Grâce et exigence dans la vie chrétienne selon l’apôtre Paul

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En 2017, année du 500e anniversaire de la Réforme, comment penser pour aujourd’hui un accompagnement pastoral qui prenne en compte l’exercice de la grâce (Sola Gratia) et les exigences des Écritures (Sola Scriptura), que celles-ci soient d’ordre comportemental, moral, éthique, théologique ou spirituel ?

Avant de rentrer dans le vif du sujet avec l’article d’Emmanuel Alvarez qui suit, Nicolas Farelly introduit quelques lignes directrices et pistes de réflexion à travers l’enseignement distillé par l’apôtre Paul dans ses diverses épîtres. Et si « l’apôtre de la grâce » était plus précisément « l’apôtre de la grâce responsabilisante », signe de la transformation par Dieu des individus et de sa création toute entière ?

Grâce et exigence dans la vie chrétienne selon l’apôtre Paul

Introduction

Paul, peut-être plus clairement que tout autre auteur biblique, a su enseigner et rappeler aux Églises la primauté de la grâce de Dieu dans la vie chrétienne, sans jamais être le héraut d’une « grâce à bon marché », pour reprendre une expression de D. Bonhoeffer. Pour Paul, la grâce responsabilise, elle « exige », et cette notion fait bel et bien partie de l’Évangile qu’il proclamait.

Or, force est de constater qu’aujourd’hui encore, cette notion est mal comprise et mal vécue par de nombreux chrétiens. Il est bien connu que nos tendances naturelles nous poussent soit à mettre trop l’accent sur la grâce (la tendance antinomiste et laxisme, sectionnant le nerf entre foi et obéissance), soit à insister excessivement sur les exigences de la foi (tendance légaliste). Une tension forte demeure donc dans nos théologies et dans nos vécus de la foi, entre hospitalité et discipline, privilèges et responsabilités, droits et devoirs. Ou pour l’exprimer autrement, entre grâce et exigence. Alors que les deux ne devraient jamais être opposées, et alors que Paul lui-même ne les opposait pas, les chrétiens ont toujours autant de difficultés à les faire vivre ensemble dans leur vie de foi personnelle et dans l’Église. Ainsi, dans ce qui suit, nous tenterons d’appréhender comment ces deux tenants fonctionnent ensemble chez Paul (comme les deux faces d’une même pièce) et ce, non seulement pour l’individu, mais aussi pour la communauté chrétienne. Si les deux sont si difficiles à maintenir côte à côte, qu’est-ce qui, dans la théologie de Paul, peut nous aider à trouver du liant ?

Pour répondre à cette question, nous proposons de mettre en avant un aspect de sa théologie indiquant ce que Dieu lui-même désire accomplir chez ceux qui placent leur foi en Jésus. Pour Paul, avoir foi en Jésus est bien sûr un engagement profond à l’égard du Seigneur, mais plus encore, c’est un engagement qui doit transformer l’individu. Il y a là une emphase absolument centrale de la théologie paulinienne et de sa compréhension de l’Évangile. Or, c’est justement cette emphase qui permet la cohabitation joyeuse entre grâce et exigence chez Paul. Être croyant, chrétien, suivre Jésus dans sa vie, est pour Paul une suivance transformatrice, une suivance qui ne laisse pas et ne peut pas laisser l’individu inchangé. Sans cela, l’Évangile tel que Paul le concevait est tronqué et la foi elle-même cesse d’être foi. C’est donc sur cette notion de transformation que nous nous attarderons dans ce qui suit, car c’est là que se trouve une clef indispensable pour tenir grâce et exigence ensemble dans notre théologie, dans nos vies et dans nos Églises. Mais comment Paul parle-t-il de transformation ?

L’exemple d’une présentation lacunaire de l’Évangile selon Paul

« La route des Romains » est un modèle évangélique populaire et fréquemment utilisé pour présenter l’Évangile à partir de la théologie paulinienne. On le retrouve sur de nombreux tracts d’évangélisation ainsi que sur Internet, et on l’enseigne – non sans certains impacts positifs – aux enfants de l’École du dimanche. Pourtant, nous proposons ici de l’évoquer comme point de départ d’un argumentaire mettant en avant la facilité avec laquelle nos propres reconstructions de ce qu’est l’Évangile peuvent faire preuve de lacunes. « La route des Romains » n’est qu’un exemple représentatif de beaucoup d’autres modèles ou présentations de l’Évangile, mais nous proposons de nous attarder sur celui-ci parce que c’est un modèle qu’utilise essentiellement l’apôtre Paul dans sa présentation.

« La route des Romains » est une liste de citations de l’épître de Paul aux Romains (d’où son nom), citations qui sont expliquées une par une dans le but de fournir une présentation logique de la pensée paulinienne quant au contenu de l’Évangile. Selon ce modèle, l’Évangile est tel un chemin dont chacun des pavés mène au salut.

S’il existe quelques variations à cette présentation, voici comment cette « route » est régulièrement présentée :

  • Romains 3.23 : « Tous, en effet, ont péché et sont privés de la gloire de Dieu » (on explique alors la notion de péché).
  • Romains 6.23 : « Car le salaire du péché, c’est la mort ; mais le don de la grâce, le don de Dieu, c’est la vie éternelle en Jésus-Christ, notre Seigneur » (la vie éternelle est possible en Jésus).
  • Romains 5.9 : « À bien plus forte raison, maintenant que nous sommes justifiés par son sang, serons-nous donc sauvés de la colère par son entremise ! » (la justification nous permet d’entrer dans la vie éternelle).
  • Romains 10.9 : « En effet, si, avec ta bouche, tu reconnais en Jésus le Seigneur, et si, avec ton cœur, tu crois que Dieu l’a réveillé d’entre les morts, tu seras sauvé » (la justification doit être appropriée par la foi).
  • Romains 8.1 : « Il n’y a donc maintenant aucune condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ » ; et Romains 5.1 : « Étant donc justifiés en vertu de la foi, nous sommes en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ » (la justification reçue est notre assurance).

Que penser de cette « route » ? Évidemment, on ne peut que dire « oui » et « amen » à chacun de ces pavés. Tous font bel et bien partie de l’annonce de Paul, de son Évangile, et tous sont essentiels pour mener au salut. L’objection majeure que nous voulons formuler vis-à-vis de ce modèle n’est pas de dire qu’il y aurait quoi que ce soit de faux dans la présentation, mais que celle-ci est très incomplète. En effet, que ce soit dans son Épître aux Romains, comme dans ses autres épîtres, Paul lui-même place d’autres pavés sur la route menant au salut : les pavés faisant référence à la transformation des croyants. Or, ces pavés sont essentiels pour Paul. Comme nous le verrons, en leur absence, l’accès au salut est impossible !

Ainsi, il n’est pas surprenant qu’en en faisant le « tout » de l’Évangile selon Paul, beaucoup de commentateurs de ce modèle expliquent l’Évangile de façon très réductrice. Par exemple, ...

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