Comment restaurer la communauté après des conflits

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Comment avancer en communauté face à un conflit ? Comment guérir et cicatriser le tissu de la communauté quand celle-ci a été traversée et abimée par un vécu conflictuel ? Les dégâts et les blessures peuvent être vifs : des séparations, une Église découragée, une vie spirituelle perturbée, et le besoin d’accompagnement décisif.

Brigitte Evrard et Simon Kéglo, tous les deux membres actifs du Service de Prévention et de Gestion des Conflits de la Fédération des Églises Évangéliques Baptistes de France, nous propose des clefs de diagnostic, une méthodologie, mais encore des pistes de réflexion et autres axes de travail à mobiliser dans l’Église en période conflictuelle et post-conflictuelle.

Comment restaurer la communauté après des conflits

La résolution des conflits et la restauration de la communauté qui doit suivre, ne sont pas des options, elles relèvent d’une obligation divine : « Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de Dieu ! » (Matthieu 5. 9). Bien que nous le pensions, l'approche doit rester humaine. On ne doit pas la spiritualiser. Avec cette remarque, nous voulons dire que nous devons être prêts à aborder sans détour les situations conflictuelles, en acceptant d'utiliser des méthodes qui ont fait leurs preuves ailleurs et qui peuvent nous aider à nous retrouver un peu mieux dans le labyrinthe des problèmes humains. Nous nous donnons ainsi de plus grandes chances d’aboutir à des résolutions efficaces et efficientes, et par conséquent de favoriser (ou de faciliter) la restauration.

Une fois que la situation s’est apaisée, la tentation est grande de considérer que le conflit est résolu et qu’avec le temps les blessures se cicatriseront. Or les dégâts causés par un conflit dans une Église sont considérables : des séparations, une Église découragée, une vie spirituelle perturbée… Il faut donc immédiatement que les responsables de l’Église, le pasteur et l’ensemble du conseil se remobilisent afin de restaurer en profondeur la communauté. Ce chemin est la suite logique de la résolution du conflit. D’ailleurs, une bonne résolution d'un conflit, quelle qu’en soit la nature, porte en elle les germes de la restauration.

Cet article propose certes une méthodologie, mais aussi des pistes de réflexion, des axes de travail à utiliser en fonction des circonstances. Le diagnostic est cependant un préalable incontournable pour choisir les actions les plus adaptées à l’Église. Il ne s’agit pas de traiter ici chaque point cité en profondeur, mais de l’évoquer pour en souligner l’intérêt dans une période post-conflictuelle.

1. L’état des lieux

Tout processus de restauration doit prendre en considération les conséquences du conflit qui vient de se produire. À cet effet, il est indispensable de passer par une phase de diagnostic et de faire un état des lieux. Son objectif est de correctement identifier et lister les dégâts. Mais il doit également reprendre les objets de désaccord tels qu’ils ont été mis en évidence dans la phase de gestion du conflit. Certains points ont pu faire l’objet de réflexions et d’actions correctrices : assurez-vous seulement d’avoir bien communiqué à ce sujet. D’autres nécessitent encore de se mobiliser et ne doivent donc pas être oubliés.

À ce stade, en fonction du diagnostic et de ses observations, le Service de prévention et de gestion des conflits (s’il intervient bien sûr) choisit soit d’élaborer des recommandations que l’Église sera libre de suivre ou pas, soit de rechercher avec l’Église les actions à mener.

2. Une compréhension partagée de quelques concepts de base

Pour agir sereinement dans un contexte mouvementé, il ne faut pas perdre de vue quelques notions importantes, abordées ci-dessous, pour mieux comprendre les situations et être attentifs aux comportements qui altèrent les relations.

Conflit de personnes et conflit d’objets

Un conflit d’objet concerne un objet bien identifiable (le déroulement d’un culte, une décision financière, un point de doctrine, un choix d’organisation…). Un conflit de personnes oublie l’objet du conflit et s’attaque à la personne de celui qui n’est pas d’accord.

