La conversion dans le Nouveau Testament

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C'est dans le cadre d'une pastorale nationale de la Fédération Baptiste en janvier 2001, à Dijon, que ces deux exposés sur la conversion et la sanctification ont été prononcés. Il a en effet paru indispensable de revisiter ces notions qui sont au centre de la spiritualité et de la théologie évangélique. À force de les confesser, le danger est en effet de ne plus les entendre selon leur sens véritable, biblique, mais de projeter sur elles des idées qui viennent de notre propre tradition et de nos habitudes de pensée. Bernard Bolay est pasteur des Assemblées Évangéliques de Suisse Romande et a enseigné à l'Institut Emmaüs, Micaël Razzano, est pasteur de l'Église baptiste de Rosny-sous-Bois, en banlieue parisienne.

La conversion dans le Nouveau Testament

Pour introduire le sujet de cet exposé, je crois utile d'y joindre le questionnement proposé par les responsables de la pastorale de la Fédération des Églises Évangéliques Baptistes.

La conversion ou l'adhésion à l'Église ?

Le mot conversion est riche de la signification du "retour" auquel invitent si souvent les prophètes. La prédication de Jean-Baptiste, puis de Jésus lui-même et des apôtres à sa suite, en fait son point de départ et toutes les traditions des réveils l'ont remis en valeur. Mais n'est-il pas parfois utilisé dans un sens dévalué et ne devient-il pas alors une manière d'exprimer que quelqu'un a changé d'opinion et devient plutôt favorable à l'Évangile ou à l'Église ? Pascal disait que "les hommes prennent souvent leur imagination pour leur cœur ; et ils croient être convertis dès qu'ils pensent à se convertir"… Prendre au sérieux le sens originel, c'est appeler à vivre une transformation intérieure radicale qui concerne le cœur de la personne et ouvre à une vie nouvelle dans toutes ses dimensions. Cela a des conséquences et pour le type de spiritualité de la communauté et pour son évangélisation.

La façon dont la question de la conversion a été posée pour votre pastorale suggère que le temps du religieusement correct est advenu pour les communautés baptistes françaises aussi. Intéressante évolution qui montre combien nous sommes sensibles aux pressions de la société et de la culture environnantes. C'est donc l'occasion de repenser certains concepts ou notions sur lesquels nos identités évangéliques se sont cristallisées et de les débarrasser d'éléments qui se sont ajoutés au fil du temps.

Il n'empêche, parler de la conversion, en particulier en milieu évangélique, c'est parler de soi, du noyau dur de notre identité chrétienne. Parler de conversion, c'est donc s'engager sur le terrain d'un vécu commun. Mais il s'agit d'un terrain mouvant, sensible, j'allais même dire miné, tant nos vécus se ressemblent et diffèrent. Et comme cette expérience ou ce vécu sont essentiels, centraux, les discuter peut être déstabilisant ou menaçant. En effet, autour de ce terme se greffent nos expériences et nos convictions et chacun y projette ce qu'il a pu vivre ou aurait souhaité vivre. Notre expérience devient souvent normative et fonctionne comme filtre de l'expérience d'autrui.

L'Église, nos Églises, ne sont pas à l'abri des influences du monde dans lequel nous vivons. Elles ne sont pas non plus tombées du ciel : une histoire les précède qui façonne leurs convictions et leurs pratiques. Et toutes se réclament de l'Écriture pour étayer leur conception de la conversion.

Je vous propose un regard sur le Nouveau Testament en ayant conscience d'une part de sa rapidité et de son caractère d'esquisse - il faudrait, par exemple, affiner le trait en nous arrêtant sur chaque auteur du texte biblique - et d'autre part de ma propre subjectivité : une histoire aussi précède ce que je vais dire.

