Évangile et homosexualité. De quoi parlons-nous, et comment ?

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En 2012, l’Alliance Évangélique du Royaume-Uni a publié un livre sur l’accueil et l’accompagnement des personnes homosexuelles dans l’Église, intitulé "Biblical and pastoral responses to homosexuality". En voici le premier chapitre. Les deux auteurs y éclairent le terrain ainsi que l’enjeu principal pour l’Église(1). Puisque les situations françaises et britanniques, ainsi que l’état de l’opinion publique, ont bien des points communs entre elles, le lecteur pourra aisément faire les rapprochements.

Les auteurs ont basé leur réflexion sur la première des "Dix affirmations" de base, adoptées par l’Alliance Évangélique du Royaume-Uni en 1998, et réaffirmées en 2012.

Évangile et homosexualité. De quoi parlons-nous, et comment ?

Affirmation (1) : 

Nous reconnaissons que nous sommes tous pécheurs et que la seule véritable espérance des pécheurs, quelle que soit notre sexualité, se trouve en Jésus-Christ. Notre prière sincère est que son amour, sa vérité et sa grâce marquent de leur empreinte les réponses évangéliques aux débats sur l’homosexualité, tant aujourd’hui qu’à l’avenir.

Dans tout domaine, et plus particulièrement dans ceux, controversés et douloureux de l’éthique sexuelle et de la réponse pastorale appropriée aux chrétiens homosexuels masculins ou féminins, il est vital que les évangéliques commencent avec l’Évangile et le laissent façonner à la fois ce que nous disons et comment nous le disons. Cette première affirmation résume utilement un certain nombre d’éléments centraux qui pourraient aisément se perdre, à la fois dans les discussions internes à l’Église sur la sexualité et dans la façon dont les chrétiens parlent et sont entendus quand ils traitent de ces questions au sein de la société.

1. Notre humanité commune : « …nous sommes tous pécheurs… » et « …la seule véritable espérance… se trouve en Jésus-Christ »

L’un des problèmes fondamentaux de la réflexion chrétienne sur l’homosexualité est qu’elle peut implicitement, voire explicitement, singulariser ces personnes qui connaissent une attirance pour le même sexe et centrer l’attention sur elles. Leur vie peut alors être le sujet d’un examen minutieux et de jugements de la part de ceux qui n’ont guère, voire pas de connaissance personnelle de ce que veut dire être attiré par une personne du même sexe ou être tenté par le péché homosexuel. Cette différentiation entre « nous » et « eux » est particulièrement ironique étant donné que la plus complète discussion biblique sur le sujet est dans Romains 1 où « le principal souci de Paul […] n’est pas la pratique sexuelle homo-érotique, mais le péché plus fondamental du refus de glorifier Dieu et de lui rendre grâce » (v. 21)(2). En fait, son analyse de l’homosexualité est présentée comme un élément d’une argumentation dont le point d’orgue, souvent perdu en raison des séparations en différents chapitres, est « Toi donc, qui que tu sois, qui condamnes ces comportements, tu n’as donc aucune excuse, car en jugeant les autres, tu te condamnes toi-même, puisque toi qui les juges, tu te conduis comme eux » (Romains 2.1). Ce défi sans ambages mène ensuite à la conclusion de cette argumentation, vers la fin du chapitre suivant, selon laquelle « tous ont péché, en effet, et sont privés de la glorieuse présence de Dieu » (Romains 3.23).

La théologie évangélique a toujours eu une doctrine réaliste et forte à la fois du caractère fondamentalement bon de la création et de l’universalité de notre condition de pécheur, qui font de nous tous les sujets sur un plan égal de la condamnation de Dieu. Ainsi, la base doctrinale de l’Alliance évangélique affirme : « La dignité de tous les êtres humains, faits hommes et femmes à l’image de Dieu pour aimer, être saints et prendre soin de la création, cependant corrompus par le péché, qui encourent la colère et le jugement divins »(3). Ceci vient rappeler que toute identification d’actes particuliers comme étant des péchés et toute réponse pastorale à ceux qui se débattent avec la tentation ou y succombent dans ce domaine ne peut qu’être l’action humble et contrite de ceux qui se savent pécheurs comme eux.

