Évangéliques, la tentation du pouvoir… fort

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Évangéliques, la tentation du pouvoir… fort

La tentation du pouvoir est une vieille question qui remonte aux origines même du christianisme puisque Jésus, son fondateur, a dû lui-même y résister et que l’Évangile nous révèle clairement le caractère diabolique de cette tentation. Avec son « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », Jésus a su se positionner politiquement pour éviter d’être assimilé, soit aux résistants au pouvoir romain soit, au contraire, à un collaborateur. C’est une position spirituelle mais aussi politique dans le sens que Jésus homme se place à la fois dans la cité, en ne s’affranchissant pas des lois communes, mais en même temps ailleurs, en désacralisant ce pouvoir, en affirmant sa liberté par rapport à César : car finalement c’est à Dieu qu’il faut tout rendre(1) !

Le chrétien est à la fois citoyen d’un pays et d’ailleurs, un étranger dans ce monde, en marche vers sa véritable patrie : le ciel. Cette double appartenance nous travaille et nous tiraille et il y a bien danger que notre appartenance aille d’abord à notre cité terrestre plutôt qu’à la cité de Dieu. Les querelles politiques sont des passions dévorantes et les Églises et les chrétiens font bien de s’en méfier et de prendre exemple sur l’habileté de Jésus qui évite de s’y laisser piéger. En même temps les chrétiens ne peuvent se laver les mains concernant les affaires de la cité, par exemple devant l’innocent condamné, car le Royaume de Dieu c’est aussi d’avoir soif de justice pour tous aujourd’hui.

Dans l’histoire, les Églises chrétiennes s’en sont moins bien sorties que leur Maître, qui a réussi à se tenir à distance de la tentation du pouvoir et des pouvoirs. Quand le christianisme est devenu majoritaire, l’empereur romain s’est appuyé sur les Églises pour légitimer son pouvoir, lui octroyant en retour privilèges et exclusivité. C’est ce qu’on appelle la tentation constantinienne de l’Église qui a abouti, par exemple, à ce que l’empereur Théodose interdise, en 380, les cultes païens pour complaire à l’Église. Cependant, les rapports entre les empereurs et les responsables chrétiens sont complexes(2).

La situation constantinienne d’alliance entre l’Église et l’État a péri en France avec la Révolution. Les Églises évangéliques françaises ont plutôt une culture d’Églises minoritaires et anti-constantiniennes. Pourtant, en prenant un exemple, quand des évangéliques sont tentés de soutenir aveuglément un pouvoir politique qui veut limiter la liberté de culte pour les musulmans, ne tombent-ils pas dans une nouvelle tentation constantinienne ? L’exemple de la Russie où l’Église Orthodoxe abuse de sa position politique dominante et où l’État restreint les libertés religieuses pour lui complaire, dans un jeu où défense du nationalisme russe et de la religion orthodoxe se confondent, devrait pourtant les alerter. L’Alliance Évangélique Européenne a récemment alerté sur une loi antiterroriste votée le 6 juillet 2016 qui limite fortement la liberté religieuse en Russie.

Voter chrétiennement : liberté et discernement

Si les institutions des Églises ou les pasteurs n’ont pas à dicter un vote, ils peuvent néanmoins interroger les critères sur lesquels les évangéliques votent : sont-ils ceux de l’Évangile ? La lettre ouverte de la commission d’éthique protestante évangélique aux évangéliques votant FN (décembre 2015)(3) a suscité des réactions positives de certains pasteurs mais aussi beaucoup de réactions négatives du type « De quoi vous mêlez-vous ? ». Il faut préciser que cette lettre ne préjugeait pas d’un vote évangélique massif en faveur du Front National, mais voulait plutôt susciter une réflexion morale chez les évangéliques tentés par ce vote. Mais il y aussi une aversion évangélique pour le vote FN.