Aux origines de la conversion biblique

La conversion dans l'Ancien Testament

L'Ancien Testament avait ouvert la voie, par la bouche des prophètes, à la prédication de la conversion (par exemple, et de façon non exhaustive, Jr 3.6-4,4 ; 7.3-7 ; Os 14.2-4 ; Jl 2.12-17 ; Za 1.3 ; 7.8-10). L'appel au retour que les prophètes ont fait retentir concernait le peuple de l'alliance qui se comportait en apostat, délaissant le Dieu de l'alliance et les commandements. Le peuple s'était détourné, les prophètes l'exhortaient à se tourner vers le Seigneur, à réformer sa voie, à revenir au Dieu qu'il connaissait déjà. La conversion exigée est retour à Dieu et aux commandements : Dieu et l'alliance sont indissociables puisque c'est dans le cadre d'une alliance que Dieu se donne à connaître à son peuple. Le retour à Dieu est ainsi compris comme un changement éthique, comme un retour à la pratique du droit, de la justice et de l'amour. Chez les prophètes de l'ancienne alliance déjà, les retours et les repentances de surface sont dénoncés comme tragique méprise au sujet de Dieu et de sa volonté. Les conversions - les retours à Dieu -, qui ne se traduisent pas par un changement de comportement concret, ne sont pas considérées comme des conversions, mais comme une nouvelle manière de se jouer de Dieu et de ses commandements. Et Dieu n'est pas dupe, qui exige non des sacrifices, mais l'exercice de la miséricorde, non des chants et des célébrations, mais la pratique du droit (Os 6.6 ; Es 29.13 ; Am 5.21-24). Se pose alors la question de la possibilité réelle du retour à Dieu : le prophète Jérémie est celui qui le plus lucidement souligne le problème en faisant dire à Éphraïm et au peuple d'Israël tout entier : "Fais-nous revenir à toi pour que nous revenions" (Jr 31.18-19 ; Lm 5.21).

La conversion dans l'Ancien Testament s'articule donc autour de trois axes : une volonté évidente de reconnaître Dieu au centre de la vie individuelle et sociale (la conversion est retour à Dieu), une pratique renouvelée de la Loi (le retour à Dieu ne peut être qu'un retour à sa volonté que la Loi exprime) et la restauration promise pour le peuple (une eschatologie est mise en place).

Les appels, que font entendre les prophètes, sont rarement individuels : ils concernent en priorité la communauté d'Israël dans son ensemble. Ce sera une des caractéristiques de la conversion chrétienne de mettre l'individu en face de sa responsabilité.

L'appel à la conversion est repris par Jean le Baptiste puis par Jésus en termes identiques (Mt 3.2 ; 4.17), puis enfin par les apôtres (Ac 2.38) qui ont discerné dans le crucifié-ressuscité la présence du Royaume et des temps de la fin.

La conversion dans le Nouveau Testament

Pour comprendre ce que le Nouveau Testament entend par conversion, il faut faire le détour par l'examen du vocabulaire de la conversion, même si le vocabulaire traditionnellement étudié ne reflète pas toute la réalité de la conversion néotestamentaire. En effet, les mots peuvent être absents d'un texte et la réalité qu'ils expriment s'y trouver. Il faudrait donc étudier aussi des textes qui tout en traitant de la conversion ne font appel ni à l'un ni à l'autre des termes habituels.

Trois thèmes essentiels forment le cœur de la conception de la conversion dans le Nouveau Testament, auxquels d'autres thèmes secondaires peuvent être adjoints. Ces trois thèmes sont la repentance, la conversion et la foi. Définir succinctement impose la caricature. En effet, dans les textes, les thèmes se croisent ou se chevauchent, si bien que réduire un thème à une définition, c'est forcément simplifier ou déformer. Cette précaution prise, on peut avancer quelques propositions explicatives.

1. La repentance (la metanoia dans le texte grec), c'est la connaissance que l'on a après un événement, et qu'il aurait été préférable d'avoir avant le dit événement. L'accent du texte biblique porte moins sur le sentiment éprouvé (regret, tristesse...) que sur l'intelligence que l'on a d'une situation ou d'une action et sur la décision que l'on prend en vue d'un changement. Se repentir, c'est proprement changer de manière de voir et d'agir après avoir compris la nécessité et la raison de le faire. La metanoia néotestamentaire concerne l'homme tout entier qui, à l'écoute de la parole de Dieu, change d'orientation et comportement. Dans le Nouveau Testament, il s'agit toujours d'un changement pour le bien, et d'un changement de l'homme tout entier et non d'une attitude particulière seulement.