Nous devons aussi aborder toutes les questions dans ce domaine sur la base que, selon les termes de cette première affirmation : « la seule véritable espérance des pécheurs, quelle que soit notre sexualité, se trouve en Jésus-Christ ». Nous sommes tous appelés à une vie de sainteté, mais ce n’est pas notre obéissance fidèle ou notre conformité à une éthique sexuelle, et encore moins être ou devenir homosexuel, qui nous est offert comme base de notre espérance. Nous restons tous et toujours des pécheurs et notre seule espérance se trouve dans le Christ, notre union avec lui par la nouvelle naissance, la foi et le baptême, et sa promesse de faire de nous, et de toutes choses, une nouvelle création.

La bonne nouvelle de cette espérance commune que nous partageons est particulièrement importante pour ces chrétiens dont la vie est marquée par le combat face à l’attirance pour le même sexe. Leur témoignage de ce que veut dire vivre dans l’espérance est l’un des cadeaux qu’ils offrent et des leçons qu’ils enseignent à l’Église en général dans sa lutte contre la tentation et le péché. Dans l’un des tout premiers écrits évangéliques sur la réalité de la vie d’un homosexuel, Alex Davidson écrit :

N’est-ce pas l’une des choses les plus déplorables de cette condition que de lever les yeux vers l’horizon pour découvrir que cette route impossible semble continuer indéfiniment ? Vous êtes poussé à la rébellion quand vous pensez qu’elle ne mène à rien, et au désespoir quand vous pensez qu’elle n’a pas de fin. C’est pour cela que je trouve du réconfort, quand je me sens désespéré ou rebelle, ou les deux, à me rappeler la promesse de Dieu qu’un jour elle s’achèvera(4).

Dans un témoignage similaire et plus récent, Wesley Hill réfléchit à la fidélité chrétienne et à l’homosexualité, sous le titre Washed and Waiting (Lavé et dans l’attente). Citant Romains 8, il écrit :

Tant de ma vie de chrétien homosexuel… a simplement consisté à apprendre comment attendre, être patient, supporter, ployer à long terme sous un fardeau malvenu… lavé et dans l’attente. C’est ma vie : mon identité d’homme pardonné et spirituellement purifié, et mon combat d’homme qui malgré une épine frustrante dans la chair, persévère en attendant ce que Dieu a promis de faire(5)

2. L’Évangile, une bonne nouvelle pour tous

En commençant par affirmer notre solidarité avec toute l’humanité en Adam et l’offre universelle du salut dans le Christ, cette première affirmation nous rappelle aussi le besoin d’envisager comment une réponse évangélique à l’homosexualité peut être fidèle à notre premier appel à évangéliser et à partager la mission de Dieu et comment elle l’appuie. Comment l’Église peut-elle offrir la Bonne Nouvelle pour tous – et cette offre être vue et entendue – y compris par ceux qui se présentent comme gays et lesbiennes ?

Le modèle de ministère de Jésus que l’on trouve dans les évangiles associe les exigences claires et rigoureuses pour être disciple, à un accueil des pécheurs qui était si attirant pour eux, et si large et inclusif qu’il provoquait le scandale chez les chefs religieux du peuple de Dieu, soucieux de protéger la pureté d’Israël. En tant qu’évangéliques cherchant à présenter le Christ de façon crédible comme la Bonne Nouvelle de la transformation sociale et spirituelle, nous devons défendre les normes divines sur la place publique et dans nos Églises quand nous sommes remis en question et ébranlés. Cependant, nous devons prendre garde de le faire d’une manière telle qu’elle n’obscurcisse pas notre message central : « la seule véritable espérance des pécheurs, quelle que soit notre sexualité, se trouve en Jésus-Christ ».

À mesure que les gays et les lesbiennes sont devenus plus visibles et acceptés publiquement, de nombreux évangéliques les ont découverts parmi leurs amis, mais ils ne parviennent pas à comprendre comment leur faire partager l’Évangile. Ici, la difficulté peut être augmentée quand les chrétiens évangéliques sont vus sous une lumière négative en raison de leur position éthique et politique vis-à-vis de l’homosexualité. C’est une difficulté beaucoup plus grande aujourd’hui qu’hier et, si elle est prise au sérieux, elle engendre inévitablement de nouvelles questions pastorales dont certaines sont abordées aux chapitres quatre et cinq(6).

