La laïcité falsifiée

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La laïcité falsifiée

Jean Baubérot

Paris, Éditions La découverte, 2012, 212 p., 17 €.
La laïcité falsifiée

Jean Baubérot est inquiet. Et il nous le fait savoir. Dans un essai enlevé sur son sujet de prédilection(1), il mobilise à la fois ses compétences scientifiques, socio-historiques, mais encore toute son énergie citoyenne pour nous alerter sur le tour que prend la « nouvelle laïcité ». Il nomme l’évolution, funeste à ses yeux, mais nous exhorte dans le même temps, à reprendre l’offensive face à ce qu’il appelle une laïcité UMPénisée. Une dérive des extrêmes qui tend à nous gagner tous. Mais cette nouvelle laïcité, quelle est-elle ?

La « laïcité historique »
versus
la « nouvelle laïcité »

Elle est une laïcité dévoyée, falsifiée. Il l’oppose tout au long de l’ouvrage à la laïcité historique, celle de 1905, dont il aime à rappeler la vocation de liberté pour tous. Un dispositif juridique salutaire visant à défendre pour chacun la liberté de croire et de ne pas croire, et de pouvoir le dire. Ceci dans la diversité des appartenances, obédiences, et autres couleurs philosophiques ou spirituelles. Avec la possibilité de manifester ces couleurs et de les rendre visibles. L’honneur de ce régime de liberté était, au final, de permettre précisément de vivre ensemble avec et par-delà ces différences. Cet apprentissage étant la marque et la condition de la vie démocratique : apprentissage de l’altérité, d’un dialogue paisible et averti, d’une liberté intérieure et partagée.

Dans un mouvement inverse – rétropédalage pénible de l’histoire –, la nouvelle laïcité obéit à une logique de repli identitaire. Elle invite aux racines (plutôt qu’au progrès) et nous engage à la conformité sociale. Travaillant à purger de l’espace visible les comportements et les modes de sociabilité suspects, étrangers. Chacun étant sommé, en effet, de se conformer à un visage républicain fantasmé : celui du bon français de souche, catholique sur les bords, mais pas trop.

Au contraire de la laïcité historique, nous dit l’auteur, la laïcité UMPénisée (pour décrire un durcissement venu du FN, mais largement relayé à partir de 2009 par l’UMP, notamment à l’occasion de son fameux débat sur l’identité nationale), « ne supporte pas la diversité religieuse et discrimine les minorités(2) ». Les questions des signes ostentatoires, du port du voile, des menus dans les cantines, des prières dans les rues, des fêtes religieuses, etc. qui ont défrayé l’actualité en France sont les marqueurs de cette crispation et de cette volonté d’asepsie et de lissage de l’espace public. Un triste révélateur de cette volonté croissante de nous rendre, dans l’espace de la vie sociale, conformes les uns aux autres, identiques. Et la laïcité est servie comme alibi à ce motif identitaire : que ceux qui sont différents, le soient chez eux. Mais dans « l’espace public », on est chez nous.

Baubérot illustre cette volonté de « recolonisation » de l’espace public par l’initiative des apéritifs saucisson-pinard proposés ostensiblement par le Front National Jeunesse, et repris par la suite par l’UMP pour fêter dignement à l’Assemblée nationale la Fête Nationale du 14 juillet. Il y a là méprise sur ce qui doit faire notre vivre ensemble. Et la laïcité ne saurait être offerte en alibi à cette entreprise. La laïcité, ce n’est pas cela.

Partageant l’inquiétude de Baubérot, Michel Bertrand interpellait, dans ce sens, dans un article paru l’année dernière dans Réforme :

« Il y a quelques années avaient déjà été organisées par l’extrême droite des soupes populaires au lard afin d’en exclure délibérément les personnes de confession musulmane. Or voilà que maintenant des responsables politiques, obscurs ou plus célèbres, se prononcent pour l'abandon, dans les cantines scolaires, des repas de substitution prévus notamment pour les enfants juifs ou musulmans qui ne mangent pas de porc. Certains, qui sont maires, sont même passés à l'acte dans leur commune. […] Sans doute ont-ils été sensibles à un sondage récent indiquant qu'un peu plus de la moitié des personnes interrogées se disaient favorables à une telle mesure restrictive. Alors, comme il faut un motif honorable, la laïcité est, une fois encore, mise en avant. On n'en est plus à une instrumentalisation près de cette belle conquête, récupérée par certains à des fins d'exclusion quand elle devrait permettre la meilleure coexistence possible dans le respect de l'autre(3). »

Mais alors, qu’espérer, et comment (ré)agir ? Comment travailler contre cette tendance qui semble agiter le corps social tout entier ?

