L'Église, ses ministères, les changements sociaux et la structure de la personne. Perspective psychologique

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L'Église, ses ministères, les changements sociaux et la structure de la personne. Perspective psychologique

L’univers et la société

Le monde environnant change lentement, la physionomie de la terre, les reliefs, les climats ou simplement les saisons, de façon si imperceptible que nul ne s’en alarme vraiment. Par contre le phénomène est plus sensible en ce qui concerne les sociétés humaines. Nous ne nous habillons plus comme les anciens Gaulois ou Égyptiens, nous ne voyageons plus comme au Moyen Âge et nous ne mangeons même plus comme nos grands parents qui passaient une bonne partie de leur vie à faire des conserves et des provisions. Nous ne parlons plus latin bien qu’à aucun moment nos aïeux n’aient eu conscience que la langue qu’ils parlaient quotidiennement s’en était progressivement éloignée. Il y a pourtant quelques personnes qui protestent de temps à autre et tentent de prouver la supériorité des usages délaissés.
Les sociétés sont en perpétuelle évolution et pourtant les individus et le groupe social ne manquent pas d’opposer maintes résistances aux changements surtout quand ils semblent imposés de l’extérieur. Les croyants chrétiens n’échappent pas non plus à ce double phénomène. L’extension progressive de la participation des femmes aux ministères de l’Église en est un exemple.
En effet si cette lente évolution des cultures est un fait indiscutable est-elle inéluctable ? Est-elle en elle-même un bien ? Faut-il s’y résigner ou bien la combattre ? Mais alors quelles seraient nos raisons (autres que passionnelles) et éventuellement nos moyens (autres que terroristes) ?
Or l’Évolution n’est jamais une marche assurée vers un progrès garanti et indiscutable. On y décèle bien des tâtonnements. Nombre de réalisations heureuses ont remarquablement amélioré la santé et le confort au moins pour quelques populations privilégiées de la planète. Mais les surprises ne sont pas absentes par exemple avec l’énergie nucléaire ou l’élevage intensif ! Certaines tentatives n’ont pas eu de suite comme le calendrier révolutionnaire. D’autres enfin aboutissent à des impasses voire à des catastrophes comme les régimes totalitaires que nous avons récemment côtoyés… Il semble bien que les changements durables vivent non pas d’enthousiasme et d’idéologies, mais d’indispensables compromis et d’adaptation réfléchie à des réalités inscrites dans la nature complexe et cachée des choses, notamment en ce qui concerne la structure de la personne. Nous en arrivons à évoquer les lois incontournables de la création et du Créateur, qui sont à distinguer des multiples conceptions et essais jalonnant l’histoire des sociétés humaines.

Quelques repères

Les Églises chrétiennes sont inévitablement influencées par la culture ambiante pour la simple raison que ses membres vivent, évoluent dans le siècle. « Ils sont dans le monde ». En revanche, comment, quand et où, peuvent-ils « ne pas en être » ? Questions qui peuvent se formuler autrement : quelles caractéristiques immuables de Dieu, son Église est-elle amenée à représenter sur un mode pratique et visible au sein des mutations culturelles environnantes ? Nous nous approchons là bien sûr des structures mêmes de son fonctionnement et de sa « culture » propre, en particulier de l’ensemble des « ministères ».

Objectifs et Qualification

Ce qu’il peut y avoir de spécifique dans une qualification à ces ministères se ramène à trois principes :
- D’abord les instructions de Mt 20.25-28, concernant les rapports de pouvoir. Jésus, « tête » du corps que constitue cette société nouvelle, y définit de nouvelles relations de pouvoir différentes de celles qui prévalent parmi les peuples environnants. « Quiconque veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur… ».
- Puis la dynamique interne et personnelle des différentes fonctions est assurée par une distribution et une répartition des dons ou « charismes » de l’initiative même de Dieu.
- Enfin toutes les fonctions se fondent et se légitiment d’un attachement profond et éprouvé à la personne même de Jésus. Pour schématiser on pourrait dire que l’apôtre Pierre a reçu son diplôme de « pasteur » sur les bords du lac de Tibériade à la suite d’un examen terminal (oral) simple en apparence, en répondant trois fois à la question insistante « M’aimes-tu ?… ». (Jn 21.15-17). À supposer, bien sûr, que les consignes données à Pierre ( « pais mes brebis, pais mes agneaux, pais mes brebis… ») soient entendues comme généralisables à toutes les situations « pastorales » ultérieures et non limitées à la seule perspective « pénitentielle » réparatrice particulière à Pierre !
Une telle qualification implique une fidélité rigoureuse à tous les enseignements de celui qui mandate, comme le précise l’affirmation de Jésus : « Si quelqu’un m’aime il gardera ma parole », parole qui est aussi celle du Père (Jn 14.23-24). Il est évident qu’il ne s’agit pas d’une Parole nouvelle, mais de la confirmation du projet ancien mis en place dès le commencement. Nous en arrivons au cœur même de ce projet, « mystère caché de tout temps en Dieu » (Ép 3.9) qui est l’achèvement de « l’être » appelé dès le début à devenir conforme à l’image du Créateur. Le projet implique aussi bien les individus que leur « ensemble » (Ép 2.6) formant le « corps de Christ », l’Église.

