Spécificité de la relation pastorale

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Il y a aujourd’hui de nombreuses manières de concevoir ce que la relation pastorale peut avoir de spécifique, particulièrement dans son aspect d’accompagnement personnel. Les théologies diverses suscitent des approches différentes du ministère. Le texte qui suit a d’abord été présenté lors d’une session de l’Ecole Pastorale consacrée au "ministère du pasteur". Il essaie de poser certaines bases et ne fait qu’ouvrir des pistes sur lesquelles les Cahiers reviendront.

Spécificité de la relation pastorale

Le pasteur est appelé à vivre de nombreuses relations tant au sein de la communauté dont il a la charge qu’en dehors. Une dimension essentielle est celle de l’accompagnement, de la relation d’aide, de la cure d’âme. Chaque pasteur vit cette dimension à sa manière, selon son tempérament, les références qui sont les siennes et la formation qu’il a eue ou, bien souvent, qu’il n’a pas eue. Nous voudrions essayer de cerner, de manière sans doute un peu schématique, ce que cette relation peut avoir de spécifique par rapport par exemple à celle du psychologue ou du médecin.

Les trois grands aspects de la relation

Le pasteur vient dans la relation avec son image. C’est aussi vrai pour lui que pour son interlocuteur. On ne vient pas rencontrer le pasteur exactement comme on va voir un psychologue (sauf, parfois, si ce dernier est chrétien).

Que cherche-t-on ?

D’abord un pasteur, un homme d’Eglise, "un homme de Dieu". Il y a donc, au moins implicitement une relation à l’Evangile, à Dieu dans sa révélation. Le pasteur est aussi perçu comme un homme de la Bible.

Ensuite, quelqu’un qui nous écoute, quelqu’un à qui on peut parler, un frère qui peut comprendre et peut-être aider. Quelqu’un qui dit "je" et "nous".

Enfin, venir rencontrer un pasteur, c’est encore accepter, même confusément, que toute cette relation se passe devant Dieu. La prière sera attendue d’une manière ou d’une autre. C’est-à-dire qu’à terme au moins, la relation avec la troisième personne de ce dialogue cessera d’être dans le registre du "il" de la révélation pour entrer dans celui du "tu" de la relation vraie.

Pour résumer, les trois aspects essentiels tournent sans doute autour de l’écoute, de la référence à l’Evangile comme Bonne Nouvelle et à la révélation de Dieu et enfin autour de la prière comme relation continuée ou rétablie avec Dieu.

Ce sont ces trois aspects que nous allons explorer dans la suite de ce travail.

Enfin, souvenons-nous que le pasteur entre en dialogue avec l’autre dans une attitude de prière. C’est toute la dimension trinitaire de Dieu qui est impliquée pour lui, dans un entretien.

Il se présente avec un frère ou une soeur devant Dieu comme devant le Père aimant et attentif que l’on peut approcher avec une entière confiance.

L’image du Christ incarné, comme révélation de Dieu et horizon de toute vision de l’homme demeure toujours à l’arrière plan des échanges.

Enfin, c’est la conscience de la présence du Saint-Esprit qui lui permet de rencontrer l’autre les mains vides et sans compétence technique particulière. Il compte sur lui pour aiguiser son discernement et inspirer ses paroles comme son attitude, même s’il sait que l’expérience n’est pas inutile.

Il y a plusieurs aspects à cette écoute.

L'écoute fraternelle

Cela veut dire que nous sommes ensemble devant Dieu comme des frères. Le pasteur n’est pas un thérapeute qui arriverait dans la rencontre avec une technique ou un pouvoir qui lui donnerait sa sécurité. La relation est, d’une certaine manière, plus proche de l’amitié que de la thérapie. Cela n’empêche pas que l’amitié peut aussi être thérapeutique.

