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Nombreuses, dans nos Églises, sont les personnes seules. Marie-Claude Saoût nous aide à comprendre ces situations si diverses afin de mieux les accompagner.

Solitude

I. LA SOLITUDE DANS TOUS SES ÉTATS.

Quel programme, bien trop vaste j’en ai peur pour pouvoir en faire le tour. Je n’ai pas la prétention de tout connaître sur le sujet, et je voudrais simplement aborder ici quelques pistes de réflexions.

Le célibat n’a pas toujours été une chose facile pour moi. Issue d’une famille nombreuse, je n’avais jamais imaginé ma vie seule. Lorsque je suis venue au Seigneur j’ai longtemps « su », espéré que lui qui me connaissait si bien, et qui voulait mon bonheur, me donnerait ce que mon cœur désirait par-dessus tout, une famille. Cela ne pouvait en être autrement, et puis il y avait toutes les promesses que je lisais, voire recherchais dans la Bible. Il allait sûrement répondre à mes prières, ne l’avait-il pas promis, et Dieu n’est pas menteur !

J’en oubliai peut-être une ou deux au passage comme : « appuyez-vous sur lui et lui-même prendra soin de vous » ou encore « je sais les projets que j’ai faits pour toi, projet de paix et non de malheur… »

Parce que beaucoup de personnes dans les œuvres, les Églises ou en mission - j’ai été missionnaire pendant plusieurs années - vivent plus ou moins bien leur solitude, et parce que je suis convaincue que l’Église à quelque chose à dire et à faire dans ce domaine, je m’intéresse depuis plusieurs années à « l’accompagnement des gens qui vivent seuls ».
« Les sciences sociales s’occupent de ceux qui habitent seuls et qu’elles nomment des solitaires. Ils sont très nombreux en France, mais ne souffrent pas nécessairement de solitude. Leur situation ne correspond pas à l’image tragique qu’en proposent les médias(1) » En effet, bien qu’elle ne fasse pas à proprement parler l’objet d’études sociologiques, la solitude, est autre chose qu’un sentiment(2). Pour M. Hannoun, « Être solitaire est une pratique originale de vivre des relations » et pour lui « ce paradoxe » apparaît assez vite lorsque l’on dépasse les images classiques sur les solitaires et que l’on découvre « différents types de solitaires et donc de solitudes ».

1. Quelques statistiques(3)

L'INSEE qui d'habitude sait tout mesurer de la vie des Français n'arrive pas à mesurer la solitude ; elle sait par contre mesurer les solitaires qu'elle appelle « ménage à une personne ». Ces ménages à une personne sont des individus qui habitent seuls et c'est donc par l'habitat que se définissent les solitaires INSEE.

De 2.854.000 selon le recensement de 1962, on en recensait 4.819.000 en 1982 et 6.244.000 en 1992. On assiste donc à une croissance très rapide de ce groupe et les solitaires représentent aujourd'hui plus de 28 % des ménages français (plus de 50% à Paris, 42% à Lyon) et les projections démographiques à vingt ans montrent qu'on doit s’attendre à une constante augmentation.
Cette situation n'est pas propre aux Français. 43% des ménages danois sont dés ménages à une personne et dans la communauté européenne la moyenne est de 26,6%. La situation aux États-Unis est semblable à celle de l’Europe.

Une enquête que j’ai menée dans le cadre du sujet de mon mémoire de maîtrise montre que la situation dans les Églises est proche de la moyenne nationale puisque environ 23% des membres de nos Églises (population plus stable) sont des personnes vivant seules. Ce chiffre augmente dans les grandes villes ou 15,5% de l’assemblée sont des jeunes entre 15 et 25 ans.

Derrière ce « label » de solitaires se trouvent des catégories matrimoniales très diverses :
- Des « célibataires » que l’on peut aussi répartir en plusieurs catégories.
- Le célibat volontaire des religieux(ses) et ecclésiastiques.
- Le célibat « pacsé » : la personne n’est pas mariée, mais « partage un projet commun de vie » avec une personne de l’autre sexe ou du même sexe. En dehors de la nature ou de l’existence de relations sexuelles, ces personnes dans le cadre juridique peuvent s’entraider matériellement et contracter par écrit, en préfecture, leur solidarité. La personne ainsi engagée dans un Pacs reste juridiquement célibataire.
- Le « célibataire « solidariste » selon le terme de la sociologue Evelyne Sullerot : pas de cohabitation, mais une relation amoureuse stable avec un partenaire exclusif. Les Anglo-saxons appellent ces concubins vivant seuls des Living Apart Together ou LAT. Ils représenteraient en France 2% des couples mariés et 7% des concubins.(4)
- Le célibat parental : ce que l’on appelait il y a plusieurs années les « filles mères » ; on parle plutôt aujourd’hui de « mères célibataires ». Leur nombre a presque quadruplé en 20 ans, et représente désormais environ ¼ des mères de famille monoparentale avec des enfants de moins de 25 ans, soit 240.000 personnes.(5)

Le « vrai » célibat : c’est-à-dire, toute personne en âge d’être mariée mais qui ne l’est pas, qui n’a pas d’enfant, qui ne vit pas en concubinage, qui n’est ni « solidariste », ni pacsé.
- Des veufs ou des veuves.
- Des personnes divorcées.