L'exigence de la metanoia repose sur la conviction que Dieu s'est révélé définitivement en Jésus Christ, inaugurant avec lui les temps de la fin, le temps de la grâce avant le jugement.

1) Elle est d'une part associée à la prédication du Royaume de Dieu qui vient dans les appels de Jean le Baptiste et de Jésus : puisque Dieu vient établir son règne, les hommes doivent réformer leur comportement et leur manière de vivre pour accueillir celui qui vient.

2) D'autre part, dans la prédication des apôtres domine la conviction que Dieu a parlé de manière ultime en Jésus Christ. Avec la Passion, la résurrection et l'ascension, les temps nouveaux ont commencé, le Royaume est sur le point d'être manifesté ouvertement. Le temps qui s'ouvre désormais au travers de la prédication de l'Évangile est celui de la patience de Dieu.

La metanoia implique la reconnaissance de l'urgence du temps présent et de la seigneurie du Christ, la prise de conscience du péché et de sa gravité en regard de la volonté du Dieu qui vient, et exige l'adoption d'un comportement nouveau, cohérent avec la conscience de vivre un temps particulier (Lc 3.8 et Ac 26.20). Sont ainsi soulignés, non seulement le regret des fautes commises, mais l'acceptation du jugement et de la miséricorde de Dieu et la décision d'obéir à sa volonté. La metanoia est conversion à la volonté de Dieu, volonté révélée tout au long de la prédication de Jésus, et en particulier dans le Sermon sur la Montagne (Mt 5-7).

2. La conversion proprement dite est exprimée dans le texte grec par le verbe se tourner-se retourner, employé dans le Nouveau Testament, pour moitié dans le sens courant d'effectuer un demi-tour ou de se tourner vers quelqu'un ou quelque chose, et pour moitié dans le sens théologique et figuré de se convertir. Celui qui se convertit change de direction et emprunte une voie nouvelle sous l'autorité du Christ. Il est passé de l'aveuglement à la lumière, de la mort à la vie, de l'empire de Satan au Règne de Dieu, de l'errance et de l'erreur à la voie de la vérité sous la houlette du berger fidèle et véritable. Il y a eu changement de Seigneur dans le cas des païens, et reconnaissance de la messianité de Jésus dans le cas des Juifs. Il y a eu changement de conduite. Le verbe se convertir, en association avec le concept de chemin ou de voie (Ac 9.2 et 2 P 2.20-22), a une forte connotation éthique, dans la ligne même des prophètes de l'ancienne alliance qui appelaient non seulement au retour à Dieu mais aussi à la pratique des commandements de l'alliance (Ac 26.20).

Se convertir, c'est prioritairement se tourner vers une personne, avant d'accueillir un ensemble de doctrines et de dogmes (Jésus appelle à la suivance, Paul à l'imitation). C'est d'abord une rencontre personnelle avant d'être une adhésion, certes nécessaire, à une vérité théologique et biblique. Dans la prédication des apôtres, il s'agit de reconnaître dans la personne du crucifié ressuscité la présence souveraine de Dieu. La décision à prendre concerne la personne de Jésus et la signification de sa vie.

Par rapport à la repentance, la conversion souligne plus particulièrement la dimension positive et la nouveauté de la conversion, alors que la repentance indique mieux la séparation avec un mode vie et de pensée. Cela dit, les deux mots ont parfois été utilisés l'un pour l'autre.