Croissance et maturité

Mais ce projet prévoit l’indispensable processus de croissance qui conduit de la naissance à la « stature parfaite de Christ » comme bien entendu il prévoit aussi les conditions de sa réalisation. L’apôtre Paul a fort bien aperçu et exposé ce processus continu et nécessaire de croissance. Or la croissance, tant celle de l’individu que celle du « Corps » exige des conditions rigoureuses déjà mises en place dans le projet « créationnel » qui pourvoit l’enfant de deux guides différents, d’un père et d’une mère, évidemment destinés chacun à jouer un rôle spécifique. En l’occurrence la mère et le père se succèdent d’abord, se complètent ensuite, pour répondre en temps voulu aux besoins de l’être en développement. Ils offrent les modèles nécessaires qui mènent à la maturité (façons d’agir, de vivre, de penser et de communiquer).
En quoi la différence sexuée est-elle importante pour le développement de l’être humain (et non plus seulement la conception) comparé aux situations parentales communes à la plupart des espèces animales ?
- La maturité psychologique est le résultat de l’intégration finale harmonieuse des contributions spécifiques offertes par les deux parents aux moments propices à leur assimilation par l’enfant. Elle se traduit par des réponses adaptées et aisées à la réalité.
- Le processus semble évident au tout début de la vie lorsque seule la mère peut fournir le lait et le contact indispensables à la survie du nourrisson. La course au progrès a bien tenté de réduire voire d’annuler les spécificités naturelles des parents en rendant artificiellement interchangeables les rôles. Les effets bénéfiques en matière de maturité restent à démontrer.
Il est vrai aussi que personne ne sait trop en quoi consiste la maturité, concept flou pour une société qui rêve de clones heureux répondant aux critères standardisés d’un bonheur objectif. D’ailleurs les chrétiens dans leur domaine savent-ils mieux ce qu’est la maturité spirituelle ?
Néanmoins la maturité reste l’objectif proposé tant au développement physiologique et psychologique, qu’à la croissance de « l’homme nouveau » ou croissance spirituelle annoncée et apparue en Christ.

Analogies structurales des différents champs de croissance, physique, psychologique et spirituel

Le développement physiologique suit un processus parfaitement canalisé par une inscription dans les gènes. Il exige seulement des conditions de protection et de nourriture convenables qu’assure en général l’environnement.
La croissance psychologique dépend non seulement du développement physiologique en ce qui concerne son support nerveux en particulier, mais il s’y ajoute une activité d’échange de parole avec l’entourage immédiat que constituent d’abord essentiellement le père et la mère. Il s’agit là avec l’humain d’une dimension nouvelle du développement, dont les modalités ne sont plus inscrites dans les gènes de façon rigoureuse en leurs moindres détails comme dans toutes les autres espèces apparues avant l’homme. Désormais chaque individu est associé à son propre développement par les réponses qu’il donne aux messages reçus d’une personne extérieure à lui. Néanmoins pour atteindre leur but, ces nouvelles modalités de développement qui font appel à la relation et au langage, sont également soumises à des lois que la psychologie de l’enfant a permis de préciser. Le rôle dévolu à chacun des parents depuis le début est spécifique et les deux rôles apparaissent strictement répartis dans le temps comme ils pourraient l’être dans le texte d’une pièce de théâtre. Lorsque les lois de ce nouveau genre ne sont pas respectées la maturité n’est pas atteinte. À la place règnent soit le désarroi soit les nombreuses formes de comportements dits pervers (c’est-à-dire déviants par rapport à la « voie » normale) issus des réactions anarchiques inscrites dans la nature (violence, individualisme, toute-puissance, prédominance du plaisir) mais non coordonnées et « liées » par un apprentissage convenable.
Ce qui nous intéresse dans cette analyse, c’est le degré de spécificité des rôles liés au sexe dont la science et plus généralement la pensée moderne n’a peut-être pas encore assez précisément mesuré l’importance. Rôles opposés, en position « dialectique » (selon la perspective hégélienne), c’est-à-dire en quête de dépassement ou de synthèse.
Notons néanmoins un processus commun aux deux aspects du développement, biologique et mental, c’est l’incorporation et le métabolisme (ou assimilation). Dans la sphère psychologique on dira plutôt internalisation ou introjection. Les deux niveaux sont réputés liés par « étayage » (Freud), c’est-à-dire qu’un niveau récent de fonctions, s’appuie sur le précédant.
Ainsi le langage, fonction symbolique, témoigne d’une transposition des expériences du corps au psychique à travers de nombreuses métaphores familières : manger, avaler (le morceau, ...des paroles !), dévorer (…des yeux !), vomir, rejeter, être aveugle (je ne vois pas ce que vous voulez dire !…), être sourd, ( je ne l’entends pas de cette oreille !…) etc., etc.

