L'autocritique d'un évangélique traditionnel

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L'auto-critique est un exercice périlleux : ou bien on risque de forcer le trait et de fâcher les siens, ou bien on se montre complaisant et on déçoit les autres ! Pire, on peut à la fois fâcher les siens et décevoir les autres ! Que Dieu nous donne donc la bonne mesure de prudence et de hardiesse !

L'autocritique d'un évangélique traditionnel

Fidélité et orthodoxie

+ Traditionnellement, nous méditons un texte biblique chaque jour dans notre culte personnel, nous partons au culte dominical la Bible sous le bras, et notre Bible est toujours sous la main. Nous aimons la Parole de Dieu, et nous sommes à la fois très attachés à la foi biblique et à l'affût de toute erreur. Notre souci constant est de nous soumettre entièrement à la Parole de Dieu, et de formuler notre foi de manière précise et juste. L'enseignement est très haut dans notre liste de priorités de vie d'Église, et nous insistons généralement sur une formation théologique poussée pour nos pasteurs, tout en nous méfiant un peu des théologiens !

Mais nous n'avons pas de lectionnaire évangélique, la lecture publique de la Bible est de moins en moins à l'honneur dans nos cultes, et peu à peu notre culture biblique n'est-elle pas en train de se perdre ? Ne risquons-nous pas à terme de finir par créer un « canon » (un recueil de textes qui confortent notre version de la foi) dans le canon biblique ?

Révélation et relation

+ Nous croyons en un Dieu qui se révèle, et nous accordons une priorité à notre relation avec lui. Nous annonçons la Bonne nouvelle de la réconciliation avec Dieu, par le moyen du sacrifice de Christ, et nous invitons nos auditeurs à entrer dans une relation personnelle avec Dieu.

Mais nous avons des attentes assez limitées par rapport à Dieu, à l'image de la fille, dans un sketch bien connu, qui prie le Notre-Père et qui ne s'attend absolument pas à sa réponse ! Quelques esprits irrévérencieux se demandent en effet combien de temps nous pourrions nous passer de lui ! Son absence se ferait-elle sentir dès le premier culte ? Dans la première phase de notre expérience chrétienne, nous l'avons aimé de manière très intense, mais trop souvent, le refroidissement de notre premier amour n'est-il pas été accepté comme une condition sans retour ?

Père, Fils et Saint-Esprit

+ Nous confessons notre foi en un seul Dieu, en trois personnes, nous revendiquons notre filiation à l'orthodoxie trinitaire des credos de l'Église primitive, et nous croyons avoir une doctrine et une piété pleinement équilibrées.

Mais nous sommes parfois coupables en pratique d'un certain « unitarisme ». Le Seigneur Jésus étant plus accessible à notre foi d'enfant, nous continuons à concentrer notre attention sur lui, et à lui adresser une bonne partie de nos louanges et prières. Le Père est beaucoup plus lointain, même si, avec un petit effort, nous arrivons à chanter : « Nous t'adorons, nous t'aimons, tendre Père... Nous t'adorons, nous t'aimons, ô Jésus... » (À toi la gloire, 45). Le Saint-Esprit est plutôt insaisissable... et à la limite, ne pourrait-on pas le remplacer par la Bible ? Je prendrai comme témoin la table analytique des matières de Sur les ailes de la foi, le carnet de chants qui a longtemps exprimé notre foi : elle répertorie 211 chants centrés sur Jésus-Christ, 66 chants centrés sur Dieu, 10 sur le Saint-Esprit et 12 sur la Bible (« Divine Parole, qui soutiens ma foi... », Sur les ailes de la foi, 147) ! Sommes-nous des chrétiens trinitaires authentiques ?

Esprit et Église

+ Nous sommes attachés à l'Église de Jésus-Christ. Nos Églises sont des Églises de professants, et elles sont encore fréquentées. Nous sommes des membres engagés d'Église, des implanteurs d'Églises, des bâtisseurs d'Églises.

Mais la dynamique de nos Églises est souvent très humaine. D'une façon ou d'une autre, nous sommes tous cessationnistes, c'est-à-dire que les dons de l'Esprit ne sont plus d'actualité pour nos Églises. Nous sommes une minorité de cessationnistes de principe (la question est close) et une majorité de cessationnistes de fait (la question ne se pose pas). En pratique, cependant, nous sommes un peu plus « charismatiques » que nous aimerions penser, et notre doctrine ne tient pas vraiment compte de notre expérience ! Nous croyons que Dieu intervient un peu dans notre vie. En fait, il intervient plus souvent que nous le croyons, mais nous ne discernons pas ses interventions ! Tout prédicateur qui se respecte, par exemple, demande à Dieu de lui parler, afin qu'il puisse parler de la part de Dieu, mais nous ne considérons pas cette dimension « prophétique » de la prédication comme surnaturelle. Nous continuons à demander à Dieu des miracles, tout en faisant preuve peut-être d'une certaine incohérence : nous n'osons pas trop nous l'avouer ; nous y croyons un peu, tout en nous en méfiant ; nous en demandons à Dieu, sans trop en attendre. Avec quelle fréquence nos stocks d'huile pour l'onction des malades ont-ils besoin d'être renouvelés ?

Conviction et engagement

+ Nous annonçons la Bonne nouvelle de Jésus-Christ, mort et ressuscité pour nous, et nous appelons tous à la conversion. Nous cherchons à les convaincre, et nous les appelons à l'engagement de la personne entière.