Les deux mots "techniques" de la conversion ne font pas à eux seuls le tour de la question. Il faut y joindre l'étude, par exemple, des expressions diverses employées dans les Actes pour présenter le mouvement d'adhésion au Christ : a) "obéir à la foi" Ac 6.7 , le mot foi étant ici quasiment équivalent à Évangile b) "recevoir favorablement la Parole" Ac 2.41 ; 8.14 ; 11.1 ; 17.11 ; Mt 13.20 ; 1 Th 1.6 c) "s'agréger (aux disciples), s'attacher, s'unir fortement à un apôtre" Ac 5.13 ; 9.26 ; 17.34 d) "être persuadé" Ac 17.4 ; 28.24 e) "devenir le lot, la part de quelqu'un (d'un apôtre), être attaché, joindre", Ac 17,4 f) "se joindre au Seigneur ou à l'Église" Ac 5.14 ; 2.41 ; 11.24 g) et surtout "croire, avec ou sans complément" Ac 4.4 ; 5.14 ; 9.42 ; 11.17 ; 11.21 ; 13.12 ; 13.48 ; 14.23 ; 15.5.7 ; 16.34 ; 17.12 ; 18.8 ; 21.20,25.

Il faut encore citer les expressions utilisées, toujours dans les Actes, pour désigner des chrétiens : a) "ceux qui crurent, ceux qui croient, les croyants" Ac 2.44 ; 4.32 ; 18.27 ; 19.18 ; 21.20 b) "les disciples" Ac 9.1,26,36,38 ; 16.1 ; 18.23 ; 18.27 c) "les adeptes de la Voie, ceux qui sont de la Voie" Ac 9.2 d) "ceux qui invoquent le nom du Seigneur" Ac 9.14 e) "les frères" Ac 11.1 ; 12.17 ; 14.2 ; 21.17-18.

Ce qui ressort d'un examen rapide de ces différentes expressions, c'est que l'accent porte à la fois sur l'attachement au Seigneur et sur l'appartenance communautaire. C'est dire que la conversion s'exprime en termes de relations, nouées avec le Seigneur puis avec la communauté des croyants. Voilà ce qui est au cœur de la conversion chrétienne : la rencontre du "Tout Autre qu'un autre" et des autres.

Les auteurs du Nouveau Testament n'ont pas utilisé les mots converti et baptisé pour désigner les croyants. Ni les mots non-converti, inconverti ou non-baptisé pour ceux qui n'accueillent pas le message de l'Évangile. Cela pourrait suggérer que l'on a préféré des termes dynamiques, exprimant la relation, à des termes plus statiques, la préoccupation portant moins sur une action ou un état passés (à moins que cette action se poursuive dans le présent) que sur la condition et l'activité présentes. Est-ce dire que le regard évangélique souvent arrêté sur l'expérience passée demande à être corrigé ?

3. La foi. En mettant en évidence la dimension relationnelle de la conversion, c'est le rôle éminent et décisif de la foi subjective qui est rappelé. La nécessité de croire est associée à la repentance dès le début de la prédication de Jésus, comme un élément nouveau par rapport à la prédication du Baptiste (Mc 1.15). C'est dire que la foi fait partie essentielle de la conversion et qu'elle est une des caractéristiques du christianisme. C'est ce que l'emploi du verbe croire sans complément peut indiquer. En effet, le verbe croire peut à lui seul exprimer la démarche de la conversion comme aussi la situation du croyant. Pour dire la conversion, les auteurs bibliques ont usé d'une formule rare en dehors du Nouveau Testament : au verbe croire, ils ont ajouté une préposition (eis, vers) indiquant le mouvement en direction d'une personne ou d'un objet. Dans le cas particulier, c'est en direction du Seigneur. Le verbe ainsi construit suggère le mouvement de confiance et de rencontre qui conduit le croyant vers son Seigneur dans un geste d'abandon.

Avec la foi et le verbe croire (cf. l'emploi exclusif du verbe chez Jean), l'accent principal est mis sur la relation nouvelle liant le croyant au Seigneur, confiance et soumission. La foi généralement exprimée au travers d'une parole (confession de foi ou invocation) répond à la parole du Tout Autre, elle redit dans la confiance ce que le Tout Autre dit. Elle est confiance en la parole d'un autre qui sait et voit ce que l'homme laissé à lui-même ne peut ni savoir ni voir. Par son contenu théologique, et parce qu'elle vit de la relation au Seigneur, la foi est modification de la vision du monde (Hé 11.3), compréhension nouvelle de soi et du monde. Parce qu'elle est relation nouvelle au Seigneur, la foi est obéissance. Reconnaissant, dans la confiance, la validité des paroles entendues, leur pertinence et leur autorité, la foi ne peut être qu'obéissance (Rm 1.5).