3. Le problème des étiquettes

En soulignant que nous sommes tous des pécheurs dont la seule espérance se trouve dans le Christ, l’affirmation énonce que cela est vrai « quelle que soit notre sexualité ». En nous recentrant sur notre humanité commune, cette affirmation fournit utilement une base théologique pour mettre en cause et relativiser le schéma habituel consistant à classer, répertorier et nous distinguer sur la base de notre « orientation » sexuelle et en particulier celle des étiquettes usuelles : « homosexuel » et « hétérosexuel ». Le mode binaire de deux catégories immuables et durables de désir sexuel humain – pour le même sexe (homosexuel) et pour le sexe opposé (hétérosexuel) – est incorrect tant théologiquement que face aux preuves scientifiques et psychologiques concernant la sexualité humaine(7).

3.1 Défis théologiques

Théologiquement, l’une des meilleures études sur le sujet reste le St. Andrew’s Day Statement, déclaration faite en 1995 par un groupe de théologiens pour le Conseil Évangélique de l’Église d’Angleterre. Elle commence par trois principes théologiques articulés dans une structure trinitaire. Son premier principe christologique comprend la déclaration que :

En lui [Jésus-Christ] nous connaissons à la fois Dieu et la nature humaine, tels qu’ils sont réellement. Par sa vie, sa mort et sa résurrection, nous sommes adoptés comme enfants de Dieu et appelés à suivre le chemin de la croix. Pour chaque être humain, sa promesse et son appel sont que nous devons mettre en lui notre confiance, abandonner toute autojustification et nous réjouir de la Bonne Nouvelle de notre rédemption.

Ce point est ensuite appliqué et exposé en relation avec la manière dont nous devrions nous comprendre nous-mêmes et notre sexualité :

Nos affections sexuelles ne peuvent pas davantage définir qui nous sommes que ne le peuvent notre classe sociale, notre ethnie ou notre nationalité. Au niveau ontologique le plus profond, il n’existe donc pas « un » homosexuel ou « un » hétérosexuel ; il y a des êtres humains, de sexe masculin et féminin, appelés à l’humanité rachetée dans le Christ, doués d’une diversité complexe de potentialités émotionnelles et menacés par une diversité complexe de formes d’aliénation(8).

3.2 Défis scientifiques

Pour ce qui est des preuves scientifiques et psychologiques, la recherche dans la réalité complexe de la sexualité humaine corrobore cette critique théologique de toute croyance voulant que le schéma de nos affections sexuelles soit tissé dans notre être « au niveau oncologique le plus profond ». Le modèle binaire, où notre sexualité est considérée comme un interrupteur basculé soit sur « homosexuelle » soit sur « hétérosexuelle », continue de façonner une grande partie de la réflexion populaire, voire juridique. Cependant, il est maintenant généralement accepté qu’il vaut mieux comprendre l’attirance sexuelle humaine comme un éventail. Selon les paroles d’un psychiatre, le Professeur Glynn Harrison :

L’idée que « l’orientation » sexuelle existe en catégories immuables et inaltérables a été le sujet de critiques croissantes au cours de ces dernières décennies. Les objections ont été formulées sous un large éventail de points de vue théoriques, y compris la théorie des étiquettes, la théorie du développement le long de la vie et la psychologie évolutive(9).

Déjà, vers la fin des années 40, on avait adopté l’échelle de Kinsey. Elle comprend sept échelons, allant de exclusivement hétérosexuel(le) (0) jusqu’à exclusivement homosexuel(le) (6), en passant par diverses pondérations entre ces deux extrêmes (1-5). Elle a été utilisée, adaptée et étendue de diverses façons par les chercheurs qui ont suivi(10).

C’est pourquoi notre façon de conceptualiser la sexualité et l’homosexualité est importante par rapport à plusieurs domaines. L’un d’eux, celui d’une personne qui chercherait à modifier ses attirances sexuelles, est étudiée plus loin au chapitre quatre (en particulier au point 4.2.2), mais une autre question est régulièrement posée, celle de la prévalence, à savoir, quelle proportion de la population est homosexuelle ?

4. Minorités sexuelles

4.1 Questions de noms et de nombres

Pour ce qui est de la prévalence, il y a un éventail d’importantes questions préalables qui influenceront les chiffres définitifs. Les données dans ce domaine ont des chances de varier en fonction de facteurs comme les méthodes d’enquêtes, les populations ainsi que les concepts et les étiquettes « orientation » ou « identité ». Les deux facteurs les plus importants sont la façon de définir l’adjectif « homosexuel » dans toute enquête et la fiabilité des méthodes utilisées dans l’enquête. Par exemple, en 2000, une étude sur des jumeaux australiens a trouvé que, pour chaque homme s’identifiant comme complètement homosexuel (6 sur l’échelle de Kinsley, 2%), il y en avait trois qui manifestaient quelques degrés de sentiment homosexuel (1 à 5 sur l’échelle de Kinsey, 6%). L’importance d’avoir recours au modèle de l’éventail a été rendue encore plus évidente par une découverte (confirmée par d’autres études) qui souligne le besoin de distinguer la sexualité masculine et la sexualité féminine : environ 0,5% seulement des femmes se considéraient comme complètement homosexuelles (6 sur l’échelle de Kinsey), mais 8% des femmes parlaient de sentiments homosexuels légers, importants ou prédominants(11).