Mais nous avons tendance à nous méfier des sentiments et des émotions (seraient-ils forcément moins spirituels que le reste de notre personne ?) et à privilégier l'intellect et la volonté, malgré leur capacité de révolte contre Dieu. Alors que Paul encourage Timothée à progresser dans tous les domaines, nous vivons un certain déséquilibre entre le caractère, la doctrine et l'expérience (1 Tm 6.11-12). Nous nous félicitons de la pureté de notre doctrine, et nous avons vite repéré les défauts de caractère des autres, mais nous traitons souvent l'expérience chrétienne en parent pauvre, en manquant de « saisir la vie éternelle » dans notre vécu quotidien. Si la vie éternelle ressemblait à certains de nos cultes et réunions, qui en voudrait ? Nos cultes actuels (il en fut autrement au 19ème siècle !) sont quasiment sans émotion, par peur d'élans superficiels et de débordements, et notre adoration est un peu cérébrale. La vraie adoration est « en vérité » (Jn 4.24), mais n'est-elle pas bien plus qu'une démarche intellectuelle et volontaire ? N'est-elle pas aussi « en Esprit », engageant l'être tout entier ?

Sécurité et efficacité

+ Nous prenons le mal et le péché très au sérieux, et nous sommes conscients du combat qui se livre entre le royaume de Dieu et Satan.

Mais nous avons une fâcheuse tendance de nous tenir à une distance prudente de la misère du monde et du principal front de la guerre spirituelle (là où Satan rôde comme un lion et montre ses dents). Nous avons donc tendance à sous-estimer les enjeux du combat spirituel et à être très mal équipés pour le mener, par manque d'expérience de la confrontation aux démons.

La paille et la poutre

+ Nous voulons « briller comme des flambeaux dans le monde », et nous nous efforçons donc d'être « irréprochables et purs » au milieu d'un monde corrompu (Ph 2.16).

Mais, pour nous défouler de temps en temps, nous aimons nous livrer de à de joyeuses parties de « chasse aux pépins » chez les charismatiques, et il y a toujours des pépins à dénicher quelque part ! Nous oublions que la présence de pépins dans notre propre « pomme » ne la rend pas non comestible pour nous ! Nous aimons indiquer leurs excès du doigt, monter leurs défauts en épingle et jeter le « bébé » des charismes avec l'eau du bain. Il nous arrive même peut-être d'attribuer à des origines diaboliques des manifestations simplement humaines (certains parlers en langues, par exemple), (ou pire) des manifestations authentiques de la plénitude ou de l'action de l'Esprit. Est-ce que cela vient d'un véritable discernement spirituel, ou de la crainte du ridicule et d'un fort désir de respectabilité dans notre société sécularisée ?

Prudence et contrôle

+ Nous nous félicitons du sérieux de notre démarche et de l'ordre qui règne dans nos Églises. Nous avançons prudemment et nous minimisons les risques. Nous voulons être des chrétiens raisonnables, et éviter de mettre des obstacles inutiles devant ceux qui cheminent vers la foi.

Mais nous prenons peu de temps pour écouter Dieu ensemble et laissons peu de place à la direction de l'Esprit de Dieu. Nous ne suivons pas la démarche, par exemple, de l'Église d'Antioche qui dégage du temps pour l'écoute de Dieu en jeûnant (Ac 13.1-4). Elle prend un risque considérable en écoutant la voix de l'Esprit. En laissant partir Paul et Barnabas en mission, elle accepte de se séparer de deux de ses meilleurs éléments, mais elle ouvre la voie à de grandes bénédictions. Par contre, la prudence qui nous vient assez naturellement, remplace le discernement spirituel, pour lequel nous devrions dépendre étroitement de Dieu. Chez nous, tout est sous le contrôle du conseil de l'Église !

Unité et diversité

+ Nous croyons à l'Église universelle et à la fraternité de tous les enfants de Dieu.

Mais, même si le plus souvent c'est inconscient, nous gardons nos distances par rapport aux charismatiques, afin d'éviter toute « mauvaise » surprise, toute « contagion », tout dérapage spirituel, voire toute remise en question. Cela s'explique pour les uns, il me semble, par un sentiment de supériorité théologique et intellectuelle, et peut-être pour les autres par un malaise psychologique, par le refus des émotions, par la crainte de l'inconnu, ou par des frustrations dans la communication avec les charismatiques. Nous sommes assez loin d'accepter le principe de la diversité et de la complémentarité des spiritualités chrétiennes, car nous sommes tentés de croire que la nôtre est la meilleure, voire la seule vraiment authentique ! Nous avons, en effet, une idée assez stéréotypée de l'expérience chrétienne, qui vient d'un fort attachement à notre version (piétiste, des 18ème et 19ème siècles) du réveil, comme si l'Esprit de Dieu devait se manifester toujours de la même manière d'une culture à une autre ! En fermant les yeux sur l'évolution de la culture autour de nous, serions-nous en train de refuser de nous mettre au pas de l'Esprit ?

L'aîné et le cadet

Le réveil évangélique a précédé le renouveau charismatique de près de deux siècles, et nous jouons le rôle de frère aîné vis-à-vis des charismatiques. Lorsque nous commençons à oublier nos propres erreurs de jeunesse, l'immaturité et la bêtise du petit frère deviennent insupportables, et nous tombons dans l'orgueil du frère aîné... l'orgueil par rapport à nos institutions, à notre savoir, et à notre savoir-vivre. Ne sommes-nous pas tenter de mépriser le petit frère que Dieu nous a donné pour nous épauler, et pour vivre un nouveau chapitre de l'aventure de la foi, au lieu de nous en réjouir ? Ne le privons-nous pas des bénédictions dont Dieu nous a comblés, en passant à côté de toutes celles que le petit frère pourrait nous communiquer ? Que Dieu nous ouvre les yeux et change notre cœur !

André Pownall est professeur à l’Institut Biblique de Nogent-sur-Marne.

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