Junia et ses amies La femme et le ministère dans le Nouveau Testament à la lumière de Romains 16

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La révélation biblique met en avant de nombreuses femmes ayant servi Dieu de manière extraordinaire. Si certaines sont familières d’autres sont assez méconnues. L’article qui suit est extrait d’une conférence donnée le 9 juillet 2014 lors d’une session de la Commission pour la doctrine et l’unité, de l’Assemblée de l’Alliance Baptiste Mondiale, à Ismir (Turquie). Valérie Duval-Poujol y aborde la question des ministères féminins dans l’Église à travers Romains 16. Un texte que la tradition et les traducteurs ont souvent malmené.

Junia et ses amies La femme et le ministère dans le Nouveau Testament à la lumière de Romains 16

I.    Les femmes de Romains 16


Paul écrit l’épître aux Romains de Corinthe vers 56-58. Certains auteurs affirment que le chapitre 16 lui appartenait dès l’origine, d’autres plus contestés l’estiment ajouté ultérieurement. Notre analyse se concentre sur les femmes qu’il salue, car ce texte est crucial pour mieux comprendre leur place dans les communautés chrétiennes primitives et l’étroite collaboration que Paul entretient avec elles.
Parmi les 26 personnes qu’il salue, environ un tiers (huit précisément) sont de sexe féminin. Nous parlerons de Phoebé, Prisca et Junia, mais l’apôtre cite aussi Marie, Tryphène et Tryphose, Persis(1), Julie, la sœur de Nérée et la mère de Rufus(2).

II.    Phoebé


« Je vous recommande Phoebé, notre sœur (adelphē), ministre (diakonos) de l'Église de Cenchrées. Accueillez-la dans le Seigneur d’une manière digne des saints, aidez-la en toute affaire où elle aurait besoin de vous. Car elle a été une protectrice (prostatis) pour bien des gens et pour moi-même ». (Rm 16.1-2, TOB)

Ce qui étonne d’abord dans la présentation de Phoebé(3), c’est que Paul ne l’introduit pas par le nom de son mari ou de son fils ou par son lieu d’origine comme c’est le cas pour d’autres femmes de la Bible. Par exemple : Marie, femme de Clopas (Jn 19.25) ; la mère des fils de Zébédée (Mt 20.20) ; Marie de Magdala (Lc 8.2). Il la distingue, la met en valeur pour deux motifs : elle est diakonos et prostatis, deux mots grecs dont la diversité de traduction dans les Bibles modernes est stupéfiante. Selon les versions, pour le premier terme, elle a été « servante » (Darby), « diaconesse » (Bible de Jérusalem, Segond), « au service de l’Église » (Français courant), « qui exerce son ministère » (Semeur) ou « ministre » (TOB). Et pour le second terme, Paul saluerait « l’aide » qu’elle lui a apportée (Français courant, Darby, Segond), sans plus de précision ou le fait qu’elle a été sa « protectrice » (BJ et TOB).

Examinons ces deux termes, difficiles à traduire car le premier a un sens assez large, et le second n’est présent qu’ici dans le Nouveau Testament, ce qui produit une combinaison unique.

1.    Phoebé est appelée diakonos de l’Église de Cenchrées, un port influent près de Corinthe. Elle est la seule femme du Nouveau Testament identifiée par ce terme le plus souvent masculin, qui décrit par exemple Paul, Timothée, Apollos, Tychique, Épaphras, Archippe. Le Christ lui aussi est désigné comme diakonos (Rm 15.8 ; Gal 2.17).

L’exacte définition du terme dans le Nouveau Testament est débattue et nous n’explorerons pas ici ses trente occurrences(4). Toutefois certaines évidences doivent être rappelées :

-    Il ne faut pas confondre son usage dans le Nouveau Testament avec la fonction officielle de « diaconesse », qui n’apparaît dans l’histoire de l’Église qu’à partir des 3ème et 4ème siècles, lorsque l’Église est placée sous domination patriarcale et crée cette sous-catégorie de ministère pour les femmes qu’elle ne veut pas ordonner prêtres.