Des pistes de réflexion pour agir

Mû par cette visée de reprendre l’offensive, l’auteur travaille dans plusieurs directions et explore plusieurs pistes. J’en retiendrai essentiellement une au niveau de la réflexion de fond, dans la mesure où elle irrigue toutes les autres.

L’invitation à ne pas nous lasser de rappeler autour de nous, dans les médias, etc. les finalités essentielles que doit servir la laïcité. Ces finalités sont : la liberté de conscience et l’égalité des droits entre tous. C’est-à-dire le fait de garantir à chaque ressortissant sur le territoire national la même égalité de traitement, quelles que soient ses convictions ou ses appartenances. Garantir la liberté de penser, de circuler, de se vêtir, de vivre à visage découvert et de vivre le culte de son choix, sans que le fait d’appartenir à un groupe ou une religion minoritaire ne fasse de soi un citoyen de seconde zone. Sans être inquiété, marginalisé ou disqualifié d’aucune manière que ce soit par la puissance publique.

Ces deux principes fondamentaux, qui doivent demeurer le marqueur de nos démocraties libérales sont alors utilement servis, en bonne laïcité, par deux moyens (qui ne sont précisément que des moyens) : le principe de séparation de l’Église et de l’État, et la neutralité de la puissance publique.

Cette présentation de la laïcité, rappelant ainsi qu’elle est d’abord un régime de liberté et de défense de toutes les expressions, constitue une remise en perspective salutaire à l’adresse de celles et ceux qui seraient tentés de vouloir marginaliser ou évacuer l’expression de la foi, ou de certains signes de la foi, vers le lieu de l’intime, hors de l’espace public. Surtout si ces expressions ne correspondent pas à ce qui est socialement acceptable. Avec ce questionnement vital qui ne doit pas nous quitter : jusqu’où irons-nous dans cette volonté de gommer les particularités et l’expression de la diversité des lieux de la vie en société ? Souvenons-nous du risque totalitaire.
En tant que protestants, ce souci porté à la défense des libertés des minorités devrait nous mobiliser de manière prioritaire. En raison de notre histoire et de notre propre condition minoritaire certes, mais encore en raison de nos convictions de foi. L’Évangile auquel nous croyons est un message qui nous invite à la liberté et à espérer pour chacun le cadre qui lui permettra de vivre un cheminement de foi authentique et librement partagé. Et cette liberté que nous appelons pour nous-mêmes, nous devons aussi la vouloir pour les autres.

Jean Baubérot consacre, par ailleurs, un chapitre(4) passionnant au contexte médiatico-culturel sur lequel prospère cette nouvelle laïcité. Un système et une culture de masse qu’ils nomment, avec Raffaelle Simone, Le monstre doux. Un monstre qu’il nous invite, non pas à fuir (comment le pourrions-nous… ?), mais à apprivoiser et subvertir de l’intérieur. Ce qui passera par une connaissance fine de ses tentations, de ses logiques et de ses écueils. À côté de ces réflexions sociétales assez décapantes, l’auteur propose toute une série de résolutions concrètes et autres propositions politiques à mettre en œuvre pour contrer l’émergence de cette nouvelle laïcité. Mais je laisserai maintenant le lecteur, dont la curiosité aura été activée par ces quelques lignes, aller à la rencontre de celles-ci. Il en trouvera un grand profit.

Erwan Cloarec

1. Jean Baubérot est professeur émérite de la chaire histoire et laïcité à l’École pratique des hautes études. Ses nombreux ouvrages sur la laïcité font autorité et ont été traduits en quatorze langues.

2. Jean Baubérot, La laïcité falsifiée, Paris, Éditions La Découverte, 2012, p. 83.

3. Michel Bertrand, Les repas, moment d’accueil. Quand les enfants sont visés à la cantine, in La Réforme, 23 avril 2015.

4. Le chapitre 6.

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