La conversion est donc un double mouvement de séparation (la repentance) et d'adhésion personnelle (la foi).

Axes porteurs

Plutôt qu'une définition, je vous propose quelques axes porteurs ou directionnels. Et plus précisément trois axes trinitaires et un axe anthropologique.

La conversion est théocentrique.

1) Elle est retour à Dieu et oriente le croyant vers la soumission à la volonté de Dieu pour l'homme, révélée en Jésus Christ. Elle est retour à Dieu parce que Dieu a parlé, parce que Dieu a eu l'initiative de la rencontre. La conversion n'est pas donnée pour répondre d'abord aux besoins de l'homme, mais pour que l'homme soit capable de répondre aux exigences de Dieu. Cette affirmation devrait modifier profondément la prédication de l'Évangile. Par la conversion, les besoins de l'homme se trouvent certes comblés, mais à la seule condition que l'homme ne soit pas celui qui lui-même définisse ses besoins. D'abord, parce que Dieu seul sait ce dont l'homme a réellement besoin, ce qui le constitue et le fait homme. Ensuite parce que tous les besoins de l'homme ne sont pas satisfaits dans l'immédiat. La satisfaction de certains s'inscrit dans la durée et même dans l'espérance.

2) C'est l'imminence du Règne de Dieu qui fonde l'appel à la conversion. C'est dire que chaque croyant est intégré à un projet qui le dépasse, dont il reconnaît la priorité sur son existence et pour lequel il est appelé à s'engager. La conversion est décentrement et recentrage et inscrit le croyant dans une histoire qui le précède et qui lui succédera et pour laquelle maintenant il devient aussi auteur et acteur. La conversion est ainsi découverte d'un sens.

3) Par la rencontre avec le Dieu vivant, Créateur, Seigneur et tout autre, le croyant redécouvre la positivité de sa condition de créature (être-en-face de Dieu, être avec l'autre semblable, être historique et responsable, être corporel). Il peut à nouveau s'approprier les caractéristiques de la créature, finitude et contingence, maîtrise limitée du temps et de l'espace, et se recevoir lui-même comme don de Dieu. La conversion ne peut pas, ne doit pas conduire l'homme loin de l'homme. Elle n'est pas fuite de l'humain, mais de l'inhumain. Elle est rédemption de l'humain et de la culture.

La conversion est christocentrique.

1) Dire cela, c'est d'abord mettre l'accent sur la médiation unique du Christ, sur la grâce par et en lui qui précède toute action de l'homme, sur les privilèges qui sont associés à l'union à Jésus Christ (régénération, adoption, justification, sanctification...), sur la relation personnelle avec le Christ. La foi n'est chrétienne qu'en relation avec le Christ de l'histoire et de la foi, Dieu fait homme, Seigneur et Sauveur.

2) Dire ensuite que la conversion est christocentrique, c'est accueillir, dans la personne du crucifié ressuscité et dans son parcours, le paradigme fondateur de la vie et de l'éthique chrétienne. La conversion est christocentrique parce qu'elle est suivance du Christ de l'histoire et de la foi, vécue dans la chair ici et maintenant par le croyant. Cet élément est crucial pour la prédication. Le thème de la suivance du Christ appelle à une prédication sans cesse renouvelée de la conversion parce que le croyant est toujours menacé par l'ancienne manière de vivre au service de l'idole.

