Les dangers du perfectionnisme

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Les dangers du perfectionnisme

Le chrétien est appelé à la perfection. Il ne manque pas de textes dans le Nouveau Testament qui font entendre cet appel. Le plus connu est sans doute la conclusion du chapitre 5 de l'Évangile selon Matthieu : "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait". Pareille exhortation se retrouve à bien des reprises sous la plume des apôtres. Aux Corinthiens, Paul écrit : "Tendez à la perfection" et il exprime le souhait que leur obéissance soit parfaite (ou complète) (2 Cor 13.11 et 10.18) ; aux Colossiens, il dit que le but de son ministère est de "rendre tout homme parfait en Christ" (1.28). Jacques, de son côté, exhorte les chrétiens à la patience "jusqu'à ce que vous soyez parfaits et accomplis" (1:4).

Le projet de Dieu n'est pas seulement de "nous racheter de toute iniquité", mais aussi de "se faire un peuple qui lui appartienne, purifié par lui et zélé pour les œuvres bonnes". C'est pour cela que Jésus a donné sa vie (Tite 2.14). Le Seigneur ne peut donc se satisfaire de notre médiocrité. Il désire que nous soyons "semblables à l'image de son Fils" (Rom 8.29). C'est pourquoi il nous appelle à persévérer dans le travail de transformation, de sanctification qui doit suivre la conversion. C'est à des chrétiens que Paul demande de "se dépouiller du vieil homme (ou la vieille nature)" et de "revêtir l'homme nouveau, créé selon Dieu dans une justice et une sainteté que produit la vérité" (Eph 4.22-24).

Le chrétien est bien appelé à là perfection. Comment expliquer alors que plusieurs auteurs dénoncent le perfectionnisme comme une maladie de la vie spirituelle ? C'est particulièrement le cas de David Seamands. Le perfectionnisme, nous dit-il, est source d'anxiété, de dépréciation de soi, de colère rentrée contre Dieu. Il porte au légalisme, à la tyrannie des devoirs. Il aboutit le plus souvent soit à l'évasion, soit à la dépression(1).

On retrouve de telles mises en garde chez d'autres auteurs, comme Maurice Ray ou Martyn Lloyd Jones. Ainsi, Maurice Ray nous dit d'une chrétienne que "plus elle lisait sa Bible, plus elle découvrait son véritable état de "femme incapable par elle-même d'aucun bien", alors que son profond désir eut été de ressembler à la femme "sainte" qu'elle aurait voulu être. Les efforts qu'elle faisait pour revenir à Dieu étaient contredits par les mille et un détails de l'existence quotidienne". Elle est un exemple de ces chrétiens "scrupuleux, perfectionnistes, souvent angoissés : "leur sens aigu de la perfection les enferme dans une compréhension légaliste de la foi". Ils sont "égarés par des notions de péché et de sainteté en totale contradiction avec la vérité biblique"(2).

Martyn Lloyd Jones, de son côté, déplore que certains chrétiens, "presque à leur insu, envisagent la vie chrétienne comme une loi nouvelle et sombrent alors dans cet esprit de servitude. Ils lisent le sermon sur la montagne et d'autres paroles de Jésus dans les Évangiles ou les recommandations détaillées des apôtres dans les épîtres ; ils y voient un portrait élevé de cette vie chrétienne qu'ils désirent vivre. Ils veulent alors mettre ces découvertes en pratique dans leur vie quotidienne. La sainteté devient pour eux une grande tâche à accomplir et ils s'astreignent à une discipline rigide dans ce but"(3).

Qu'est-ce que le perfectionnisme ?

Le petit Larousse définit le perfectionnisme comme la "recherche excessive de la perfection en toutes choses". Peut-il y avoir excès dans la perfection? Cela parait contradictoire. En réalité, l'excès n'est pas dans la perfection elle-même, mais dans les efforts que l'on fait pour y parvenir, dans les contraintes que l'on s'impose pour rechercher cette perfection.