Au Royaume-Uni, les données les plus récentes sont celles fournies en 2010 par l’Office des Statistiques Nationales (ONS) à partir d’un grand échantillon de près d’un quart de million de personnes dans l’enquête intégrée sur les ménages, menée entre avril 2009 et mars 2010(12). Elle étudiait l’auto-identité sexuelle et se plaçait entre un simple modèle binaire de « gay ou hétérosexuel ? » et l’éventail plus élaboré trouvé chez Kinsey. Elle demandait aux personnes de plus de 16 ans interrogées, lequel de ces quatre termes possibles décrivait le mieux la façon dont elles se considéraient. Les résultats étaient(13) :

- Hétérosexuel(le) : 94,2%

- Gay ou lesbienne : 0,9%

- Bisexuel(le) :0,5%

- Autre : 0,5%(14) 

Les chiffres de la prévalence entre les diverses études se situent dans une fourchette de 1 à 8%. Tout en notant que des chiffres plus élevés sont habituellement utilisés pour les estimations, l’ONS a comparé ses résultats avec d’autres enquêtes britanniques sur la population LGB (Lesbienne, Gay et Bisexuelle). L’ONS concluait que « l’estimation de 1,4% de LGB est globalement conforme aux autres enquêtes sur les ménages au Royaume-Uni qui posaient des questions sur l’identité sexuelle. C’est également conforme aux recherches précédentes qui donnaient pour les enquêtes une estimation se situant entre 0,3 et 3,0%(15) ». À partir de ces chiffres, il y aurait, au Royaume-Uni, environ 466 000 adultes de plus de 16 ans qui se définissent comme gays ou lesbiennes et juste un peu moins de 230 000 comme bisexuel(les)(16)

4.2 Population LGB au Royaume-Uni

En raison de la taille de l’échantillon, les données pouvaient être ventilées et étudiées dans un certain nombre de domaines. C’est ainsi qu’ont été obtenus les résultats suivants qui donnent un aperçu de la population LGB britannique :

• Parmi les personnes qui se présentent comme « bisexuelles », les deux tiers étaient des femmes, tandis que parmi celles qui ont choisi « gay ou lesbienne », 68% étaient des hommes et 32% des femmes. D’une façon générale, plus de femmes se définissent comme « bisexuelles » que comme « lesbiennes », ce qui confirme ce qui a été mentionné plus haut concernant la plus grande diversité de l’éventail de la sexualité chez les femmes.

• Parmi les personnes se reconnaissant comme LGB, 63% étaient célibataires (bien que nombre d’entre elles vivaient en cohabitation). Cependant, 16% étaient mariées et vivaient avec un conjoint, 1% mariées mais séparées, 6% divorcées et 1% veuves. Seules 12% était actuellement liées par un partenariat civil ou l’avaient été. Ainsi, près d’un quart des personnes, qui se reconnaissent comme gays, lesbiennes ou bisexuelles, étaient mariées ou l’avaient été, approximativement deux fois le nombre de celles qui étaient ou avaient été liées par un partenariat civil de même sexe.

• Vivre avec un partenaire, mais en dehors du mariage ou d’un partenariat civil, était plus fréquent chez les personnes LGB interrogées que chez les hétérosexuelles. 43% des personnes se reconnaissant comme LGB, qui n’étaient pas mariées et ne vivaient pas avec leur conjoint, ou n’étaient pas liées par un partenariat civil actuellement, vivaient comme un élément d’un couple. C’est-à-dire un peu plus de 30% de toutes les personnes LGB interrogées, soit deux fois le nombre des partenariats civils. Par contraste, seules 34% des personnes hétérosexuelles interrogées qui n’étaient pas mariées et vivant avec leur conjoint, vivaient comme élément d’un couple cohabitant. C’est-à-dire 18% de toutes les personnes interrogées hétérosexuelles, bien en dessous de la moitié des personnes mariées.