Suivre le Christ aujourd'hui exige l'invention tant sur le plan de la vie à mener que sur le plan de la prédication à faire entendre. Car tout n'est pas dit ni donné avec la parole du Christ. Il est nécessaire de dire aujourd'hui, dans notre présent et de manière pertinente, la réalité de Jésus Christ. Or cette présentation pertinente commande de bien comprendre la culture dans laquelle nous vivons (une exégèse continuelle du monde et de la société) et de trouver le langage qui convient pour qu'il soit entendu sans être confondu avec la multitude des autres messages. De même quant au comportement, les croyants d'aujourd'hui sont confrontés à des difficultés et des problèmes inconnus des temps apostoliques (inconnus mais pas sans analogies). Il convient donc de faire preuve d'audace et de clairvoyance pour discerner les lieux et les temps, les manières et les formes où s'exprimera authentiquement la vie du Christ. L'éthique chrétienne me semble donc qualifiée triplement comme éthique de la réponse, de la responsabilité et de la relation. De la réponse, parce qu'un appel précède toute l'action du croyant, un appel qui éclaire et surplombe désormais son parcours de vie. De la responsabilité, car tout n'est pas dit. Il incombe au croyant d'inventer la vie qui va avec la rencontre du Christ vivant. Et cette invention est "mise en situation de responsabilité" du croyant, qui, en relation avec l'Église présente et passée, cherche un chemin de cohérence, en adulte capable de répondre de ses actes. De la relation, parce que celle-ci est déterminante, cruciale et essentielle dans la conversion. La conversion ne peut conduire à autre chose qu'à la relation. En ce sens, elle s'écarte du légalisme pour privilégier la rencontre de l'autre, dans les limites posées par la vie du Christ.

3) Dire que la conversion est christocentrique, c'est enfin affirmer que le Christ est l'objet de l'espérance du croyant. C'est de lui que le croyant attend, avec toute l'Église, le rétablissement de toutes choses, la fin de ce siècle et l'inauguration du siècle à venir. Le Christ est devenu l'horizon du croyant, la mesure à partir de laquelle il peut envisager son avenir.

La conversion est pneumatocentrique.

1) Dire cela, c'est d'abord reconnaître l'impuissance fondamentale de l'être humain à être et à faire ce que Dieu veut. L'homme divisé, condamné, aliéné ne peut de lui-même revenir à Dieu. Seule l'action de l'Esprit change l'être humain et le réoriente.

2) C'est affirmer que la présence de l'Esprit est fonction et condition de l'appartenance au Christ. Seul le souffle créateur et recréateur de Dieu peut garantir au croyant la réalité de sa condition nouvelle. Seul l'Esprit transmet ce qui appartient à Dieu au croyant, seul il introduit l'homme dans la présence du Créateur et lui donne communion à la divinité.

Dire cela, c'est aussi mettre en évidence la souveraineté de Dieu dans la conversion : la conversion d'un homme n'est pas le résultat d'une technique efficace, d'un processus maîtrisable par l'Église et ses ministres. La conversion demeure un mystère qui échappe en son cœur à l'explication humaine. Certes, l'Esprit ne suspend pas les facultés humaines et ses mécanismes. Au contraire. Celles-ci et ceux-ci jouent un rôle évident dans toute conversion. Mais ils ne disent pas tout de la rencontre réelle. Ils ne disent pas pourquoi elle a eu lieu. Ceci demeure le mystère de l'Esprit, un mystère qu'il convient de respecter et d'honorer. Faute de quoi, la conversion pourrait bien se confondre avec le résultat d'une manipulation habile ou d'une stratégie de recrutement.

3) C'est mettre l'accent sur la dimension communautaire et relationnelle de la foi chrétienne à laquelle la conversion introduit et dont l'initiative revient à l'Esprit. Le baptême de l'Esprit, c'est l'intégration du croyant dans le corps du Christ. La relation à la communauté que rassemble l'Esprit ne saurait être une dimension secondaire de la conversion. L'homme que l'Esprit renouvelle est appelé à rencontrer ceux que l'Esprit renouvelle aussi, et à vivre avec eux les nouvelles relations que l'Esprit inspire et commande.

Conversion et humanité.