A la lumière de l'Écriture et spécialement de l'Évangile, on peut dire que l'erreur des perfectionnistes est double. Tout d'abord, ils veulent arriver à la perfection tout de suite. Ils ne supportent aucune imperfection, aucun échec; ils ne peuvent accepter d'avoir à attendre, à progresser au long des années. Ils sont intolérants pour eux-mêmes et pour les autres. D'autre part, ils croient pouvoir y arriver par leurs propres moyens, par leurs efforts. Ils ont un sens aigu du devoir, de l'obligation. Cela les oblige à être constamment sur leurs gardes, à ne pas relâcher leurs efforts. Ils sont donc tendus. Ils portent en permanence un fardeau moral. Ils ont beaucoup de mal à croire à la Grâce. Leur domaine, c'est la Loi.

Tout de suite

La perfection doit être obtenue tout de suite. L'exigence est totale et immédiate. La moindre imperfection est inacceptable. Le perfectionniste est généralement ultra sensible au plus petit défaut. Il ne peut pas le supporter. C'est comme une tache sur un vêtement propre et bien repassé. Elle a beau être petite, on ne voit qu'elle. C'est inadmissible : ma tenue doit être impeccable à tout moment.

Ce qu'oublie le perfectionniste, c'est que la conversion est un départ, et non une arrivée, une (nouvelle) naissance, qui, comme toute naissance doit être suivie d'une croissance. Or, la croissance spirituelle, comme la croissance physique prend du temps. Il faut des années pour que le gland devienne un chêne, pour que l'enfant devienne un adulte. Tout comme nous, Jésus a connu ce lent développement : il "croissait en sagesse, en stature et en grâce devant Dieu et devant les hommes", nous dit Luc (2.52). Le corps d'un enfant ne grandit et ne se transforme que progressivement. Il en est de même de sa sagesse (ou son intelligence). Cette croissance ne se fait pas toute seule : elle demande une éducation, un apprentissage qui ne va pas sans erreur qu'il est nécessaire de corriger.

Le disciple de Jésus est, lui aussi, un apprenti (disciple en effet veut dire apprenti ou élève). Beaucoup de jeunes aimeraient bien que tout ce qu'ils doivent apprendre, que ce soit les connaissances intellectuelles ou l'habileté pratique, leur soit donné en un instant, sans effort. Mais ce n'est jamais le cas. Ainsi par exemple, un musicien, même le plus doué, doit s'exercer pendant des heures et des heures, en se laissant corriger par ses maîtres avant de pouvoir pratiquer son art à la satisfaction des auditeurs. Et le plus grand virtuose sait qu'il n'a pas encore atteint la perfection et continue donc à étudier tous les jours.

De nombreux passages du Nouveau Testament évoquent les progrès que doivent accomplir les chrétiens. Pierre exhorte les chrétiens à "désirer comme des enfants nouveau-nés" le lait pur de la Parole, "afin que par lui vous croissiez" (1 Pi 2.2). Mais on ne peut en rester là, aussi Paul reproche-t-il aux Corinthiens d'être encore des enfants en Christ, qui ne peuvent absorber que du lait (1 Cor 3), et non des hommes faits. L'épître aux Hébreux lui fait écho (5.11-14). Aux Thessaloniciens, Paul demande de "marcher".