Attention, cependant, dans ce domaine à l’illusion du pouvoir, au rêve de la toute puissance pastorale qui ne fait parfois que reprendre et s’approprier les fantasmes de celui qui s’attend à trouver dans le pasteur le magicien qui va trouver, miraculeusement et sans qu’aucun effort ne soit demandé au consultant, la solution à des problèmes jusque là insolubles. Il est important de se souvenir de la mise en garde de Jésus : “ ne vous faites pas appeler maîtres, car pour vous il n’y a qu’un seul maître et vous êtes tous frères. Ne donnez pas non plus à quelqu’un ici-bas le titre de père, car pour vous il n’y a qu’un seul père, le Père céleste. Ne vous faites pas non plus appeler chefs car un seul est votre chef : le Christ ” (Mt 23. 8-10).

Le fondement de cette attitude, c’est l’amour pour la personne que nous rencontrons. L’écoute est avant tout un accueil de celui ou celle qui vient nous trouver. Ou vers laquelle nous allons. Car c’est aussi une des spécificités pastorales que d’aller à la rencontre de l’autre, de provoquer la rencontre. On retrouve ici toute la pratique de la visite systématique des paroissiens.

Nous nous comportons à son égard comme nous souhaitons que l’on se comporte au nôtre dans de semblables circonstances. Nous lui offrons notre temps, notre attention car l’amour est de reconnaître l’autre comme une personne, un frère ou une sœur qui exprime un besoin ou au service duquel nous nous plaçons. Il y a donc toute une dimension de réciprocité. En aidant celui ou celle qui vient nous voir à avancer, nous recevons nous-mêmes dans notre cheminement devant Dieu. Il est important de le reconnaître pour plusieurs raisons. D’abord parce que c’est la réalité effectivement expérimentée. Mais aussi parce que sinon, nous serions ainsi placés dans une position de supériorité qui susciterait une dette de la part de celui qui vient. C’est pour éviter cela que les psychanalystes se font payer cher. Le moyen n’est guère applicable à la situation pastorale, mais le souci de ne pas générer de dette l’est.

Il faut remarquer que l’écoute est différente du silence. Elle peut même parfois nécessiter notre parole pour aider la parole de l’autre. Il y a comme une avance de la parole pour libérer notre interlocuteur. Il ne s’agit pas encore d’une réponse, mais d’une facilitation de l’expression de l’autre.

Le premier objectif est de comprendre l’autre. On peut parler d’empathie. Essayer d’entrer dans la réalité de l’autre, telle qu’il la perçoit et l’exprime. Commencer par la disponibilité la plus totale possible pour chercher à comprendre comme du dedans le ressenti de celui qui vient nous le partager. Cela n’implique aucune garantie de réalité objective. Peut-être l’autre a-t-il un regard troublé par bien des choses qui l’éloignent de la réalité. Encore faut-il commencer par cette écoute bienveillante et “ non-jugeante ” sans pour autant suspendre complètement notre capacité de réflexion.

Un autre aspect est ce que certains appellent l’attention flottante. Il ne s’agit plus seulement d’écouter ce que l’autre veut dire, mais d’entendre ce qu’il dit sans toujours le vouloir. L’important est ce qui se dit, même et surtout malgré la volonté consciente du consultant. Aussi importante est l’écoute de ce que cela me dit, de ce que le récit évoque en moi . C’est ainsi que l’on peut réagir comme de l’intérieur devant une situation, parfois très loin de ce que la personne attend. L’expérience personnelle, humaine en général comme spirituelle, favorise une telle approche. Mais encore faut-il que cet écho en nous demeure sans cesse révisable et s’enracine avant tout dans le récit qui nous a été fait. Le danger sinon, serait de n’entendre que soi et de faire la sourde oreille à l’autre.

Le réel importe mais il est multiple. Il y a la réalité extérieure à la personne et la réalité du vécu personnel. Les deux ont leur importance. A oublier l’un ou l’autre, on s’expose à rester suspendu à un récit qui interprète la réalité ou à rester extérieur à ce que l’autre ressent et donc souffre.

Enfin, dans ce temps d’attention, nous sommes actifs. L’écoute de l’autre n’est pas une fin en soi. Nous sommes pour l’autre un interlocuteur véritable dans un dialogue. Il peut être utile de commencer par se taire et parfois pour longtemps, mais une parole de notre part est non seulement possible mais attendue. Elle pourra reprendre certains aspects du récit, poser des questions pour éclairer ce qui a été dit, pour souligner ou faire prendre conscience de tel ou tel aspect que l’interlocuteur n’a pas semblé remarquer.