La conversion concerne l'être entier de l'homme, corps et âme. Elle prend en compte l'être individuel et l'être social, l'homme dans ses relations avec lui-même et avec les autres, l'homme en son corps, dans ce qu'il y vit et éprouve. L'homme étant fondamentalement religieux, seule une expérience spirituelle, la conversion, peut redonner poids et sens à son existence. Par expérience spirituelle, on entend l'acte par lequel l'homme entre en relation avec Dieu, le monde et lui-même, la prise de conscience avec tout son être d'une réalité ultime, distincte de lui et ayant sur lui un retentissement profond et essentiel. La conversion n'est qu'un moment de l'expérience globale de la vie chrétienne, mais comme elle est devenue pour beaucoup, en tant qu'expérience, un élément fondamental de la vie chrétienne authentique, il convient de l'examiner attentivement.

Que cette expérience ait comporté des éléments affectifs et émotionnels est incontestable. Cela va dans le sens d'une anthropologie biblique qui, dans le cadre du rapport à Dieu et donc de la conversion, prend en compte tout l'homme et tout de l'homme. Cette expérience a donc eu nécessairement des conséquences sur les dispositions intérieures de l'homme converti (émotions, capacités affectives et sentiments). Lorsque l'on parle d'expérience, il est nécessaire de considérer le pôle affectif, sans le privilégier cependant, au risque de mutiler gravement la compréhension de la conversion.

Mais la conversion n'est que le début d'un processus, elle fait entrer dans un apprentissage chargé de déployer ce que l'expérience initiale portait en germe.

La conversion est redécouverte des éléments constitutifs de l'être humain. C'est ce que ces derniers paragraphes tentent de résumer.

1) L'homme, être devant Dieu. La conversion est reconnaissance de la souveraineté de Dieu et de la seigneurie du Christ. Elle replace donc l'homme dans une relation que l'on pourrait qualifier de verticale : le croyant affirme la supériorité, l'autorité, le droit et la priorité de Dieu, le Créateur, par rapport à lui, la créature.

Dans la pensée biblique (cf. Gn 1.27), ce rapport est structurant et définit ce qu'est l'homme : un être de relation privilégiée avec Dieu, un être qui communique avec Dieu et à qui Dieu parle. Ce que l'homme sans Dieu cherche en tâtonnant dans la religion, la philosophie, le travail - en un mot, un sens à sa vie - le croyant le trouve de façon ultime et unique dans la rencontre de Dieu en Christ. Par la conversion, l'homme découvre à nouveau ce rapport privilégié puisqu'il retrouve sa place de vis-à-vis du Tout-Autre. C'est le travail de l'Esprit que de recréer l'homme à l'image de Dieu, à l'image du Fils. Commencée à la conversion, cette oeuvre se poursuit tout au long de la vie chrétienne jusqu'au jour dernier de la manifestation des enfants de Dieu. L'homme converti salue en Dieu le Créateur, le Juge, le Seigneur et le Sauveur.

La conversion modifie donc radicalement le rapport essentiel à Dieu, auparavant diffus et faussé, et par conséquent le rapport au monde, aux autres et à soi. Parce que l'homme est fondamentalement un être religieux (de relation avec Dieu), sa compréhension de Dieu détermine sa vision du monde et son comportement.

2) L'homme, un être de relation avec d'autres et avec le monde. La relation verticale, la relation avec Dieu restaurée, renouvelle la relation avec les autres et avec son environnement. La relation au monde est transformée : d'une part l'environnement naturel de l'homme est reconnu comme création de Dieu, et les divinités peuplant l'espace, autrefois adorées, ont perdu leur pouvoir. L'homme peut vivre sans crainte et librement dans le monde. D'autre part, la rencontre du Christ ouvre la vie du croyant sur un nouvel horizon : la venue du Royaume de Dieu. Le chrétien comprend alors que la vie ici n'est pas définitive et qu'elle ne trouve pas son accomplissement ultime dans son environnement présent. L'homme peut vivre dans le monde sans placer en lui son espérance.