Cette croissance n'est pas toujours parfaitement harmonieuse : les apôtres doivent souvent stimuler les chrétiens, les reprendre pour leurs lenteurs ou leurs péchés, corriger leurs erreurs. Mais, sauf cas graves, ils ne s'en inquiètent pas outre-mesure. Il n'y a rien d'anormal à ce qu'un enfant ne se comporte pas en adulte, ni à ce qu'un apprenti ne soit pas encore un maître. Ils n'exigent pas une perfection immédiate. Ils leur demandent de tendre à la perfection, ce qui implique que cette perfection soit encore devant eux. Les péchés des chrétiens doivent bien sûr être exposés et corrigés. Mais ils ne remettent pas en cause la relation à Jésus-Christ (à moins qu'il y ait endurcissement, refus de se repentir). Par contre, le pardon est promis au pécheur qui se repent. Du coup, sa faute elle-même devient une occasion de progresser. Comme le disait Péguy : "Rien de ce qui est spirituel ne pousse comme les pommes de terre, mais tout croît par morts et résurrections successives". Aussi Paul demande-t-il aux chrétiens de "faire mourir le vieil homme et de revêtir l'homme nouveau". Ce n'est pas là une nécessité accidentelle dans la vie chrétienne, mais le chemin habituel de la croissance. Les Évangiles nous montrent que c'est ainsi que Jésus amenait ses disciples à prendre conscience de leurs fautes et à changer de mentalité. Une partie importante de son enseignement est suscitée par des actes ou des remarques des disciples : Pierre qui n'imagine pas qu'on puisse pardonner plus de sept fois ou qui tire l'épée lors de l'arrestation de Jésus ; Jacques et Jean qui demandent la première place dans le Royaume ou qui veulent faire tomber le feu du ciel sur un village samaritain ; les douze qui se chamaillent pour savoir qui est le plus grand.

Ainsi donc, nos imperfections ne doivent pas nous décourager, encore moins nous désespérer. Elles sont des moyens dont Dieu se sert pour nous faire marcher vers la perfection. Mais celle-ci est toujours devant nous. Elle est un objectif vers lequel on tend et non une réussite immédiatement exigible.

L'important, c'est de continuer à marcher vers ce but, de ne pas nous contenter de notre immaturité, de notre médiocrité, de ne jamais renoncer à progresser. D'où l'importance de la persévérance soulignée par Jésus et ses apôtres. Comme le disait Saint-Jean Chrysostome : "Le danger n'est pas de tomber à terre en combattant mais de rester à terre une fois tombé".

Notre Dieu ne nous laisse pas tomber lorsque nous le décevons. Il est persévérant au-delà de ce que nous imaginons. C.S. Lewis compare les progrès dans la vie chrétienne à ceux d'un petit enfant qui apprend à marcher. Le moindre de ses progrès, ses premiers pas chancelants réjouissent ses parents. Ils en sont heureux, mais pas satisfaits. Ils attendent encore d'autres progrès, car si à vingt ans, cet enfant ne marchait pas mieux qu'à dix ou quinze mois, il y aurait lieu de s'inquiéter. De même, Dieu se réjouit de nos plus petits progrès, mais il n'en est pas satisfait. Il nous appelle à marcher vers la perfection.

Nous devons, nous aussi, apprendre à "vivre heureux, insatisfaits" (c'est le titre d'un livre de Trobisch) et à ne pas rêver une impossible perfection de tous les instants. Dans un livre sur le ministère pastoral, le professeur R.E.O. White, ancien président du Séminaire Baptiste Écossais, voit dans ce perfectionnisme un symptôme de la personnalité faible, qui "vit de ce qui aurait pu être pour fuir la personne qu'elle est. Elle aime les idéaux élevés, derrière lesquels elle dissimule ses vrais échecs. Elle n'accepte aucune critique, parce qu'elle porte au fond d'elle-même le rêve de sa propre perfection"(4).

Selon W. Kirwan, "ceux qui cherchent à se conformer à leur image idéalisée sont exigeants à l'égard des autres"(5). C'est malheureusement ce que confirme l'expérience. Je vois là une des racines (pas la seule, hélas), de l'esprit de jugement, de la tendance au soupçon, au dénigrement d'autrui que l'on rencontre parfois dans les Églises. "Les autres, s'ils sont chrétiens, devraient être parfaits (ou tout au moins devraient être comme ceci ou comme cela et ne pas faire telle ou telle chose). Ils ne sont pas parfaits. Ils agissent souvent de travers. C'est inadmissible".

Une telle attitude est source de tristesse, de découragement, de dénigrement des autres et (dans les moments de lucidité) de soi. Ou alors (quand la lucidité faiblit) d'orgueil et donc de mépris des autres, à l'image du pharisien de la parabole de Luc 18.9-14. Cette parabole nous amène à l'autre grand danger du perfectionnisme : la tendance au légalisme.