Il est nécessaire également de dire, avec mesure et prudence, ce que l’on ressent à l’écoute du récit, renvoyer quelque chose de ce qui a été transmis, quelque chose de ce qui a pu être évoqué en nous. Mais cette parole sera toujours à la première personne. Ce qui sera dit ne figera pas l’autre dans ce qu’il serait, mais exprimera toujours ce que je ressens. Nous lui parlerons de nous, de notre réception du témoignage qu’il nous a donné. C’est en parlant de nous que nous pourrons librement et de manière utile lui parler de lui. C’est dans cette dimension que le contexte commun qui est celui du récit biblique prend tout son sens.

Un entretien devant la Parole

Si c’est un pasteur que l’on vient trouver, c’est que d’une manière ou d’une autre, on s’attend à ce que cet entretien soit à la lumière de la Parole de Dieu. Qu’est-ce que cela veut dire ? On a trop souvent utilisé des versets bibliques comme des armes ou des instruments pour ne pas se méfier de cette forme “ d’instrumentalisation ”de l’Ecriture. Celle-ci devient alors un réservoir de versets et il est probable que chacun peut y trouver ce dont il a besoin et ce qu’il a envie de transmettre.

Il faut garder présent à la conscience que nous ne sommes pas là pour dire à l’autre ce qu’il faut faire, ressentir ou penser. Cela ne lui servirait probablement à rien et souvent, il le sait déjà. Le seul problème est de l’aider à progresser dans la mise en oeuvre de ce qu’il sait déjà souvent être juste, ou de reconnaître ce qu’il sait déjà sans en avoir toujours conscience. La Parole peut être entendue dans deux sens qui ont l’un comme l’autre leur place.

Le premier sens serait celui de l’Evangile, ce message central de la révélation, la Bonne Nouvelle de la grâce de Dieu en Jésus-Christ. Il reste en toile de fond de tout entretien et sans doute est-ce en grande partie à cause de lui que l’on est venu vous voir plutôt qu’un professionnel de la santé ou de la relation d’aide laïque. Tout tourne bien souvent autour du péché et de la grâce. Aider à prendre conscience que tel comportement problématique relève du péché peut être libérateur, car tout péché peut être pardonné. Encore faut-il s’être gardé de toute culpabilisation et que le chemin ait été suffisamment parcouru pour que la conviction de péché s’impose d’elle-même et non par la seule parole du pasteur. Pour des choses simples, il peut arriver dans cette perspective que l’entretien prenne ainsi la forme d’une confession. Le pasteur est ici un frère témoin de la confession d’un compagnon de route comme de la promesse et de la certitude du pardon.

Plus largement, il s’agit également de l’Ecriture tout entière, cet immense récit qui peuple notre imaginaire collectif de chrétiens et qui fonde nos communautés comme éléments d’une histoire. Ce qui nous arrive peut fréquemment trouver un écho, une correspondance dans tel ou tel récit, la vie de tel personnage biblique. Le rôle du pasteur est ici d’évoquer, sans souligner nécessairement les traits, le récit que le consultant peut habiter. Les correspondances n’auront de force et de fécondité que si elles sont trouvées par la personne elle-même ou en tout cas, si elle peut se les approprier. Nous ne sommes pas dans la prédication ou l’étude biblique, mais dans le partage d’un héritage commun et de références qui nous structurent les uns et les autres. Une connaissance vaste et sans cesse renouvelée du récit biblique dans son ampleur est ici un apport précieux qui permettra de faire avancer la réflexion intérieure de l’interlocuteur, les situations et les personnages servant de points d’appui non culpabilisants pour des prises de conscience. Lorsqu’il n’y a pas de faute particulière à confesser - et c’est fréquemment le cas - cette attitude permet de faire jouer pleinement aux témoignages bibliques leur rôle de modèles et d’inspirateurs pour la vie des chrétiens à partir desquels, et parfois en lutte avec lesquels nous sommes appelés à nous construire sous la direction de l’Esprit.

