Tendre l'autre joue ?

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Tendre l’autre joue ?

Frédéric de Coninck, Farel 2012, 168 p., 15 €.

Tendre l'autre joue ?

Tendre l’autre joue ?... Ah, qu’il est difficile d’entendre cette invitation de l’Évangile. Et l’appliquer, n’en parlons pas. Certains y voient une occasion de lâcheté, d’autres une forme d’héroïsme qui serait hors de leur portée, une utopie du royaume. Mais entre la tentation du silence face au mal - façon chrétien “paillasson” - et celle de la rétribution - dent pour dent, chacun retranché dans son camp -, l’auteur nous livre ici les contours d’une troisième voie : la démarche d’une confrontation non-violente. Une approche active, résolue, mais résolument “espérante”, visant la transformation du conflit et des personnes en présence. Dans cette démarche, nulle place donc pour la passivité ou la résignation, encore moins pour l’amplification de la haine, mais une offre faite à l’autre de changer et de cheminer vers la réconciliation - l’horizon du royaume -, cette vie en communion que Dieu vise pour nous.

Après avoir posé dans les deux premiers chapitres les fondements bibliques et théologiques de la confrontation non-violente - combat exigeant, il ne nous le cache pas -, Frédéric de Coninck nous donne les éléments pour avancer, pratiquement, dans un certain nombre de situations. Pour cela, il distingue entre les différents lieux, moments et types de conflit qu’une vie humaine peut connaître : des chamailleries de l’enfance aux horreurs de la guerre civile, les enjeux et les voies d’action vont différer, c’est certain. Mais dans chacun des cas, la démarche visera à chercher la voie de la réconciliation, à travailler sur la manière d’habiter d’une manière généreuse des types de conflit particuliers plutôt que de céder à la tentation de vouloir régler les oppositions par un surcroît de force. Celle-ci étant probablement efficace sur le moment, mais bien délétère à long terme.


Sur ce chemin d’humanisation, la prévention d’abord. C’est l’objet du chapitre quatre et la première des exigences : comprendre tout ce qui, en amont d’un conflit, le rend plus ou moins probable et rend plus ou moins vraisemblable le fait qu’il donne lieu à de la violence (p.52). En bon sociologue, l’auteur nous le décrit avec justesse et de manière bien documentée : la violence de nos sociétés ne procède pas d’abord d’un manque de fermeté - « de muscle » - à l’égard des délinquants, mais essentiellement de la déliquescence du lien social. C’est bien dans ce contexte d’une société éclatée, désintégrée, blessée que les passages à l’acte violents se multiplient. Et sur ce terrain-là, l’Église est attendue : elle peut faire la différence en fournissant les germes de nouveaux liens sociaux, en montrant au monde qu’une nouvelle société est possible, celle d’une humanité réconciliée. Il y a là un message prophétique et résolument actuel à entendre, un encouragement à vivre la communauté chrétienne avec force et générosité, confiant que le Seigneur est agissant par elle et au-delà d’elle.


Tisser des liens, nous dit l’auteur, c’est aussi considérer que l’autre est suffisamment important pour nous pour que nous osions lui dire ce qui ne nous va pas. Et c’est encore le meilleur moyen de déminer les conflits le plus tôt possible… C’est l’objet du chapitre suivant, à mon sens le plus riche en possibilités d’application et d’actions. De Coninck nous y livre, en quatre points, les clés d’une communication apaisée et fructueuse en situation conflictuelle. L’auteur nous le précise d’emblée : sans réussir à coup sûr - la confrontation non-violente comporte dans sa conception même, je l’ai dit, la possibilité d’un échec, d’un refus de l’autre, d’une obstination (p.84) - cette méthode permet et promet de dénouer bien des situations et d’en sortir « par le haut ».

  1. D’abord ne pas « perdre les pédales », mais travailler sur soi afin d’être au clair sur les émotions qui montent en nous dans une situation tendue, afin de ne pas laisser agir ces émotions hors de tout contrôle (p.77).
  2. Ne pas se poser en juge absolu et supérieur de l’action de l’autre, mais d’abord parler de soi, de son ressenti subjectif, faillible, fragile dans la situation présente (circonscrire les choses). Et l’on s’aperçoit souvent, dans ce murmure partagé, que de nombreuses fausses impressions et malentendus peuvent tomber. Les dents et les muscles s’effacent devant la découverte de l’humanité de l’autre.
  3. C’est dans ce dialogue ouvert qu’il sera important alors d’écouter l’autre, de tenir compte de ses arguments et de lui signifier qu’on l’a entendu. La reformulation bienveillante des idées de l’autre est ici utile pour avancer. Ainsi, de formulation en reformulation, de précision de ce que nous visons en prise en compte de ce que l’autre vise, nous pouvons nous diriger, non pas vers une complète unité de vue, mais vers la construction conjointe d’un espace de vie où nous sommes mutuellement à l’aise (p.82-83).
  4. L’auteur souligne l’importance d’apprendre à formuler nos attentes d’une manière claire et limitée. Essentiel.

Franchement, ce chapitre est lumineux et personnellement, j’ai envie de passer à l’acte en cette rentrée. Combien nos relations, en Église d’abord, ont besoin d’être adoucies et habitées par cet esprit de générosité et d’humilité inspiré de l’Évangile ! Et c’est précisément au contexte particulier de l’Église que le chapitre 6 s’attelle. À lire d’urgence pour tout chrétien, désireux de l’être, et a fortiori pour vous responsables d’Église : vous en tirerez un grand profit, à coup sûr (et peut-être à coût sûr, tant un travail exigeant sur soi est à envisager. Je parle pour moi en tout cas.)


La suite des chapitres de l’ouvrage traite de thèmes plus spécifiques : celui de l’éducation à la non-violence dans les écoles (tout un programme) ; celui de la médiation (quand il n’est plus possible de régler ses conflits dans le simple face à face), pour finir au fil des trois derniers chapitres sur l’application de la confrontation non-violente au domaine de la société globale. Il y est question des mouvements de protestation non-violente, de justice transitionnelle (ou comment guérir un peuple suite à une guerre civile…) et de justice restauratrice. Je dois confesser, en tant qu’ex-juriste, avoir trouvé ce dernier chapitre particulièrement enthousiasmant : il y a là des possibilités d’application et de révolution de l’esprit de notre système judiciaire très prometteuses… Je ne vous en dis pas plus afin de mieux vous laisser le plaisir de la découverte, parce qu’à coup sûr il sera là, au rendez-vous. Pour ceux qui connaissent l’auteur, vous vérifierez que la qualité et la fluidité du style sont toujours la marque de son écriture. Ce qui ne gâche rien. Et ceci couplés à la profondeur du propos et au sens de la pédagogie habituel de l’auteur - servi ici par tout un tas d’encarts créatifs au fil des chapitres : questionnements, ressources « pour aller plus loin », focus - fera très certainement de la lecture de cet ouvrage un must sur cette thématique essentielle. À lire d’urgence.

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