Par nos propres efforts

Le malheur du pharisien, c'est qu'il cherche à se persuader qu'il est Juste (verset 9). Pour se faire, il met en avant ce qu'il fait, ses belles œuvres, sa réussite spirituelle. Il est l'exemple type de l'homme qui croit au salut par les œuvres.

Dans un texte cité plus haut, Maurice Ray dit des perfectionnistes que "leur sens aigu de la perfection les enferme dans une compréhension légaliste de la foi". Dans un autre volume de sa Théologie Pratique, il parle des "idéologies ou spiritualités élaborées sur fondement de légalismes aussi castrateurs qu'exigeants, appelant leurs adeptes à des performances dites spirituelles, alors qu'elles touchent au masochisme et portent la marque du tourmenteur... En vérité, il n'est pire contrefaçon de la sanctification que de telles pratiques. Elles nient la Grâce et remplacent l'action de l'Esprit Saint par celle d'esprits religieux, en vérité esprits méchants, cruels et trompeurs"(6).

Le perfectionnisme, contrefaçon de la sanctification ! La critique est dure. Mais elle doit être entendue. Trop de chrétiens se laissent séduire par des discours qui prônent de nouvelles pratiques spirituelles, de nouvelles méthodes, de nouveaux renoncements, des efforts supplémentaires pour parvenir à la sanctification. Que la vie chrétienne demande une discipline, que la croissance soit freinée par une mauvaise hygiène spirituelle, que parfois, pour certains, tel ou tel renoncement soit nécessaire pour pouvoir marcher de progrès en progrès, cela ne fait aucun doute. Je ne veux en aucune façon encourager la passivité, le laisser-aller.

Mais l'erreur du perfectionniste est de croire que tout dépend de ses efforts, que s'il est encore loin de la perfection, c'est qu'il n'en fait pas assez. N'y a-t-il pas là de l'orgueil à vouloir y arriver par soi-même ? N'y a-t-il pas, comme l'écrit M. Ray, une négation de l'action de Grâce – ou tout au moins un affaiblissement du rôle du Saint-Esprit ? Il me semble discerner un tel affaiblissement dans les encycliques à caractère éthique de Jean-Paul Il (et il est là dans la ligne du catholicisme traditionnel) : la Grâce semble n'y être qu'un coup de pouce que Dieu donne à nos efforts, mais elle ne change pas de manière radicale notre relation à Dieu. "La Grâce a été donnée pour que l'on remplisse les obligations de la Loi". Elle nous permet d'obéir aux exigences de Dieu, mais ne nous libère pas vraiment du régime de la Loi. C'est cette conception tronquée de la Grâce divine et du rôle du Saint-Esprit, qui explique l'importance accordée par le catholicisme aux pratiques religieuses : jeûnes, pèlerinages, neuvaines de prière, etc. On peut comprendre la remarque d'un théologien catholique qui, après avoir quitté l'Église romaine, écrivait : "le plus en matière de religion est un danger" (plus de prière, plus de jeûne, plus de sacrifices, plus de travail, plus d'offrandes...).

Cela me fait penser à certaines publicités pour des organismes de formation ou des méthodes d'auto-développement : "Il ne tient qu'à vous de..." (vaincre votre timidité, apprendre une langue étrangère, parler brillamment en public, etc.). Ce "Il ne tient qu'à vous..." est à l'opposé de la foi chrétienne, où nous restons toujours dépendants de Dieu. C'est Lui qui sanctifie, c'est sa Grâce qui nous transforme à l'image de Jésus-Christ, c'est par le Saint-Esprit qui agit en nous que nous pouvons espérer progresser vers la perfection (mais sans nous désespérer de ne pas l'atteindre dès maintenant, puisque nous sommes sous la Grâce et non plus sous la Loi).

