Foi publique en action : comment réfléchir avec soin, s’engager avec sagesse et voter avec intégrité

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Foi publique en action : comment réfléchir avec soin, s’engager avec sagesse et voter avec intégrité

Miroslav Vol, Ryan McAnnally-Linz

Public faith in action: How to Think Carefully, Engage Wisely, and Vote with Integrity
Grand Rapids, Brazos Press, 2016, 256 pages, 21.99 US$

Foi publique en action : comment réfléchir avec soin, s’engager avec sagesse et voter avec intégrité

Primés à plusieurs reprises pour ses contributions originales en théologie, les ouvrages de Miroslav Volf, fondateur et directeur du Centre Yale pour la foi et la culture, et professeur de théologie systématique à la faculté de théologie de Yale, abordent de façon créative l’importance d’un engagement pertinent de l’Église dans un monde de plus en plus complexe. En effet, mélanger la foi et la politique peut être un exercice difficile, mais Miroslav Volf et Ryan McAnnally-Linz (chercheur associé) ont assemblé un guide utile et concis pour aider les chrétiens à aborder la question de l’engagement chrétien dans la sphère publique.

Issu d’une série de commentaires postés sur Facebook durant la campagne présidentielle de 2012 aux USA, ce livre reprend et poursuit quelques-unes des thématiques abordées dans Une foi publique – Comment les disciples du Christ devraient servir le bien commun (2011). Bien que d’un format différent de ses précédents ouvrages, la même créativité est présente et soutenue par une théologie très inspirée de Moltmann qui fut le mentor de Volf durant ses études à l’université de Tübingen et dont la dédicace lui est adressée.

L’ouvrage est organisé en trois parties : un engagement chrétien dans le débat public ; convictions chrétiennes sur des problématiques de société et enfin un caractère chrétien pour agir d'une manière courageuse mais respectueuse et humble, travaillant pour influencer la société tout en représentant ainsi Christ.

Chaque chapitre est organisé selon une structure identique : une introduction définissant le sujet, suivi par une discussion théologique et biblique, puis une revue des perspectives et problématiques, et enfin de nombreuses références bibliographiques invitant le lecteur à poursuivre la discussion.
Je propose ici de résumer quelques chapitres du livre : tout d’abord les perspectives des auteurs pour un engagement chrétien dans le débat public, puis un exemple de conviction et enfin une vertu ou qualité nécessaire pour un engagement raisonné.

Pour les deux auteurs, il n’y a pas de possibilité d’une « foi privée » : Dieu est présent et agit dans toutes les dimensions du monde. Le terme « royaume » est, en lui-même, un terme politique, un royaume qui est à la fois ici et en devenir, et qui connaîtra son achèvement avec le retour du Christ et le règne de Dieu sur toutes les nations (Ap 21.3). Les auteurs citent Jürgen Moltmann dans Le Dieu crucifié. Pour ce dernier, le chemin de croix de Jésus fut un chemin jonché de conflits avec les responsables religieux et politiques de l’époque qui virent dans son enseignement, son ministère et son existence même, un danger. Un des rôles de l’Église est d’être une « représentation » vivante du Christ – incarnant en quelque sorte Christ – inspirée du même Esprit que celui qui descendit sur Christ (Mt 28.20 ; Jn 15.4 ; Rm 8.1,10-11 ; 2 Co 1.21-22). Christ est le modèle à suivre.

Un des points essentiels dans l’argumentation des auteurs pour un engagement chrétien dans la sphère publique est la notion d’épanouissement. La mission du Christ en établissant le royaume de Dieu était l’épanouissement total – l’abondance – pour tous les êtres humains et toute la création. Cet épanouissement se décline pour les auteurs selon trois dimensions : bien mener sa vie, ce qui passe par le respect et l’amour du prochain ; avoir une bonne vie, ce qui se définit par vivre en paix, enfin se sentir bien, ou dit autrement : être heureux, rempli de joie. On aura reconnu ici certains aspects du fruit de l’Esprit (Ga 5.22) : amour, paix et justice, mais aussi une description du Royaume (Rm 14.17). C’est donc à une vie de respect, de paix et de joie que nous sommes tous appelés.

Si Jésus est notre norme, notre exemple, nous ne pouvons mécaniquement l’imiter. Le contexte public dans lequel nous vivons est, en effet, bien différent de celui des Évangiles et cette différence doit entrer en ligne de compte dans notre engagement politique. Nos sociétés sont désormais organisées en démocraties et non plus en empires ou royaumes. Dans cette forme d’organisation de la vie civile, à qui obéissons-nous ? Quels sont les réels agents pour les changements politiques et sociaux ? Dans une démocratie, c’est l’affaire de tous. Nous vivons ensuite dans un monde complexe où règne bureaucratisation et globalisation et nous devons, avec sagesse, apprécier les limites que ces systèmes imposent, sans pour autant perdre l’espoir dans la puissance de Dieu et dans son activité surprenante à révéler son royaume là où nous ne l’attendons pas. Enfin, ce monde connaît un développement technologique incessant qui impacte, entre autres, des étapes clés de notre existence telle la naissance et la fin de vie. Nous devons discerner comment nous pouvons participer fidèlement à la mission du Christ dans des situations nouvelles et en changement perpétuel.