La relation aux autres est transformée. Aimé par Dieu, le croyant peut cesser d'avoir peur de celui qui est autre et l'envisager sous l'angle de l'amour et du respect. Si Dieu, le Tout-Autre, accueille le croyant et lui offre un espace pour vivre et exercer sa liberté, sans que le croyant soit aliéné, à combien plus forte raison le croyant peut-il s'ouvrir à la présence de l'autre semblable. Ainsi autrui n'est plus objet, mais sujet d'une relation ; il devient un vis-à-vis, un prochain à aimer. Et la communauté redevient un des lieux privilégiés de la présence de Dieu. L'homme, fait pour la relation avec Dieu est aussi créé pur la relation avec son semblable.

3) L'homme, un être historique et responsable. Replacés dans la relation au Créateur, l'espace et le temps ne sont plus pensés négativement, comme menaçant la liberté de l'homme. Dans l'attente du Royaume, l'homme est responsable, ouvrier avec Dieu pour que vienne le Royaume. Il est auteur de son histoire dont il répondra devant Dieu. L'espace et le temps sont les lieux de l'obéissance et de la liberté de l'homme, de la collaboration de l'homme au projet de Dieu. L'espace et le temps sont aussi les lieux où s'éprouve la foi.

Ici et maintenant, dans cet espace et dans ce temps, se joue le drame d'une humanité opposée au Dieu vivant, soumise au mal. Ici et maintenant le croyant incarne une liberté et une obéissance créatrice engagées avec Dieu dans le combat pour que la lumière jaillisse dans les ténèbres, pour que la réconciliation soit annoncée et vécue. Le croyant n'est pas appelé à fuir dans l'au-delà, mais à vivre ici-bas et aujourd'hui des réalités du Royaume à venir. Il est invité à incarner dans son corps et en Église la présence du Royaume. C'est dans ce temps et dans cet espace qu'il reçoit vocation d'annoncer la grâce de Dieu, jusqu'au retour du Seigneur.

L'inscription de la vie chrétienne dans le temps et dans l'espace implique que la conversion est initiale. Elle est entrée, commencement et non achèvement. Avec elle débute une vie nouvelle, dont elle est le premier pas. Elle en est le pas décisif, mais avec elle tout n'est pas dit ni fait. Demeure le long processus de la marche après le Christ, de la sanctification, de la vie en conformité au Christ confessé.

4) L'homme, un être limité. Par la conversion, le rapport à soi est aussi radicalement transformé. Qui croit au Tout-Autre et au Seigneur fait le deuil de sa toute-puissance et de son autonomie. Qui croit au Créateur et au Dieu incarné considère positivement sa condition de créature, à commencer par son corps. La conversion entraîne le croyant dans un chemin d'acceptation reconnaissante de la condition humaine, d'ouverture à l'activité créationnelle de Dieu. Il se reçoit comme une créature dont le corps en marque les limites. Il se découvre âme et corps dans l'attente de la rédemption, situé dans l'espace et dans le temps, n'ayant pas choisi de vivre ici et maintenant.

Ces quelques lignes ont posé des jalons. Elles n'entendaient ni faire le tour de la question ni définir pour demain la politique de l'Église en ce qui concerne la conversion. Elles sont plutôt une invitation adressée à l'Église pour que sans cesse soient réfléchis les axes porteurs de la prédication et de la cure d'âme, pour que toujours l'Église se réforme, pour ne pas dire se convertisse !

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Commentaires

Sibi Basile
20 mars 2015, à 10:33
Merci de faire connaître l'évangile. Que Dieu vs soutienne.
Note du commentaire :
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Doudou
21 avril 2015, à 17:01
Dieu soit loué de tout ce que vous faites pour que le monde soit au parfum de sa Parole. Recevez toutes formes de bénédictions. C'est aujourd'hui que je vous découvre et je suis au moins satisfait de cet article et Dieu l'est aussi certainement. Je suis étudiant en année de licence en théologie à la Faculté de Théologie Evangélique de Bangui (FATEB) Centrafrique.
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mbomba bienvenu grace a dieu
23 mars, à 15:16
je suis très content de découvrir votre site et votre adresse je serai toujours connecté avec vous . car j'ai découvert des bonnes et nouvelles choses pour mon édification
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