Faire reposer sur nos efforts la croissance dans la vie spirituelle, faire de la sainteté une tâche à accomplir, conduit à rendre la vie chrétienne tendue, épuisante, anxieuse. On doit toujours se demander : "En ai-je fait assez ?" On est culpabilisé et obsédé par ses échecs. La Joie d'être aimé et sauvé par Grâce s'estompe. On échange la merveilleuse assurance d'être un enfant de Dieu (dont parle Paul dans Romains 8.15) contre "un esprit de servitude pour être encore dans la crainte". "Vous agissez comme si vous viviez cette vie chrétienne seuls, comptant uniquement sur vos propres forces. Vous avez endossé une loi nouvelle, encore plus difficile"(7).

Pour se rassurer, il ne reste plus qu'à se comparer aux autres, à ceux qui réussissent encore moins bien, et cela nous ramène aux pharisiens, à leur esprit de jugement et, en particulier, à la parabole du pharisien et du publicain de Luc 18.

Paul écrivait à des chrétiens qu'il pouvait appeler "saints", puisque Dieu les avait faits siens par sa Grâce, mais qui avaient encore un grand bout de chemin à faire dans la sanctification. Il avait bien des reproches à leur adresser, des appels à la repentance. Mais il restait plein d'espoir à leur sujet. Comment ne pas s'émerveiller de la confiance qu'il témoigne à l'égard des Corinthiens dans les premiers versets de sa première épître: "Je rends à mon Dieu de continuelles actions de grâces à votre sujet" (je ne crois pas que j'en aurais fait autant). Il explique aux versets 8 et 9 la raison de sa confiance : "Il vous affermira aussi jusqu'à la fin, pour que vous soyez irréprochables au jour de notre Seigneur Jésus-Christ. Dieu est fidèle, lui qui vous a appelés à la communion de son Fils, Jésus-Christ notre Seigneur".

"Dieu est fidèle" : il n'abandonne pas ceux qui se confient en lui. C'est là-dessus que repose notre seule sécurité (et non sur nos efforts, même si ceux-ci ne sont pas vains et que nous faisons de réels progrès - mais sommes-nous capables de juger sainement de nos progrès ?). C'est pourquoi les apôtres rappellent fréquemment cette fidélité de Dieu pour encourager les chrétiens à rester sereins et à poursuivre leur route avec persévérance(8). Jean, dans sa première épître, nous met en garde contre l'illusion de croire que nous sommes sans péché et nous invite au contraire à "confesser nos péchés, car il est fidèle et juste pour nous les pardonner et nous purifier de toute iniquité" (1.9). C'est ainsi que l'on progresse dans la sanctification.

Il est clair que le seul moyen d'échapper au perfectionnisme ou d'en sortir, se trouve dans l'assurance de la Grâce de Dieu qui nous a été manifestée en Jésus-Christ. Dieu nous accepte comme ses enfants bien-aimés, tels que nous sommes, avec nos faiblesses, nos lenteurs à comprendre et à agir, nos chutes mêmes. Il nous reprend chaque fois que c'est nécessaire, mais avec douceur, pour nous relever et jamais pour nous enfoncer. Nos péchés sont alors motifs de tristesse sans doute, tristesse d'avoir peiné celui qui nous a tant aimés, mais pas de crainte, ni de découragement.

C'est Dieu qui sanctifie

Je veux tout d'abord rappeler quelques vérités bibliques fondamentales, en citant la note de la Bible à la Colombe sur le mot "saint" : "L'idée de sainteté repose en premier sur une notion de mise à part, de consécration, et non pas celle d'une perfection dans la conduite". Autrement dit, c'est une notion spirituelle et non morale. Elle concerne notre relation à Dieu, le fait d'appartenir à Dieu, d'avoir répondu à son Amour par l'offrande de notre vie à son service. Il s'ensuit que nous devons chercher à vivre d'une manière qui Lui plaise et qui l'honore. Comme le dit Martyn Lloyd Jones, "la vie chrétienne ne consiste pas essentiellement à atteindre un certain niveau moral, mais bien plutôt à plaire à mon Père céleste"(9).