Ces « solitaires » sont surtout des femmes de plus de 54 ans.
- À partir de 55 ans, sur 100 solitaires 65 sont des femmes par cause de veuvage.
- Entre 30 et 55 ans, la situation s’inverse, les célibataires masculins dominent, suivis par les divorcées.

Le solitaire masculin de cette même tranche d'âge est plus souvent un employé (classe moyenne) alors que la solitaire est le plus souvent une femme cadre ayant fait des études supérieures. Ce phénomène s'explique par l'évolution des conceptions sur la famille, sur la place de la femme et par l'allongement de la vie.

Les solitaires existent donc ; ils sont de plus en plus nombreux au point qu’ils risquent de mettre en cause la notion de « ménages-familles ». Ils ne sont pas des « familles » selon la conception traditionnelle du terme, mais ils sont des ménages, des foyers, et le fisc ne s’y trompe d’ailleurs pas.

La montée statistique des ménages à une personne s'accompagne de mises en scène médiatiques(6) dans certains hebdomadaires grand public ou à la télévision. Toutes sortes de guides et modes d'emploi sont proposés pour affronter la solitude. En effet, même si on veut souligner la modernité de ce mode de vie et tout faire pour « dédramatiser » la situation, les médias montrent globalement pour eux une solitude affective difficile à vivre. Il s’opère ainsi un double glissement sémantique et l’on passe de solitaire à solitude et de solitude à manque affectif faisant ainsi un amalgame entre vivre seul et solitude.

Le mot rencontre devient alors le mot incontournable, LA bouée de secours pour sortir de la solitude.

2. Qu’est-ce vraiment que la solitude ?

Si j’en crois la définition des dictionnaires que j’ai consultés solitaire et solitude viennent du même latin « solus » c’est-à-dire seul.

La solitude est en effet généralement définie, comme l’état de celui qui vit seul de façon momentanée ou durable. Elle est isolement mais aussi abandon, exclusion, désert.

Pourtant, je ne crois pas que ce soit aussi simple que cela. En effet, le mot de solitude renvoie, je pense, à des réalités multiples voire contradictoires. Car si, être seul c’est normalement être « sans personne », on peut être sans personne tout en vivant avec quelqu’un ! On peut être sans personne au milieu de la foule, on peut se sentir isolé, esseulé dans sa propre famille, au travail et peut être même dans l’Église.

Cependant, nous nous devons de le souligner, la solitude n’a pas, loin s’en faut, que des aspects négatifs pas plus qu’elle ne soit un phénomène récent.

- Alfred de Vigny décrit la solitude comme sainte. Elle est pour lui source d’inspiration.
- Marcel Proust lui, dans son ouvrage La prisonnière(7) parle : « des exaltantes vertus de la solitude »
- En 1954, Simone de Beauvoir dans Les Mandarins(8), ouvrage où elle dépeint certaines manières de vivre de l’après-guerre, écrit : « Robert a aussi réussi ce tour de force : il m’a protégée de l’isolement sans me priver de la solitude. Tout nous était commun : pourtant j’avais mes amitiés, mes plaisirs, mon travail, mes soucis à moi. »
- En 1900, dans son ouvrage intitulé « Journal d’une femme de chambre », Octave Mirbeau écrit : « La solitude ce n’est pas vivre seule, c’est vivre chez les autres, chez des gens qui ne s’intéressent pas à vous, pour qui vous comptez moins qu’un chien… »(9)
- Et enfin et j’arrêterai là les citations : Romain Rolland a dit(10) : « Une solitude excessive est un aussi grand mal que le manque de solitude. »

Ces quelques citations données dans le dictionnaire font donc ressortir ce paradoxe de la solitude qui peut être à la fois source de joie, vertu, exaltation, bien-être et source de tristesse, lourd fardeau, rejet, « non-existence ». Qui est à la fois pesante par son manque ou sa présence, à la fois un « mal de notre époque » bien qu’il soit connu de tous temps et une chose de plus en plus difficile à préserver tant nous sommes pris dans un tourbillon où tout va de plus en plus vite et où l’information, la communication, devient un « mode de vie » et un souci constant.