• Un tout petit peu plus d’un tiers (34,5%) des LGB interrogés ont dit qu’ils n’étaient d’aucune religion comparé à seulement un cinquième (20,5%) de ceux qui se reconnaissent comme hétéros.

• Ceux qui se reconnaissaient LGB étaient généralement plus jeunes. Près des deux tiers (65,7%) avaient moins de 45 ans, tandis que moins de la moitié (48,5%) de ceux qui se reconnaissent comme hétérosexuels appartenaient à cette tranche d’âge. Chez les plus de 65 ans, un peu plus de ceux qui se reconnaissent comme LGB se disaient bisexuels plutôt que gays ou lesbiennes. Ceci montre les facteurs sociaux et autres qui influencent la façon dont les personnes répondent à ces questions.

• Toutes les régions du Royaume-Uni, sauf deux, avaient entre 0,9 et 1,5% d’habitants qui se reconnaissaient LGB. Le Sud-ouest avait 1,6% de sa population et Londres avait la plus grosse proportion d’adultes se reconnaissant comme LGB, soit 2,2%.

La forme de cette enquête majeure souligne deux autres questions importantes en matière d’étiquettes : premièrement, la base servant à identifier et classifier l’(homo)sexualité (1.5) et, deuxièmement, la terminologie qui devrait être utilisée en parlant d’homosexualité aujourd’hui (1.6).

1.5 Ce dont nous parlons : cinq catégories

Pour la définition des termes qu’il a utilisés, le FEH avait fortement puisé dans la distinction habituelle entre ce qu’on appelle « orientation » homosexuelle et « pratique » homosexuelle(17). Dans les grandes lignes, la première a trait à des questions d’auto-découverte et d’auto-description personnelles, tandis que la deuxième a trait aux choix en matière de conduite personnelle, en général à la lumière de cette auto-découverte. Cette distinction reste d’une importance cruciale, elle sera étudiée plus avant au chapitre trois (voir 3.1) et elle influera sur notre examen des questions pastorales avec l’objet du chapitre quatre sur « l’orientation » et celui du chapitre cinq sur « la pratique ». Cependant, les complexités de la sexualité, en particulier ce que le FEH avait classé sous l’unique titre « orientation », sont devenues plus claires ces dernières années. La catégorisation qui est peut-être la plus utile dans ce domaine est celle qu’offre Mark Yarhouse, professeur de psychologie évangélique. Dans son livre L’homosexualité et le chrétien, Yarhouse propose une distinction en trois parties(18) :

Attirance

Le premier niveau de l’orientation est celui de « l’attirance pour le même sexe ». Voici une description des sentiments qui l’accompagnent et donc quelque chose qui échappe en général au contrôle de la personne. Selon le commentaire de Yarhouse :

Certaines personnes, quelle qu’en soit la cause, font l’expérience d’attirance pour le même sexe. Ce fait ne dit rien pour ce qui est de leur identité ou de leur comportement. Cela ne donne aucun indice sur qui elles sont ou ce qu’elles font. C’est descriptif. Nous ne faisons que parler du fait qu’une personne fait l’expérience d’une attirance pour le même sexe(19).

Orientation

Deuxièmement, il y a « l’orientation » sexuelle(20). C’est quand l’expérience d’attirance est d’une force, d’une durabilité et d’une persistance telles qu’une personne se sent orientée d’une certaine façon, par exemple « homosexuelle », « hétérosexuelle » ou « bisexuelle ». Il n’y a bien sûr aucun moyen scientifique de définir le moment où les attirances sexuelles correspondent à une orientation et il s’agira d’une évaluation subjective basée sur l’expérience d’attirance propre à chaque personne.

Identité

Troisièmement, il y a ce que Yarhouse appelle « identité gay »(21). C’est cette étiquette socioculturelle que l’enquête de l’ONS cherchait à mesurer et qu’elle décrivait en fonction de la manière dont les gens se considèrent eux-mêmes(22). L’identité sexuelle d’une personne est souvent le point culminant d’un long processus de formation de l’identité pendant lequel elle cherche à se comprendre elle-même, et en particulier ses attirances sexuelles ou son orientation, en relation avec les autres personnes et avec la société en général. Ce processus peut conduire uniquement à une identité sexuelle privée, mais peut culminer avec la « sortie du placard », déclaration publique de son identité sexuelle perçue. Une telle identité est plus marquée chez les personnes qui l’embrassent dans le cadre d’une campagne politique pour attaquer ce qu’elles voient comme de l’hétérosexisme ou de l’homophobie. Étant une construction sociale, cette identité n’est pas seulement un phénomène relativement récent, mais aussi un phénomène dont les étiquettes et les distinctions sont susceptibles de changer, en particulier d’une génération à l’autre(23). C’est sur cet aspect de l’homosexualité que s’attarde Yarhouse, proposant la formation d’une identité dans le Christ comme une alternative à celle de gay ou de lesbienne. 