Éric Denimal a réalisé, en 2014, un sondage auprès de 70 jeunes sur le vote FN qui, s’il n’a pas de valeur scientifique, présente des résultats intéressants :

« À la question : "Si vous connaissiez des chrétiens de votre Église qui votent FN, quel serait votre sentiment à leur égard ?" ; 32 % répondent : "Chacun vote selon sa conscience et cela ne me regarde pas" ; 36 % seraient très déçus et 16 % franchement indignés. Aucun n'a répondu être en communion avec eux. D'ailleurs, 56 % chercheraient à les faire changer (gentiment) d'avis, tandis que 32 % signalent que les positions politiques ne devraient pas interférer dans le fonctionnement ni le relationnel de l'Église(4). »

Une majorité de ces jeunes considérait donc qu’il y avait incompatibilité entre le fait d’être chrétien et le vote FN. Mais une bonne partie considérait que l’Église ne devait pas faire de politique et que ce vote était une affaire privée.

La réaction individualiste « Ça ne regarde que moi » n’est guère défendable pour un choix qui engage un avenir collectif. Pourquoi un vote échapperait-il à une lecture éthique chrétienne ? Contrairement à ce qu’a dit un ancien Président de la République, le vote FN est bien un problème moral et, ajouterions-nous, spirituel.

En effet, dans les périodes de crise ou de fortes inquiétudes, grande est la tentation de se confier en un pouvoir fort et le verbe dit bien le problème spirituel : c’est une question de foi.

Nous avons beau savoir ce que dit Dieu dans la Bible « Malheur à l’homme qui se confie en l’homme », dans les moments de crise n’avons-nous pas tendance à réclamer un sauveur humain, un homme providentiel, un chef qui enfin redresserait la barre d’un pays que nous percevons comme allant à la dérive ? Le peuple est souvent prêt à céder sa liberté contre la sécurité. Quel est le rapport des évangéliques à la liberté ? Il n’est certainement pas uniforme. Mais tant qu’on ne touche pas à notre liberté individuelle et à notre la liberté de culte, ne serions-nous pas tentés de considérer les autres libertés, publiques par exemple, comme négligeables ?

Si nous pensons qu’il faudrait un peu plus d’ordre et moins de liberté rappelons-nous les avertissements du prophète Samuel. Il avait prévenu le peuple que confier le pouvoir à un homme fort se ferait au détriment de sa liberté, mais le peuple, aveuglé par son besoin de sécurité, ne l’a pas écouté.

L’éthique sexuelle, petit bout de la lorgnette politique ?

Dans une société devenue assez chaotique du point de vue moral, les chrétiens évangéliques pourraient aussi être tentés par les politiques qui prétendent rétablir par la loi un ordre moral.

Il faut, ici, prendre le recul de l’Histoire et en tirer instruction. Dans une période de grande détresse morale pour la France après sa défaite en 1941, le maréchal Pétain est apparu comme un recours. Il l’est apparu d’autant plus qu’il semblait incarner un retour à l’ordre moral qu’appréciaient les Églises. Le pasteur réformé, Marc Boegner, président de la Fédération protestante, écrit ainsi le 13 septembre 1940 : « J’ai été reçu par le maréchal Pétain hier soir… Je l’ai remercié au nom des Églises de ce qu’il a fait contre l’alcoolisme, le divorce pour la famille, la moralité publique et la jeunesse(5). »

Il est vrai que le régime n’avait pas encore dévoilé son caractère raciste, racisme que rejetait résolument Marc Boegner. Or, c’est justement sur ces questions de mœurs que souvent certains évangéliques jugent les politiques, sans regarder leur objectif politique global. Ils pourraient se laisser séduire par le discours de Marine Le Pen « défendre le peuple » contre les élites et rétablir « la loi et l’ordre » en passant à côté du fait que, s’il est plus policé, son fond reste raciste, même s’il prend, par exemple, le masque d’un discours économique rationnel sur l’immigration. Cela a bien été analysé par Cécile Alduy et Stéphane Wahnich dans leur très bon livre « Marine le Pen prise aux mots(6) ».

Il faut aussi se poser la question : examiner et juger des politiques à partir de leurs positions déclarées sur les mœurs (qui ne correspondent pas forcément à la réalité, ni de leur vie personnelle, ni de leur objectifs politiques réels) n’est-ce pas faire de la politique par le petit bout de la lorgnette ?