-    Dans le Nouveau Testament, diakonos n’est pas défini clairement et couvre plusieurs contextes. Dans la plupart des cas, il se réfère à un ministre de la parole. Ainsi Paul s’applique régulièrement le terme à lui-même comme apôtre du véritable Évangile (1 Co 3.5 ; 2 Co 3.6 ; 6,4 ; 11,3 ; Ép 3.7 ; Col 1.23-25) et l’utilise pour ses collaborateurs (Ép 6.21 ; Col 1.7 ; 4.7 ; 1 Th 3.2 ; 1 Tim 4.6). Le mot désigne aussi un « intermédiaire », « agent », « émissaire ». Pour Paul, le diakonos est quelqu’un qui prêche l’Évangile et par-là même sert de porte-parole de Dieu. Ce terme s’applique souvent aux collaborateurs de Paul, ce qui pourrait signifier qu’ils partagent le même genre de responsabilité.

Le rôle d’émissaire de Phoebé recoupe deux réalités qui ne sont pas incompatibles :

-    Elle a certainement joué un rôle significatif pour l’annonce de l’Évangile dans les villes de la Corinthie. Le fait qu’elle soit identifiée comme la diakonos de l’Église de Cenchrées suggère sans doute que son ministère est lié à cette dernière.

-    Paul a dû lui confier la mission de porter la lettre qu’il a écrite. Des spécialistes de cette épître comme J. Dunn ou J. Fitzmyer sont convaincus qu’elle est porteuse de cette missive aux chrétiens de Rome. Elle est la seule personne recommandée pour une telle mission dans tout le Nouveau Testament. Paul lui fait suffisamment confiance sur le plan théologique pour la recommander à ses futurs auditeurs afin qu’elle les aide à en comprendre le contenu.

Prenons un peu de recul : nous sommes en train d’évoquer quelqu’un qui est recommandé comme étant capable d’expliquer ce qui va devenir la fameuse épître aux Romains, le grandiose exposé théologique qui inspira Luther dans sa Réforme !

2.    Paul recommande d’aider Phoebé parce qu’elle a été prostatis envers beaucoup et envers lui-même. Personne d’autre ne reçoit cette appellation dans le Nouveau Testament.

Ce titre de prostatis implique du prestige ; c’est la forme féminine de prostatēs, un latinisme décrivant un gouverneur, un bienfaiteur et un patron, quelqu’un qui prend soin des intérêts d’autrui, un défenseur, un gardien. Dans la traduction de la Septante, le mot a le sens de chef, de dirigeant. Josèphe et Philon l’emploient avec le sens de dirigeant, de patron ou même de champion(5). Justin Martyr l’utilise pour décrire une personne présidant la communion (Première Apologie 65, ouvrage datant d’environ 155). Bien plus, le verbe en lien avec ce mot, proistēmi veut dire « exercer une position d’autorité, diriger, gouverner, être à la tête de ». Il est présent dans 1 Thessaloniciens 5.12 où les auditeurs sont encouragés à respecter leurs responsables, « ceux qui vous dirigent dans le Seigneur » et dans Romains 12.8, Paul choisit la forme participiale pour décrire le don de « celui qui préside ». Dans 1 Timothée 5.17, il évoque les responsables de communautés chrétiennes. Ce mot, très fortement lié à la direction, ne saurait en aucun cas être seulement traduit par « aide ».

Ce terme recouvre encore un autre sens. La désignation de Phoebé par Paul comme prostasis l’honore comme « patronnesse ». Il n’est pas possible de détailler...

1. Pour ces quatre femmes, Paul choisit kopiaō « travailler dur », un verbe qui implique un « labeur, pour le bien de l’Évangile ou de la communauté, qui mérite l’honneur ». Susan Mathew, Women in the Greetings of Romans 16.1-16. A study of Mutuality and Women’s Ministry in the Letter to the Romans, Edinburgh, T&T Clark, 2013, p. 109. C’est avec ce verbe que Paul décrit son ministère d’apôtre (1 Co 15.10ss) et il emploie le nom rattaché à ce verbe pour le ministère des conducteurs d’Église (1 Th 5.12), des prédicateurs (1 Ti 5.17).

2. Que veut dire Paul lorsqu’il qualifie la mère de Rufus comme « étant aussi la mienne » (Rm 16.13) ? Certains suggèrent qu’elle le faisait bénéficier de son patronage ou qu’elle l’a accompagné spirituellement, peut-être au début de sa foi chrétienne.

3. Le nom de Phoebé, qui signifie « brillante » indique qu’elle était sans doute d’origine païenne « puisque son nom a des liens avec la mythologie païenne » (Mathew, ibid, p. 66-71). Voir aussi Craig Keener, Paul, Women and wives, Hendrickson, Peabody, MA, 1992, p. 66.

4. Voir Mathew, ibid, p. 66-71. Voir aussi Keener, ibid, p. 238.

5. Mathew, ibid, p. 74.

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