Pratique : comportement et relations

Cette classification en trois parties au sein de « l’orientation » doit être complétée par une distinction au sein de « la pratique ». C’est la distinction entre comportement, ou activité sexuelle d’une personne(24), et relations. Nous avons tous à la fois des relations avec le même sexe et avec le sexe opposé et les chrétiens considèrent le mariage comme un schéma spécifique aux relations avec le sexe opposé, schéma donné par Dieu dans la création. Des questions se posent sur la manière de comprendre, d’évaluer et de répondre aux autres formes de relations, particulières et distinctes, mais non-maritales. Pour ce qui est de l’homosexualité, ceci s’applique plus particulièrement quand une personne a une relation centrale, définissante et intime avec une personne du même sexe (par exemple, un partenariat civil).

Résumé

Il y a donc cinq catégories distinctes qui doivent être prises en considération pour comprendre l’(homo)sexualité :

- Attirance : nos sentiments et intérêts sexuels,

- Orientation : un schéma fixe perçu de nos attirances sexuelles(25)

- Identité : une étiquette pour nous identifier en termes de sexualité,

- Comportement : notre activité sexuelle,

- Relation : une relation centrale, intime et définissante.

L’interaction complexe des catégories

Il est clair que ces cinq catégories peuvent toutes, dans un cas particulier, à un moment donné, orienter vers ce qui est traditionnellement compris comme l’homosexualité : une personne qui est si fortement attirée par le même sexe qu’elle à une orientation homosexuelle et s’identifie comme « gay » ou « lesbienne », et qui est active sexuellement dans un partenariat civil. Il existe cependant de nombreuses autres combinaisons. Quelqu’un pourrait, par exemple en prison, s’adonner à un comportement homosexuel tout en étant marié, s’identifiant comme hétérosexuel et ayant une orientation hétérosexuelle sans guère, voire aucune expérience d’attirance pour le même sexe. Ou bien, quelqu’un pourrait avoir de fortes attirances pour le même sexe et se considérer comme orienté vers le même sexe, mais rejeter l’identité de « gay » et vivre un célibat ou être fidèle dans son mariage.

1.6 Clarifier les termes

Cette grande variété de scénarios et de phénomènes qui peuvent être inclus dans la réflexion sur l’homosexualité s’associe à diverses évaluations morales de cette dernière pour rendre difficile une terminologie acceptée et acceptable. Comme le remarquait FEH : « Le mot même « homosexualité » a été utilisé pour la première fois en 1869(26) ». Ce n’est absolument pas un terme biblique et les évangéliques devraient donc ne pas s’y sentir liés pas plus qu’à tout autre langage particulier dans cette discussion(26). En fait, il vaut mieux éviter le terme « homosexuel », certainement comme substantif, parce qu’il est considéré comme péjoratif et rejeté par de nombreuses personnes en raison de son association avec l’approche médicale/scientifique, de la stigmatisation sociale et d’une attitude opprimante(27). Dans l’usage commun, « gay » (pour les hommes, mais parfois de façon générique) et « lesbienne » (pour les femmes) sont des termes préférables et ceux-ci sont souvent réduits à leur initiale et associés avec ceux des autres personnes qui se reconnaissent comme des minorités sexuelles(28) ou GLBT, mais d’autres sigles comme Q pour queer ou en questionnement, I pour intersexué sont parfois ajoutés. Pour la discussion de l’Alliance évangélique sur la question des transsexuels, voir la Commission de Politique de l’Alliance Évangélique (2000).)).

Dans ce qui suit, on gardera « homosexualité » comme étant le meilleur terme générique pour l’ensemble du domaine dont nous discutons, mais (sauf citation, littérale ou non, d’autres personnes) « homosexuel ne sera pas utilisé comme un nom pour parler de personnes, mais seulement comme adjectif pour le comportement là où il se réfère à ce que FEH appelait « pratique sexuelle homoérotique ». Pour ce qui est de l’attirance, de l’orientation et des relations, le qualificatif « de même sexe » sera appliqué en général, alors que les personnes seront décrites comme « celles qui font l’expérience d’attirance pour le même sexe » ou, quand il est nécessaire d’employer des identités sociales auto-attribuées et communément utilisées, comme « gay », « lesbienne » ou « bisexuel(le) ».