Où situer le cœur de l’action politique ?

Si l’on se place du point de vue des démocrates libéraux, le cœur de l’action politique c’est l’économie, sa bonne santé, en un mot l’argent : qu’il coule, et de la prospérité économique découlera la paix (« L’économie, idiot ! » de Bill Clinton ; l’« inversion de la courbe du chômage » de François Hollande). Du point de vue des politiciens populistes, le cœur de l’action politique c’est la nation : qu’on retrouve une identité nationale, qu’on ferme les frontières et cela résoudra tous les problèmes. Mais, si on se place du point de vue de l’Évangile, le cœur de l’action chrétienne dans la cité, c’est l’amour du prochain, et quand on passe du niveau individuel au niveau collectif, comme l’affirme Louis Schweitzer(7), le nom que prend l’amour du prochain, c’est la justice.

Au regard des enjeux économiques, l’éthique sexuelle peut paraître vraiment anecdotique et périphérique par rapport à l’économie. Mais est-ce vraiment sur l’économie que repose le vivre ensemble dans une nation ?

L’accroissement de la prospérité des plus riches au détriment de la majorité remet en cause ce présupposé. Ce n’est pas un hasard si le livre de Thomas Piketti qui démontrait cet accroissement a eu un tel succès aux États-Unis.

Contre cet économisme des politiques libéraux(8), les études sociologiques montrent que ce ne sont pas d’abord les chômeurs qui votent FN mais ceux qui ont peur de voir disparaitre leur mode de vie : les classes moyennes déclassées. Comme le notent Cécile Alduy et Stéphane Wahnich, si l’on se penche sur « les logiques géographiques » du vote FN, on s’aperçoit que « la carte du taux d’immigration, celles des inégalités et de l’insécurité sont beaucoup plus proches de la carte électorale du Front National que ne l’est celle du chômage(9) ». On peut voir derrière ce vote une demande d’ordre et d’être rassuré devant une insécurité culturelle, économique et sociale.

Plaçons-nous maintenant du point de vue de l’éthique chrétienne qui fait de l’amour du prochain et de sa traduction sociale en justice le critère central de l’évaluation politique. Par rapport à la question du mariage homosexuel on pourrait dire que, justement, du point de vue de ses défenseurs, c’est une question de justice sociale et que, même pour les Églises qui le défendent et le bénissent, cela correspond à l’amour du prochain. C’est là « un détournement de la grâce, une idée chrétienne devenue folle », comme disait Chesterton. En effet, la distinction entre les deux sexes n’est pas une injustice sociale, que l’union homosexuelle soit inféconde est un fait ! Certains auront beau jeu de dire « Voyez, le mariage homosexuel a été voté et la famille ne s’est pas effondrée ! », ils négligent, par exemple, l’effet de fragilisation de l’identité chez les jeunes générations qui s’interrogent : « Qui suis-je ? Hétéro, homo, bi(10)  ? » .

Ce qui a fait descendre dans la rue contre le « mariage homosexuel » des personnes qui n’étaient pas d’extrême droite, c’est certainement la création d’une « filiation impossible » prétendant juridiquement qu’un enfant soit issu d’une telle union. Vouloir empêcher une pseudo-filiation homosexuelle, c’est refuser de répandre un modèle familial qui va contre l’intérêt de l’enfant. Cependant, la question de l’amour du prochain et de la justice ne peuvent se résumer pour les chrétiens à l’abrogation du mariage homosexuel.

Sur le mariage homosexuel, il faut d’ailleurs noter que le FN est ambigu. Si Marion Maréchal-Le Pen est partisane de son abrogation, Florian Philippot, bras droit de Marine Le Pen, a estimé que la question de l'abrogation de la loi Taubira était aussi importante que « la culture du bonsaï(11) » !

L’amour du prochain intègre la sécurité des liens familiaux mais aussi la sécurité des personnes : pas de justice quand certains quartiers vivent dans l’insécurité. Plus délicate est la question du sentiment d’insécurité culturelle créé, entre autres, par la présence musulmane visible dans certains quartiers. Le FN s’est emparé de ce sentiment en captant à son profit le thème de la laïcité.