La place de la prière

Dans cette évocation des récits bibliques, Dieu est présent. Mais il l’est surtout dans le récit lui-même et c’est cette approche narrative qui peut permettre à l’autre de comprendre certains aspects de sa situation. Mais il est nécessaire que la relation devienne à un moment une relation devant Dieu. Il est la troisième personne toujours présente dans nos entretiens. Vouloir le souligner tout de suite n’est pas toujours possible. Certaines personnes ont besoin de cheminer un certain temps avant de pouvoir envisager la possibilité de la prière. Pour d’autres, cette dimension va au contraire de soi. Il faudra discerner si cette prière est possible, sous quelle forme et si elle ne recouvre pas des attentes ambiguës. Certaines personnes attendent de la prière du pasteur l’effet magique qui les dispensera du travail personnel nécessaire. Que la prière du pasteur soit nécessaire pour encadrer, encourager la leur, voire y suppléer pour un temps, cela est possible, mais à condition de garder à l’esprit que ce n’est qu’un passage peut-être utile, mais où il serait dangereux de s’installer.

Le silence devant Dieu peut parfois être proposé pour aider une personne à discerner ce que Dieu veut pour elle. Demander à Dieu ce qu’il attend de nous et surtout que nous puissions progresser dans un regard juste sur nous-mêmes. Puis entrer dans le silence attentif et disponible. On pourra ensuite noter ce qui vient. Cette confiance nous fera parfois prendre conscience de choses évidentes mais que nous n’avions pas encore perçues. La question de savoir si cela nous est révélé par Dieu ou si nous accédons à une certaine compréhension de manière naturelle ne se pose pas véritablement. Si notre prière et notre attente sont sincères, la manière dont Dieu nous fait avancer importe peu. L’essentiel est la certitude que nous approfondissons la connaissance de nous-mêmes devant Dieu. Cette manière de se placer avec l’autre devant Dieu et à son écoute peut permettre au consultant de percevoir lui-même des aspects qui, dits par nous, prendraient une autre dimension.

Elle peut prendre des formes extrêmement variées : confession, interrogation, requête, révolte même. Tout peut être bon et utile en son temps. Le pasteur est là comme support, mais c’est la prière de la personne qui compte, même si parfois n’en étant pas capable, elle se repose pour un temps sur la prière et la foi du pasteur.

Les aspects décrits plus haut sont ce que la relation pastorale peut avoir de spécifique. Le pasteur vient lui aussi à cette rencontre avec ses connaissances, ses propres repères, l’image qu’il se fait de lui-même. Et tout cela est nécessaire pour qu’il puisse entrer dans la relation avec confiance. Il doit surtout avoir conscience de ses limites, de ce qu’il ne sait pas et de ce qu’il n’est pas. Devant une situation psychiatrique ou un problème psychologique sérieux, il n’est pas armé et doit être attentif à ne pas s’engager trop profondément dans une situation qu’il ne pourrait pas maîtriser. Bien sûr, le Seigneur peut accomplir des miracles et guérir des malades en réponse à la prière. Mais il n’est pas dit que cela se passe systématiquement. Et surtout pas que les difficultés de vie se résolvent habituellement autrement que par un cheminement personnel plus ou moins long, mais indispensable.

L’aspect qui relève spécifiquement de la relation pastorale, c’est l’accompagnement de personnes qui veulent avancer sur un chemin spirituel ou qui ont des difficultés à dépasser. Le chemin du pasteur demeure celui que le Christ a ouvert et montré et dans lequel l’Esprit veut nous guider. L’homme étant un tout, qu’au passage des problèmes psychologiques puissent être résolus est possible et même relativement fréquent, mais ce n’est pas cela qui est le but. Il est ainsi utile de savoir ce que l’on est capable de faire pour ne pas être paralysé, mais aussi jusqu’où nous pouvons aller pour ne pas donner de fausses espérances et surtout pour éviter de jouer avec le feu de connaissances psychologiques mal digérées. Que l’oeuvre de l’Esprit puisse parfois déborder finalement nos compétences, ce sera l’oeuvre de la grâce. Mais elle demeure inattendue quoique espérée.

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