1.7 La centralité de la grâce et de la vérité du Christ

Le dernier paragraphe important de FEH dit :

Dans tous les aspects de la vie chrétienne, dont le moindre n’est pas celui qui a trait à l’homosexualité, il est essentiel, dans notre réponse à chaque individu, d’équilibrer la moralité sexuelle biblique par la grâce biblique. La vérité énoncée sans la grâce peut souvent paraître froide, condamnatrice et préoccupée davantage de la lettre que de l’esprit de la loi. Mais le cœur de l’Évangile est que la vérité trouve son accomplissement dans la grâce de Dieu, offrant une possibilité de repentance, de pardon et de vie nouvelle. Une telle vérité n’est pas compromise quand on témoigne de la compassion et du respect à une personne ; de telles réponses ne sont pas non plus un sceau d’approbation sur un mauvais comportement. Au contraire, elles sont un signe de l’amour de Dieu(29).

C’est le fondement des premières affirmations de la prière, que nous adressons au Christ, que « son amour, sa vérité et sa grâce caractérisent les réponses évangéliques aux débats sur l’homosexualité, tant aujourd’hui qu’à l’avenir. L’évangile de Jean commence par la Bonne Nouvelle que : « La Parole a été faite chair et elle a habité parmi nous. Nous avons vu sa gloire, une gloire comme la gloire du fils unique venu du père, pleine de grâce et de vérité… la loi a été donné par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ » (Jean 1.14-17).

1. Nous remercions l’Alliance Évangélique du Royaume-Uni, qui détient les droits de publication du livre Biblical and pastoral responses to homosexuality d’avoir autorisé Croire-Publications à traduire et publier ce chapitre. Autorisation reçue le 3 juillet 2013 de Kim Walker, Senior Information and Research Officer de l’Evangelical Alliance UK.

2. FEH, p. 18.

3. C’est le quatrième point de la Déclaration de foi de l’Alliance évangélique que l’on peut trouver sur http://www.eauk.org/about/basis-of-faith.cfm.

4. Davidson, 1970, p. 85 cité par Stott, 1998, p. 45.

5. Hill 2010, p. 50.

6. Bien que certains aspects de son ministère et de ses écrits aient été remis en question par certains évangéliques, Andrew Marin propose un schéma qui explique comment il est possible de construire des ponts et développer des relations, en tant que chrétiens, avec la communauté gay et lesbienne sans devoir auparavant accepter les positions révisionnistes sur l’éthique sexuelle. Voir Marin 2009a et son interview sur Marin 2009b.

7. FEH manquait parfois d’esprit critique concernant cette distinction, et divisait les gens en « homosexuels et hétérosexuels ».

8. Cette affirmation apparaît en divers endroits, peut-être de façon plus accessible dans le livre édité avec des réactions sur cette affirmation : Bradshaw, 2003, pp. 5-11 (ici p. 6 puis p. 7).

9. Harrison, 2008, p. 297.

10. Stein 1999 est un guide utile dans tout ce débat, et son chapitre 2 tourne particulièrement autour de cette question.

11. Bailey, Dunne et Martin, 2000.

12. Joloza et al., 2010. Il est possible de télécharger ce rapport à partir de : http://www.ons.gov.uk/ons/guide¬method/measuring-equality/equality/sexual-identity-project/measuring-sexual-identity-- an-evaluation-report.pdf.

13. Le total ne fait pas 100% en raison des 3,2% qui ont refusé de répondre ou qui ont répondu « je ne sais pas » et parce qu’aucune donnée n’a été enregistrée pour 0,6% de l’échantillon.

14. Le rapport fait remarquer que cette catégorie « autre » a été introduite pour répondre au fait que tout le monde ne tomberait pas dans les trois premières catégories et que quelques personnes, comme celles qui sont asexuelles, pourrait ne ressentir aucune identité sexuelle. En outre, des personnes qui n’acceptent pas la séparation simpliste binaire entre sexe masculin et féminin, ou qui s’opposent à une classification reposant sur le sexe des personnes vers qui elles étaient attirées ou avec qui elles avaient eu des relations, pourraient préférer s’identifier comme « autres ». De précédents travaux de l’ONS avait montré qu’un petit nombre de personnes hétérosexuelles interrogées pouvait ne pas comprendre la terminologie utilisée dans la question et choisir plutôt « autre » (p. 11).