La laïcité

Certains évangéliques peuvent être trompés par le discours sur le retour aux racines chrétiennes. Ils se trompent doublement : d’une part, parce qu’il s’agit chez certains d’une référence à une France catholique, et d’autre part parce que le FN a opéré un virage vers une laïcité radicale.

Il est très significatif que Marion Maréchal-Le Pen ait comparé la présence des protestants dans le midi de la France à l’occupation allemande, même si elle s’en est ensuite excusée. Pour elle, qui a reçu une éducation catholique traditionnaliste, les protestants sont des étrangers bien que son grand-père ait été pasteur pentecôtiste. Marine Le Pen a innové sur ce point. Alduy et Wahnich ont calculé qu’elle emploie six fois plus le mot laïcité que son père ! Dans son programme pour la présidentielle de 2012, Marine Le Pen avait limité l’interdiction des signes religieux ostensibles aux agents et aux usagers des services publics. Après la présidentielle, elle a durci le ton et dans une interview au journal « Le Monde » du 21 septembre 2012, elle va jusqu’à affirmer qu’on est plus libre sous une dictature laïque que sous une dictature islamique ! Ce durcissement a été confirmé par son bras droit, Florian Philippot, qui trouve insuffisant d’interdire le burkini et prône l’interdiction de tout signe religieux ostensible dans l’espace public(12).

Entre la dictature laïque de la tante et la nièce qui avoue son peu de goût pour le régime républicain, on peut s’inquiéter…

Il faut reconnaître que, derrière certains votes FN, il y aussi le ressentiment contre le clientélisme d’hommes et de femmes politiques qui ont aussi contribué à aggraver ces dérives communautaires en achetant un vote musulman en échange d’avantages accordés à cette communauté.

Il est également vrai que face à un projet islamiste « théonomiste », imposer à la société ce qu’il pense être la loi de Dieu, une laïcité ferme mais pas fermée qui protège la paix et la liberté d’opinion pour tous, tout en étant respectueuse de la liberté de culte, est la meilleure protection.

Mais il ne faut pas se tromper de combat, comme l’écrivait Étienne Lhermenault, le président du CNEF, dans un éditorial faisant suite aux polémiques politiciennes sur le burkini :

« Il ne faudrait pas que le populisme et les fausses bonnes idées de la classe politique conduisent nos Églises à se tromper de combat. Notre ennemi, ce n’est pas l’Islam de France ou d’ailleurs, mais le péché qui nous atteint tous sans exception et nous éloigne du Dieu vivant. Notre objectif, ce n’est pas de restaurer l’identité chrétienne de la France mais d’appeler tous ceux que Dieu met sur notre route, musulmans, juifs, bouddhistes, chrétiens nominaux, agnostiques, athées à se tourner vers Jésus-Christ dans la repentance et la foi(13). »

Rapport entre ecclésiologie et politique

On peut se poser la question du rapport entre vision politique et conception de l’Église. Une conception forte de la direction de l’Église par un leader entraînerait-elle une attirance pour un pouvoir fort, alors qu’une conception plus collégiale de la direction de l’Église rendrait-elle plus critique vis-à-vis de la croyance en un homme politique providentiel ? Il n’y a certainement pas de déterminisme automatique. Un pasteur des Assemblées de Dieu, qui ont, a priori, une ecclésiologie centrée sur un pastorat fort, me disait avoir prié pour que Marine le Pen ne passe pas aux élections régionales ! Il faut dire qu’il était engagé dans l’accueil des réfugiés… De plus, les Églises protestantes fonctionnant sur un régime synodal ne semblent pas avoir mieux résisté à la fascination devant Hitler que celles fonctionnant sur un principe hiérarchique. Par exemple, on trouve dans le Journal des Églises libres allemandes un éloge du parti national socialiste « pour son combat contre la prostitution et l’habitude de fumer chez les femmes(14) » ! En revanche, ce sont les catholiques qui ont été les premiers à protester contre l’extermination des handicapés ! Si l’exemple des Églises sous le IIIe Reich montre qu’il n’y a pas de déterminisme strict entre ecclésiologie et politique, on peut cependant parfois rencontrer des connexions entre une ecclésiologie basée sur un leadership fort, une théologie théocratique, qui vise la restauration d’une nation chrétienne, et le soutien à un pouvoir fort et répressif. Dans son enquête sociologique, Philippe Gonzalez(15) analyse la synthèse qui s’est opérée aux USA entre une vision évangélique néoconservatrice et une théologie charismatique du combat spirituel contre les « esprits territoriaux ». Cette synthèse théo-politique a pris le nom de « dominion » et affirme que les chrétiens doivent exercer la souveraineté « dominion » sur terre.