De façon un peu schématique, ceci m’amène à définir deux, voire trois sortes de solitudes :
1. Celle commune à tous.
Plusieurs auteurs dans ce contexte mentionnent les deux pôles de l’expérience humaine que sont la naissance et la mort. Des expériences ont effectivement démontré, qu’un nouveau-né qui ne reçoit aucun signe affectif, et qui n’entend aucune parole dépérit très rapidement et nul n’est besoin de décrire la solitude de l’être humain face à la maladie et à la mort. À cela je suggèrerai que nous ajoutions la solitude de l’homme sans Dieu. « Malheur à l’homme seul » dit la Parole
2. Celle que l’on recherche
Parce que c’est aussi dans la solitude que l’on se rencontre soi-même, que l’on se retrouve, que l’on se renouvelle, que l’on reprend des forces et surtout que l’on rencontre Dieu. « Venez à l’écart…. » dit-Jésus. Et lui-même voulait s’isoler pour prier.
3. Celle où l’on souffre
Dieu a créé l’homme comme un être de communication, un être de relation. Communion avec lui certes, mais aussi avec ses semblables. « Il n’est pas bon que l’homme soit seul…. créons-lui un vis-à-vis » Gn 2.18

Alors, pourquoi, pourquoi cette solitude « souffrance », pourquoi ce sentiment profond d’isolement, d’abandon, d’exclusion qui selon plusieurs sondages, chrétiens ou non, reste le mal le plus grand de notre société contemporaine ?

Cette expérience évoque souvent des sentiments de crainte et d’anxiété aussi avons-nous de la peine à la reconnaître comme telle.

De façon plus générale, et si je devais tenter une définition j’adopterais volontiers celle que j’ai trouvée un jour dans un ouvrage sur le sujet : « Le sentiment profond de solitude arrive lorsqu’une personne ne peut satisfaire ses besoins les plus élémentaires, les plus simples, les plus nécessaires, que sont la communication, l’attachement et l’affection »(11) C’est, comme l’a exprimé Mirbeau que j’ai cité auparavant, c’est n’être rien pour autrui et poussé à l’extrême, c’est ne « plus exister ».

Ce sentiment est « souffrance » parce que créé être de relation, l’homme a besoin de communion, de vis à vis. Il a besoin d’entendre et d’être entendu, il a besoin de comprendre et d’être compris, il a besoin d’aimer et d’être aimé.

De façon imagée « Nous pourrions comparer cela à une marche nocturne, dans une ville étrangère, par temps de brouillard, tandis que souffle un vent glacé bruissant de façon lugubre dans les arbres »(12)

Et parce qu’il faut du courage pour examiner ce sentiment dans notre vie, c’est trop souvent un sentiment que nous passons sous silence et un compagnon que nous ignorons ou du moins que nous voulons ignorer. Que nous réprimons et que nous cherchons à transformer par tous les moyens.

Ce sentiment est unique et dépend des individus. Il dépend de la personnalité de chacun, de ce que l’on attend de la vie, de la nature d’une relation perdue (longueur, intensité) de l’investissement émotionnel dans un rêve non achevé et de la structure sociale dans laquelle on vit.

Pour quelques-uns la liberté est plus importante que la solitude, et la soif d’indépendance prend le dessus sur l’isolement (pouvoir décider de sa vie sans devoir en référer à personne, sans devoir prendre en compte les besoins, les désirs des autres !), mais est-ce bien réaliste ?

Les sociétés, cultures ou « sous-cultures » à caractère sociocentrique (tribu, clan-Église !) privilégient les relations. Les individus sont définis par le rôle et la place qu’ils occupent dans cette société et même lorsque les gens vivent physiquement seuls, ils sont environnés d’un réseau d’attention, de soins mutuels, de protection et de soutien tissé autour d’eux, auquel ils appartiennent et dans lequel ils sont eux-mêmes participants. Dans de telles cultures, où la relation est plus importante que le succès individuel et l’appartenance au groupe plus importante que l’indépendance la peur de la solitude s’estompe - n’est-ce pas ce que l’Évangile nous enseigne et une bonne façon de concevoir la vie chrétienne, la vie d’Église ?

... 

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1. Jean Claude Lavigne, Lumière et vie, N° 223, 1995, p. 11.
2. Op. cit., p. 11. Citation de M. Hannoun, Nos solitudes, enquête sur un sentiment, Le Seuil, 1991.
3. Op. cit., p. 12.
4. Enquête d’Eurostat, 1992.
5. Corinne Benveniste et Jeannine Soleilhavoup, Division des études sociales, Insee Première, Un Parent seul dans une famille sur huit, N° 293, janvier 1994.
6. Op. cit., p. 13.
7. Dictionnaire Robert en 10 volumes, article solitude citant La prisonnière.
8. Op. cit, citant Les Mandarins p. 47.
9. Octave Mirbeau, « Journal d’une femme de chambre », p. 109.
10. Op. cit., article solitude.
11. Anderson Herbert, Gardner Freda A., Living alone, Westmister John Knox Press, 1997, Louisville, Kentucky USA, p. 82.
12. Ibid. p. 82.

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