Et la « nouvelle » créature ?

L’enseignement évangélique nous introduit dans un monde « nouveau » et nous parle d’une créature « nouvelle », d’ailleurs aperçue déjà par les anciens prophètes. Quelles sont les caractéristiques de cet homme nouveau ? Lui aussi passe par un développement. Sa progression se calque sur celle que connaît déjà le précédent, créé à l’image de Dieu.
Né de l’Esprit (Jn 3.5) il connaît aussi une enfance (Ép 4.14) pour atteindre sa maturité (1 P 2.2 et Hé 5.12), sur le modèle de celui qui a été déclaré Fils de Dieu.
L’analogie n’est pas seulement métaphorique et formelle car la même problématique et la même dynamique s’y retrouvent : l’intégration des désirs ou émotions d’une part, et de la Loi d’autre part en vue d’une harmonie finale. Harmonie décrite comme « le fruit de l’Esprit » (Ga 5.22). Le « fruit » indique un inévitable temps de maturation et des conditions propices. Or, le développement spirituel se déroule dans le même contexte humain et avec le même support que le développement psychologique, lui empruntant à la fois les outils et les mécanismes mis en place au commencement, perception (la vue, l’ouïe), identification (être comme…), intériorisation (installation à l’intérieur), rejet, etc.
C’est-à-dire là encore en interaction avec des images « parentales » significatives, (une image de mère et une image de père ?), figurant à nouveau la dialectique de la sensibilité et de la loi, désormais conduite par l’Esprit dont la phase terminale est la perfection (« Soyez parfaits… » - Mt 5.48), version spirituelle de la maturité.
Cette croissance, pas plus que le développement psychologique ne peut être l’effet d’une opération miraculeuse et instantanée, mais exige la longue épreuve de l’expérience et de l’intériorisation (c’est-à-dire installation à l’intérieur) des modèles. Plusieurs textes rappellent ce processus tel que : « Bien qu’il fût Fils, il a appris l’obéissance par les choses qu’il a souffertes » (Hé 5.8). L’ancien schéma de « conditionnement » pavlovien (simple association d’expériences), pas plus que la seule métaphore botanique de la plante ne peuvent être aujourd’hui retenus comme suffisants, car il ne tiennent pas compte des diverses composantes affectives et relationnelles de l’apprentissage. La dynamique de l’expérience reste donc analogue dans les deux cas, l’identification à des modèles et leur intériorisation.
Il est clair que ce mode d’apprentissage n’est pas arbitraire, sa structure et ses exigences sont déjà inscrites dans l’esprit de l’homme par la volonté du Créateur comme un itinéraire à suivre.