Ce préambule sur les grandes lignes d’un engagement chrétien donne le cadre dans lequel les auteurs vont ensuite traiter des questions de la vie civile dans une perspective de conviction chrétienne.

Parmi les questions de société abordées dans le livre, on retrouve les habituels sujets : pauvreté, environnement, éducation, mariage et famille, fin de vie, migration, guerre, torture, etc. pour n’en citer que quelques-uns et je voudrais prendre un exemple : celui de la liberté religieuse, un sujet cher à l’identité baptiste.

Les auteurs, après avoir présenté les grandes lignes d’une liberté religieuse dans une définition très proche de celle inscrite dans la Déclaration universelle des droits de l’homme (article 18), rappellent que les ¾ de la population mondiale vivent dans des pays ayant institué des restrictions religieuses. Certains seront peut-être surpris de voir la France citée, entre autres, pour la loi qui interdit de porter des symboles religieux ostentatoires à l’école.

Si les auteurs rappellent que la persécution fait partie du vécu de la foi chrétienne – si tant est que cette persécution est bien liée à la foi et non à la personne elle-même – il est important de continuer à affirmer l’importance de la liberté religieuse – liberté pour les chrétiens et, selon les auteurs, pour toutes les religions. Les auteurs rejettent toute idée d’un état chrétien mais plaident en faveur d’une liberté et d’une égalité religieuse pour tous permettant à chacun de choisir, en toute liberté de conscience, leur mode de vie, avec ou sans pratique religieuse.

Le lecteur est ensuite interpellé sur quelques questions difficiles : comment les principes moraux de liberté de conscience et d’égal respect devraient être institutionnalisés ? Quelle peut être la prise de décision entre « produits concurrents », quand une pratique religieuse entre en conflit avec d’autres biens publics ? Parmi les vertus ou attributs de caractère que nous devons développer, les auteurs citent le courage, l’humilité, la justice, le respect et la compassion. J’ai retenu la compassion qui, comme également l’humilité, semble souvent bien étrangère à la sphère politique.

Le chapitre s’ouvre sur une définition du mot compassion qui est à la fois :

  1. Ressentir de l’amour pour le nécessiteux, le pauvre, la personne en souffrance ;
  2. Réfléchir à notre sens de la compassion fondé sur des jugements et des croyances personnels ;
  3. Agir en cherchant ce que nous pouvons faire pour aider notre prochain.

Le modèle biblique est, bien entendu, celui de Jésus qui eut de la compassion non seulement pour la veuve, l’orphelin, le malade mais aussi pour la foule affamée. Les auteurs nous alertent ensuite sur ce qu’ils appellent des risques de dysfonctionnement : restreindre la compassion aux souffrances de proximité ; mal apprécier la souffrance : être trop sensible ou au contraire trop sévère vis-à-vis de la souffrance d’autrui ; enfin ne pas être compatissant envers tous : il n’y a pas de « malheur mérité ». Jésus nous appelle à une compassion sans jugement (Luc 6.36).

Prendre la décision d’agir dans une situation de compassion peut donc être complexe et requiert une grande dose de sagesse, développer une compassion « consciente », un attribut vital pour une vie publique chrétienne fidèle au Christ.

On l’aura compris à travers ces quelques exemples, cet ouvrage n’est pas un ensemble de réponses toutes faites mais une lecture enrichissante et parfois « provocante », y compris sur un plan théologique, pour quiconque s’intéresse aux questions de société depuis une perspective chrétienne et souhaite pour cela un cadre, voire une méthode. Les auteurs n’arguent pas pour un parti politique chrétien ni une idéologie politico-chrétienne. Il n’est pas non plus question pour eux d’un « Évangile social ». Ils tentent plutôt de définir des grands principes dans lesquels ceux qui sont engagés dans la vie civile pourront trouver des pistes de réflexion.

Bien que le livre soit écrit d'après le contexte sociopolitique et économique des États-Unis, les auteurs ont pris suffisamment de recul dans leur rédaction afin de rendre l’ouvrage pertinent au-delà de ce contexte. De plus, ceux qui ne sont pas nécessairement très intéressés par la vie politique pourront trouver dans la troisième partie du livre des sources de réflexion pour une éthique chrétienne au quotidien. Finalement, signalons un article, une interview ainsi qu’une vidéo de Volf disponibles sur le site Internet mentionné ci-dessous. Ces éléments donneront un complément d’information sur les perspectives de Volf, forcément pertinents en période de grandes élections. Dans la vidéo, certains trouveront peut-être intéressante la référence à Thomas Helwys, un des principaux fondateurs du courant baptiste au XVIIe siècle, emprisonné pour avoir plaidé pour la création d’une société avec une vraie liberté de conscience et de religion… une cause bien d’actualité dans le monde d’aujourd’hui.

http://religionnews.com/2016/10/05/who-should-christians-vote-for-theologian-miroslav-volf-makes-a-surprising-case-for-one-candidate/

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