La perfection est l'aboutissement de la sanctification (ou progression dans la sainteté), mais c'est Dieu qui l'accomplira et non pas nous. Paul prie pour les Thessaloniciens : "Que le Dieu de paix vous sanctifie lui-même... Celui qui vous a appelés est fidèle et c'est lui qui le fera" (1 Thes 5.23). Aux Éphésiens, il écrit : "Le Christ a aimé l'Église et s'est livré lui-même pour elle afin de la sanctifier, après l'avoir purifiée par l'eau et la Parole, pour faire paraître devant lui cette Église glorieuse, sans tache, ni ride, ni rien de semblable, mais sainte et sans défaut" (Eph 5.25-27). Et l'épître aux Hébreux rappelle que c'est Jésus-Christ qui "a amené à la perfection ceux qui sont sanctifiés" (Héb 10.14).

Le perfectionnement et non le perfectionnisme

La perfection, selon les textes ci-dessus, sera l'aboutissement de toute notre vie de communion avec Dieu et de l'action du Saint-Esprit en nous.

Cependant, nous ne sommes pas passifs dans ce perfectionnement. Nous devons "tendre à la perfection", nous garder de tout ce qui peut faire obstacle à notre croissance et "chercher le Royaume de Dieu et sa justice". J'aimerais m'arrêter ici sur ce verbe chercher (ou rechercher). C'est un des mots-clefs du chapitre 6 de Matthieu (à partir du verset 19). D'autres termes le confirment : le trésor (ce à quoi on s'attache), l'œil (la direction du regard, ce qui retient notre attention), l'inquiétude (ce qui nous empêche de dormir). C'est toute l'orientation de notre vie qui dépend de notre regard. Même s'il peut nous arriver de jeter un coup d'œil de côté, nous devons garder le regard fixé sur le but (ou sur celui qui nous conduit vers le but). Détourner son regard est dangereux (surtout au volant... mais aussi dans la vie chrétienne).

Je pose donc la question : que devons-nous rechercher en priorité ? Quel perfectionnement ? Qu'est-ce qui doit surtout retenir notre attention ?

Le terme de perfection est trop général. En outre, comme son adjectif "parfait", il ne traduit que très imparfaitement le sens du mot grec "teleios" et des substantifs qui en sont dérivés. Sans prétendre le moins du monde être exhaustif, j'aimerais signaler quelques facettes de ce mot, qui sont parfois oubliées et qui ont pourtant une importance capitale pour notre vie.

"Teleios" évoque d'abord ce qui est accompli, fini, complet. Pour des personnes, il signifie donc "mature", "mûr", adulte. On retrouve souvent ce sens dans le Nouveau Testament : 1 Corinthiens 14.20 (pour le jugement, soyez des hommes faits), Hébreux 5.14 (la nourriture solide est pour les adultes). Je pense que la traduction "adulte" serait plus juste que "parfait" dans d'autres textes, comme Philippiens 3.15 (nous qui sommes "adultes"). Tendre vers la perfection, c'est mûrir, croître en sagesse, en discernement, ne plus se comporter comme des enfants flottants et emportés à tout vent de doctrine. Les adultes, nous dit l'épître aux hébreux, sont ceux qui "par l'usage, ont le sens exercé au discernement du bien et du mal". Le rôle des pasteurs est donc d'aider les chrétiens à grandir en discernement, à leur apprendre à marcher sans béquilles, et non de les garder sous leur coupe en leur donnant des réponses toutes faites qui les dispensent de faire appel à leur discernement.

"Teleios" se rapproche d'un autre mot grec "holoklèros" qui peut se traduire par "entier" (1 Thes 5.23). Les deux mots sont associés dans Jacques 1.4. L'idée ici est non seulement celle de plénitude, mais aussi de cohérence, d'unité. C'est le contraire de ce que décrit Paul dans Romains 7.14-25 : l'homme tiraillé entre des tendances opposées. La chair et l'Esprit sont en lutte en nous. La perfection est la victoire totale de l'Esprit sur la chair (et non le corps !). La croissance est progression vers l'unité, elle consiste à tout rassembler sous un seul chef, le Christ. C'est vrai au plan de la pensée : Paul nous dit qu'il travaille à amener "toute pensée captive à l'obéissance au Christ" (2 Cor 10.5). Ce doit être vrai aussi quant au comportement, car "nul ne peut servir deux maîtres". La phrase de Jean-Baptiste : "Il faut qu'il croisse et que je diminue" ("je" signifiant alors le moi pécheur), s'applique à notre croissance spirituelle.