Or, cette vision autoritaire d’un christianisme hégémonique a eu, parfois, de terribles effets qui sont allés à l’encontre du témoignage rendu à l’Évangile.

Ainsi, l’affaire de la tentative de pénalisation de l’homosexualité en Ouganda. Suite à une campagne en 2009 à Kampala de trois orateurs évangéliques américains dénonçant un agenda gay destiné à renverser la famille traditionnelle africaine, un député ougandais a proposé en 2010 de criminaliser l’homosexualité au point de requérir la peine de mort pour les cas d’« homosexualité aggravée ». L’évêque évangélique ougandais Julius Oyet, « apôtre » de ce réseau américain dans la mouvance de C. Peter Wagner, a été, selon Philippe Gonzalez, l’un des cerveaux de cette campagne. Il justifiait l’application de la peine de mort sur la base de la Bible et au nom de l’idée de « nation chrétienne ». Cette campagne de haine a abouti à l’assassinat d’un militant homosexuel ougandais(16).

Au-delà de la question homosexuelle et du simplisme qui consiste à dire qu’il suffit de transposer la loi de Moïse aujourd’hui pour devenir une « nation chrétienne », devrait-on alors appliquer la peine de mort à ceux qui ne vont pas à l’Église le dimanche puisque c’est la sanction pour non-respect du sabbat dans l’Ancien Testament ? Cette référence à la peine de mort révèle une vision spirituelle et politique sur la façon dont on doit limiter le mal dans une société.

L’attrait pour une politique répressive

Face à ce qui, légitimement, fait peur : terrorisme, délinquance... les chrétiens évangéliques devraient-ils joindre leur voix à ceux qui réclament toujours plus de lois et de mesures répressives ?

Certes, Paul note qu’en remplissant son rôle répressif, le magistrat romain est « serviteur de Dieu ». Certes, on peut citer Ésaïe : « Si l’on fait grâce au méchant il n’apprend pas la justice » (És 26.10). Mais est-ce là l’ensemble de la pensée chrétienne sur le rôle de la justice terrestre ? L’Évangile ne nous donne-t-il pas un autre regard ? Le rôle et le témoignage chrétiens dans la cité se limite-t-il à réclamer toujours plus de répression ? Le témoignage évangélique ne serait-il pas plutôt du côté, par exemple, d’un chrétien salutiste, comme Albin Peyron, qui est à l’origine d’une campagne qui mènera à la fermeture du dernier bagne et à la réhabilitation des bagnards ? La position par rapport à la peine de mort, nous l’avons dit, est révélatrice. Aux deux extrêmes, se trouve, d’un côté, une vision purement punitive qui veut la mort du pécheur et, de l’autre, des chrétiens s’engageant pour la justice restaurative, qui cherchent à amener le criminel à prendre conscience de son crime en le confrontant à sa ou à une victime… projet tout aussi biblique : « Dieu ne veut pas la mort du pécheur mais qu’il change de vie et qu’il vive ». Entre les deux, on peut soutenir qu’une légitime répression limite effectivement le mal mais que la peine de mort ou la prison ne résolvent pas tout et que laisser aux personnes la possibilité de changer y contribue aussi.