15. Joloza et al., 2010, p. 15. Un rapport d’avril 2011 révèle qu’aux Etats-Unis, 1,8% des adultes s’identifient comme bisexuels et 1,7% comme lesbiennes ou gays (Gates, 2011). Malgré cela, une enquête de mai 2011, effectuée par l’institut Gallup, rapporte qu’« Aux Etats-Unis, les adultes estiment, en moyenne, que 25% des Américains sont gays ou lesbiennes. Plus précisément, plus de la moitié des Américains (52%) estiment qu’au moins un Américain sur cinq est gay ou lesbienne, y compris 35% qui estiment que plus d’un sur quatre tombe dans cette catégorie. 30% placent ce chiffre à moins de 15% ». Voir le rapport sur : http://www.gallup.com/pol1/147824/Adults-Estimate¬Americans-Gay-Lesbian.aspx.

16. Pour un court résumé des données les plus récentes en provenance des USA concernant la sexualité, et en particulier la bisexualité, voir Goddard et Harrison, 2011a.

17. FEH, pp. 5-6. Cette distinction est similaire à celle du rapport de l’ONS entre attraction et comportement. L’attraction sexuelle « a trait à l’intérêt sexuel pour une autre personne à partir d’un ensemble de facteurs » et peut aussi être comprise comme « avoir des sentiments sexuels vers quelqu’un ». Le comportement sexuel, par contre, a trait à « la façon dont la personne se comporte sexuellement » et, pour ce qui est de l’homosexualité, « si elle a un partenaire sexuel de même sexe ou non » (Joloza et al., 2012, p. 6) ce qui est à peu près synonyme de ce à quoi se réfère FEH en parlant de pratique homosexuelle (ou homoérotique sexuelle) et qu’il définit comme « activité génitale ou autre, relative au désir sexuel entre des personnes de même sexe » (FEH, p. 6).

18. Yarhouse, 2010. Ce sujet est introduit au chapitre 2, surtout pp. 41ss.

19. Yarhouse, 2010, p. 41.

20. Cet usage du même terme « orientation » est plus spécifique et précis que le sens plus large « d’orientation » par opposition à « pratique ». Quand cela est important, il faudrait préciser, dans ce qui suit, lequel des deux sens est visé.

21. Yarhouse, 2010, pp. 42-3. Yarhouse utilise ici « gay » de façon générique pour couvrir les deux identités « gay » et « lesbienne ».

22. Joloza et al., 2010, p. 6.Le rapport fait remarquer que l’identité ne correspond pas obligatoirement à une attraction ou un comportement et peut changer avec le temps ; par conséquent le rapport adopte le point de vue que l’orientation pourrait dériver de l’attraction, du comportement et de l’identité.

23. Savin-Williams, 2005. Dans ce livre, un thérapeute laïc, gay et professeur de psychologie, étudie la compréhension et les étiquettes changeantes concernant l’identité sexuelle chez les adolescents américains.

24. « Hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes » est purement une catégorie de comportement créée par les épidémiologistes qui étudient le VIH/sida chez les hommes manifestant un comportement homosexuel même s’ils ont rejeté l’identité gay.

25. Pour ce qui est de la prévalence en termes d’attraction ou d’orientation plutôt que d’identité, Harrison apporte trois conclusions : (1) « la plupart des hommes (env. 85-90%) et la plupart des femmes (env. 70-80%) parlent seulement d’avoir été attirés par des membres du sexe opposé » ; (2) « une minorité importante 10-15% des hommes et 20-30% des femmes font l’expérience de désirs pour le même sexe à un moment de leur vie » ; (3) « un groupe beaucoup plus petit, environ 2,5% des hommes et 1,75% des femmes, se comprend comme attiré « de façon prédominante » vers le même sexe en termes de désirs et de comportement » (Harrison, 2008, p. 300).

26. FEH, p. 21.

27. Andrew Marin décrit sa prise de conscience de l’importance de cela dans la communication avec la communauté GLBT, dans Marin 2009a, pp. 60-1.

28. Aujourd’hui, l’appellation la plus commune est sans doute LGBT (Lesbienne, Gay, Bisexuel(le), Transexuel(le

29. FEH, pp. 31-2.

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