"Teleios" signifie "accompli", ce qui a été pleinement réalisé, mené jusqu'au bout. Parce qu'il a aimé les siens jusqu'au bout (Jean 13.1), qu'il n'a jamais fléchi dans l'accomplissement du dessein de Dieu, Jésus peut s'écrier sur la croix : "Tout est accompli". La vraie perfection est la perfection dans l'amour. Cela apparaît clairement quand on lit la fin du chapitre 5 de Matthieu : "Soyez donc parfaits comme votre Père céleste est parfait". Coupée de son contexte, cette phrase peut être mal interprétée et encourager le perfectionnisme, mais relue à la lumière de ce qui précède, elle prend un sens plus précis. "Aimez vos ennemis" ; "ne vous vengez pas de ceux qui vous font du mal" ; "faites-leur du bien au contraire" ; "ne rendez pas coup pour coup au méchant" ; "bénissez au lieu de maudire". Autrement dit : "allez jusqu'au bout de l'amour. Ne laissez pas votre amour se refroidir, se laisser arrêter lorsque vous vous heurtez au manque d'amour des autres ; persistez à aimer face aux méchants ; en un mot : soyez parfaits dans l'amour". On comprend alors que, rapportant le même enseignement de Jésus, Luc dise : "Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux" (6.36). La miséricorde n'est-elle pas l'amour qui ne se laisse arrêter par rien ?

La perfection qu'il faut rechercher est essentiellement celle-là. Je l'appellerai la perfection positive, celle vers laquelle il faut tendre, le but à atteindre. Elle est plus importante, plus décisive que la perfection négative (qui consiste à ne pas se souiller, à être sans tache ni ride). Et surtout, elle dépend davantage de nous, elle nous mobilise plus sûrement. Car la disparition de nos taches et de nos rides, c'est surtout l'affaire du Seigneur. C'est son sang qui nous lave, c'est son pardon qui efface les rides. Bien-entendu, il faut veiller à ne pas se salir (c'est ce qu'on recommande parfois aux enfants - souvent en vain, car le seul vrai moyen de ne pas se salir, c'est de ne rien faire !). Il y a mieux. C'est de s'efforcer d'aimer. Et s'il nous arrive de faire des taches, confessons nos péchés, afin d'en être purifiés.

Le mauvais perfectionnisme ne vient-il pas au fond, de ce que le souci de notre pureté (c'est-à-dire de notre "moi") l'emporte sur la volonté d'aimer, de suivre Jésus sur le chemin de l'amour ? Les pharisiens étaient paralysés, empêchés d'aimer par leur peur de se souiller. Jésus était libre d'aimer et de ne pas se laisser impressionner par leurs critiques. A la question : "Est-Il permis de faire du bien le jour du Sabbat" (ou en d'autres circonstances), sa réponse est toujours "oui".

(1) La guérison des émotions (Empreinte).
(2) Théologie Pratique II: Pour que nous soyons réconciliés p.103 (LLB).
(3) Dépression spirituelle p.118 (Europresse).
(4) R.E.O. White: A guide to pastoral care p.245 (Pickering).
(5) Les fondements bibliques de la relation d'aide p.212 (Sator).
(6) Théologie Pratique W: Pour que nous soyons libérés p.173 (LIS).
(7) Martyn Lloyd Jones Op. cit. p.121.
(8) 1 Corinthiens 1.31 ; 2 Corinthiens 1.18 ; 2 Timothée 2.13 ; Hébreux 10.23.
(9) Op. cit. p. 1 23.

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