À ce stade, il est intéressant de consulter Calvin. On ne s’étonnera pas que le Réformateur ne soit guère partisan d’un pouvoir « laxiste », mais on sera peut-être surpris qu’il mette aussi en garde le magistrat contre « une sévérité excessive », car, dans ce cas,dit-il « il blesse plus qu’il ne guérit » :

« Un magistrat doit se méfier de deux choses en faisant preuve d’une sévérité excessive il blesse plus qu’il ne guérit, ou par une forme de clémence irrationnelle et pleine de bons sentiments, il est cruel dans son humanité en laissant aller toutes choses au détriment de beaucoup(17). »

Quand Calvin parle des « magistrats », il désigne les gouvernants et pas seulement les juges, mais ses propos peuvent aussi s’appliquer à eux. Ainsi, Calvin voit le rôle du juge comme n’étant pas de tuer le malade mais aussi de le soigner ! Toute une politique de réinsertion, de peine de substitution à la prison aurait donc place dans cette vision calviniste de la mission thérapeutique de la justice humaine.

Un autre point politique intéressant chez Calvin est que, s’il commande la soumission au pouvoir, il reconnaît, néanmoins, un droit de résistance aux « magistrats inférieurs » (on dirait aujourd’hui « fonctionnaires » ou « juges ») au pouvoir central, au nom de l’intérêt du peuple(18).

Or, c’est un point et un lieu communs chez les leaders politiques populistes de s’en prendre au « laxisme des juges » et de vouloir qu’ils soient plus dociles vis-à-vis du pouvoir politique.

Les propos d’hommes et de femmes politiques qualifiant la constitution française d’« arguties juridiques » quand on leur répond que les mesures répressives qu’ils préconisent seraient inconstitutionnels sont à cet égard significatifs…

Conclusion

Dans la conclusion de son livre qui épingle « des évangéliques tentés par le pouvoir absolu », Philippe Gonzalez oppose un projet chrétien visant à moraliser la société à une éthique du témoignage(19), mettant sur le même plan les dérives charismatiques et théonomistes et la « Manif pour tous ». Or, c’est un peu binaire. Par exemple, les chrétiens qui se sont engagés dans la campagne « Publiez ce que vous payez » pour la transparence sur les sommes versées aux hommes politiques par les compagnies des industries extractives (pétrole, gaz) ne travaillent-ils pas à une légitime moralisation des relations entre nations ? De même, pourquoi les chrétiens ne pourraient-ils pas défendre le bien commun pour la société, de l’intérêt de l’enfant à être élevé par un père et une mère ? Ce souci social ne rentre-t-il pas aussi dans une éthique du témoignage ? Il faut, bien sûr, pour cela que la manière même de défendre ce bien commun soit un témoignage évangélique.

Il serait, certes, naïf de mettre sa confiance dans la loi pour rétablir un ordre moral. Mais nous ne pensons pas que tous les chrétiens engagés dans le champ social et politique, se bercent de cette illusion ; ils cherchent, en général, plutôt à freiner le mal qu’à établir le bien par la loi. Quant aux quelques théonomistes qui se réclament de Calvin pour imposer la loi de Dieu à la société, ils font dans l’anachronisme. Ils oublient que nous ne sommes plus au XVIe siècle et que, quand Calvin demandait au magistrat (ce qui est critiquable !) de faire appliquer à fois la 1re table de la loi (« Tu n’auras pas d’autre Dieu ») et la seconde (« Honore ton père et ta mère… »), il pouvait encore s’appuyer sur un pouvoir qui cherchait dans le christianisme sa justification et avait encore une certaine « crainte de Dieu ». Or, nous faisons le diagnostic qu’en Occident aujourd’hui, nous sommes entrés dans l’ère de l’anomie (de « a » privatif et « nomos » loi : « sans loi ») qu’annonçaient Jésus (Mt 24.12 : « iniquité » traduit le grec « anomia ») et les apôtres (2 Th 2.3 et 7) pour la fin des temps. Cette anomie se caractérise par un rejet généralisé de toute autorité (2 Tm 3.1ss) et particulièrement de la loi de Dieu. Il est donc tout à fait illusoire de vouloir changer la société par des lois ou des politiques « chrétiennes(20) » . Cette conscience ne devrait pas toutefois amener les chrétiens à un repli communautaire hors de la cité. Ils peuvent, mais sans illusion, jouer un rôle de sel de la terre par leur intégrité et leur défense du bien commun, où ils rencontreront des alliés non-chrétiens, je pense au combat contre la légalisation de la gestation pour autrui (GPA), par exemple.

