personnes excédées par les divisions qui se refusent à entrer dans ce processus clanique, mais qui forment malgré eux un parti. Ce parti présente aussi le risque de passer pour des super-spirituels qui jugent les autres. C’est l’orgueil spirituel qui guette ce dernier groupe car il se présente en opposition aux autres groupes, alors que Paul souhaite que tous les groupes regardent au Christ. Ainsi ce qu’ils revendiquent est juste, mais l’esprit dans lequel il le revendique ne l’est pas. « Leur tort n’est pas de dire qu’ils appartiennent au Christ mais de se comporter comme si Christ leur appartenait » (Barclay

6. « Ici Paul rompt absolument avec le dualisme corps/âme si traditionnel à la pensée grecque. Le corps n’est pas une chose que j’utilise, car je suis un corps, et la manière dont je suis ce corps n’est pas indifférente » (Éric Fuchs, Le désir et la tendresse, Genève, Labor et Fides, 1979, p. 48

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