Ces incontournables différences, indispensables porteuses de sens

La question se pose alors de façon pratique, quelles modalités faut-il impérativement instaurer ou conserver pour que se réalise ce programme divin ? Plus précisément, dans le développement de « l’homme nouveau en Christ » confié au peuple original et nouveau qu’est l’Église, les personnages différenciés de femme et d’homme ont-ils la même importance que dans les processus de croissance mis en place lors de l’apparition d’Adam ? Sans doute dans le mesure où la progression s’accomplit par identification à des êtres vivants à travers une expérience vivante constante de différentiation. L’identification est un processus plus complexe que la seule imitation car il s’y ajoute un attachement affectif et une appropriation de l’« objet » admiré et désiré. C’est très probablement une des modalités de la transmission de la foi au sein de la famille, au cours des générations.
Il n’existe pas d’autre moyen de représentation que la différence visible irréductible homme femme, défi d’ailleurs sans cesse aussi proposé au couple pour devenir « un » dans une indiscutable diversité du masculin et du féminin…une seule chair… « Qu’ils soient uns !… ». En effet chacun est déjà désigné, équipé et installé pour un rôle spécifique dans le développement mental essentiellement dialectique (toujours au sens hégélien du terme). Il s’agit bien d’un but à atteindre bien laborieusement et non d’un pari gagné à l’avance avec des jeux improvisés ou truqués. Quels peuvent être les jeux truqués ? Ce serait sans doute la négation de la réalité « créationnelle » actuelle qui gommerait les différences (clones spirituels), remplacée par l’illusion d’un monde à venir qui serait déjà là, par le recours à une fausse dialectique du « déjà là » et de « ce qui sera ».
C’est seulement dans l’autre royaume, le royaume céleste, qu’apparemment la différence sexuée perd à la fois son sens et son intérêt fonctionnel (Mt 22.30). En attendant, l’Église, les chrétiens, ont tout à perdre soit à se conformer aux modèles uniformisant du siècle, soit à se prendre déjà pour des anges. « Homme et femme, il les créa… » (Gn 1.27).
Le rappel de ces repères essentiels n’interdit évidemment pas, bien au contraire : 1) différents aménagements du statut actuel des personnes (pasteur), notion purement sociologique, traditionnelle, non intangible, 2) à condition que les rôles essentiels et indispensables à la construction de la personne soient bien à leur place, offrant des modèles authentiques différenciés aux inévitables mécanismes d’identification.
C’est sans doute dans ce sens qu’il faut déchiffrer et comprendre les instructions un peu abruptes de l’apôtre Paul concernant l’autorité, vraisemblablement fonctionnelles et finalistes (1 Tm 2.12), probablement dans son esprit en écho aux injonctions faites au premier couple concernant la place et la distribution des images de désir et de domination (Gn 3.16). Les deux termes du conflit, d’ailleurs présents en chacun, se trouvent ici comme répartis entre les deux partenaires (avec les infinies difficultés à « accorder leurs violons » !), afin de les agir, de les monter, de les nommer et de les comprendre. La maturité est au bout de la partie, harmonie du masculin et du féminin dans la personne… le couple et l’Église. On ne saurait bien entendu reprocher à l’apôtre Paul de ne pas recourir à une argumentation et à un jargon sociologiques ou psychologiques élaborés pour étayer ses affirmations lapidaires, mais accordons lui d’avoir eu (ou reçu… ?) l’intuition du problème et de son enjeu encore lointain : l’achèvement de la personne.
Dans l’hypothèse (très probable) d’une homologie (ou ressemblance) de structures fonctionnelles (ou encore isomorphisme de structures) entre les sphères biologique, psychologique, et spirituelle, surtout psychologique et spirituelle, corroborée par l’usage des métaphores, certains aspects gagneraient à être précisés. Les points suivants s’offrent par exemple à la réflexion :
1. Connotations et définition pratique de la maturité spirituelle à partir de références bibliques.
2. Analogies et différences entre la croissance psychologique (l’âme, psychè, ou « homme naturel ») et spirituelle (pneuma), distinction corroborée si nécessaire par 1 Co 2.11-15. Mécanismes et modèles (les schémas de Hegel, synthèse d’opposés, et de Freud, dynamique du développement) pourraient utilement éclairer le débat.
3. Places respectives de l’enseignement et des modèles dans le développement spirituel
4. Destin de la différenciation sexuée dans le passage du psychologique au spirituel.
En tout cas il paraît impératif pour conduire cette réflexion :
1. d’élaborer une anthropologie (conception de l’homme) plus rigoureuse incluant les données fondatrices de la personne et de la famille (Genèse), dans une perspective plus précise de la croissance et de la maturité (Ép 4.11-16), mises en évidence aujourd’hui.
2. de reconsidérer le statut actuel de « pasteur » apparemment issu à la fois de pressions culturelles et d’une attente collective confuse visant à protéger des divagations individuelles, mais aussi à éluder les responsabilités de chacun (cf. l’antique revendication : « Nous voulons un roi comme les autres… » - 1 S 8.5).
3. de remettre à l’honneur une authentique reconnaissance des « dons », de tous les dons, où chacun puisse être à sa place et servir pour l’édification de chacun et de tous. La femme indispensable modèle et collaboratrice (au sens de 1 Co 3.9), éventuellement porteuse de don (charisme) dûment reconnu par la communauté, pourrait alors sans difficulté trouver sa place.
Se contenter d’organiser l’accession de quelques femmes au Système reviendrait actuellement à pérenniser l’antique recette, souvent de pénurie, de « mettre des pièces au vieux vêtement… ». Qui s’en contenterait ? Il y a sans doute mieux à faire !


N.B. : Pour davantage de précisions concernant les rôles parentaux dans la construction de la personne, voir : J.-L. Richardeau, Père, qui es-tu…? Où es-tu… ? Entends-tu… ? La paternité à la lumière de la Bible Hors-série n°2, Paris, éd. Croire et Servir, 2000, et Paul Tournier (Dr), La mission de la femme, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1979.

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