Les dérives « théocratiques » dénoncées par Gonzalez, sont bien loin de la Bonne Nouvelle du Salut mais nous semblent l’œuvre d’une minorité et ne pas avoir grand succès dans le monde évangélique. Bien plus dangereuse nous semble la tentation pour les évangéliques du conformisme social, d’épouser les craintes et les colères ambiantes, de réclamer « un roi » républicain et d’oublier que notre paix et notre sécurité sont dans Jésus-Christ notre Roi. Il n’y a pas de vote chrétien mais une manière chrétienne de voter en mettant, avec réalisme, un espoir relatif dans les politiques les moins mauvais (l’intégrité personnelle est un critère important), et les plus aptes à gouverner et à préserver la paix dans notre pays. Ne laissons pas la peur l’emporter mais cultivons plutôt une manière chrétienne d’espérer pour notre pays et rendons, par des paroles et des actes d’amour, l’espoir à ceux qui désespèrent de la cité.

1. Cf. le commentaire de ce passage par Nicolas Farelly dans Christianisme & politique, Tharaux, Éditions Empreinte temps présent, 2007, p. 20-22.

2. On trouvera un bon résumé de cette complexité dans l’ouvrage d’Hyppolite Simon, Église et politique, Paris, Éditions du Centurion,1990.

3. « Laisse la colère ! Lettre ouverte à nos frères et sœurs évangéliques qui votent FN », 11 décembre 2015. Cf. en annexe.

4. Éric Denimal, « Les évangéliques peuvent-ils voter Front National ? », Le Christianisme aujourd’hui, février 2014.

5. Cité par Patrick Cabanel, Histoire des protestants de France, Paris, Fayard, 2012, p. 1095.

6. Cécile Alduy, Stéphane Wahnich, Marine Le Pen prise aux mots, décryptage du nouveau discours frontiste, Paris, Le Seuil, 2015.

7. Louis Schweizer, Les lignes directrices d’une éthique sociale, Les Cahiers de l’École Pastorale, n°78, 2010.

8. Cécile Alduy et Stéphane Wahnich font remarquer que Jean-Marie Le Pen a réalisé le score le plus élevé de sa carrière en 2012, dans un contexte de croissance économique et de résorption du chômage, ibid. p. 188, note 1.

9. Ibid., p. 189.

10. Voir Thérèse Hargot, Une jeunesse sexuellement libérée (ou presque), Paris, Albin Michel, 2016.

11. Le Monde, 12 avril 2016.

12. Interview sur le site Atlantico : http://www.atlantico.fr/, 21 août 2016.

13. Éditorial d’août 2016 sur le site du CNEF : https://www.lecnef.org/80-edito-du-mois/1010-islam-de-france-ne-pas-se-tromper-de-combat.

14. Andreas Schneider, Les Églises Évangéliques sous le IIIe Reich, Semailles et Moissons, N°6, juin-juillet 1995, p. 20-23, mise en ligne par la FREE : http://lafree.ch/les-eglises-evangeliques-sous-le-ille-reich-par-andreas-schneider.

15. Philippe Gonzales, Que ton règne vienne, des évangéliques tentés par le pouvoir absolu, Genève, Labor et Fides, 2014.

16. Idem, p. 418-423.

17. Jean Calvin, Institution chrétienne, IV/XX/10.

18. Idem, IV/XX/31.

19. Philippe Gonzales, Que ton règne vienne, p. 431.

20. Cf. la critique de Philippe Gonzales du slogan d’un parti chrétien « Changer les cœurs pour changer la nation » in Chrétien : L’autre nationalité, Montbéliard, Éditions Mennonites, 2014, p. 69-72.

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