Il faut aussi repérer un conflit de personnes qui ne s’affiche pas comme tel. Une observation et une analyse trop rapides pourraient conduire à qualifier une succession de conflits de contenu comme un simple conflit d’objets. Les parties se querellent toujours sur des objets bien identifiables.

Pourtant, il faut savoir décoder l’éventuel caractère relationnel du conflit. Certains signes peuvent permettre de conclure en ce sens : les émotions exprimées (la colère par exemple), la multiplication des désaccords et litiges parfois dérisoires, la façon de décrire le comportement de l’autre, etc. Pour restaurer la communauté, il est important de veiller à ce que tous les conflits de personnes aient été ramenés à des conflits d’objets.

La distinction entre la personne et son comportement

Entre le pécheur et son péché. L’enseignement de Christ est clair à ce sujet. Pour restaurer la communauté, il faut guider les protagonistes vers une mise à distance entre eux-mêmes et ce qu’ils ont fait. Ainsi pourra-t-on s’acheminer vers des demandes de pardon.

La perception

Comprendre les pensées de l'autre, c'est utile pour résoudre un conflit, mais ce n'est pas assez. Que l'on essaie de résoudre un conflit ou que l'on mette fin à une dispute, c'est la différence entre ce que nous pensons et ce que pense l'autre qui est en cause. En fin de compte, le conflit ne repose pas sur une réalité objective : il est dans la tête des gens. La vérité n'est qu'un argument parmi d'autres – peut-être bon, peut-être pas – pour venir à bout du différend. Mais le différend lui-même n'existe que parce que les pensées sont différentes. Aussi utile que puisse être l'examen de la réalité objective, c'est en définitive la réalité telle que chacun la voit qui constitue la matière de la résolution du conflit et ouvre la voie à une restauration.

Roger Fisher et William Ury(1) suggèrent, pour une bonne perception, les points suivants que nous avons adaptés pour certains d’entre eux au cadre particulier qu'est l'Église :

  • Se mettre dans la peau de l'autre partie, le frère ou la sœur en Christ ;
  • Admettre que les craintes que l'on entretient ne sont pas forcément les intentions de l'autre ;
  • Admettre que les difficultés ne sont pas nécessairement le fait de l'autre partie ;
  • Accepter d'échanger ses impressions avec l'autre partie ;
  • Pratiquer la reformulation pour que l'autre entende bien ce qui est dit et pour s'assurer qu'on a la même compréhension de la situation ;
  • Intéresser l'autre partie au résultat et au bienfait de la résolution en acceptant pleinement sa participation à la résolution ;
  • Faire des propositions conformes aux principes qui régissent la vie de la communauté.

La sensibilité (ou affectivité)

Au cours de la résolution d'un conflit, et en particulier quand le différend est profond, ce qui est ressenti est parfois plus important que ce qui se dit. Le risque est grand de voir les parties en présence envisager la résolution du conflit comme une bataille et non comme une collaboration constructive destinée à mettre sur pied la solution d'un problème qui leur est commun. Les émotions des uns entraîneront celles de leurs vis-à-vis. L'affectivité des parties en présence dans la résolution d'un conflit peut mener celle-ci à l'impasse, quand ce n'est pas à la rupture. Pour pallier cela, il faut :

  • Avant tout savoir reconnaître et comprendre ses propres sentiments et ceux des autres ;
  • Accepter que les émotions puissent explicitement avoir droit de cité dans la résolution ;
  • Fournir à l'autre partie la possibilité de s’expliquer, de dire tout ce qu'elle pense ;
  • Éviter de répondre aux explosions de colère ;
  • Savoir poser des gestes symboliques (les amoureux savent bien qu'il suffit parfois d'une rose pour mettre fin à une querelle). Bien souvent, une simple excuse arrive à atténuer l'agressivité. Il faut la présenter, même si l'on ne se reconnaît nullement coupable de ce qui a été fait, ou si l'on sait pertinemment que l'on n'avait aucune mauvaise intention.

Bénéfices secondaires

Certaines personnes peuvent continuer à freiner, voire à bloquer les démarches et propositions visant à réparer les dégâts causés par le conflit. Il faut alors analyser leurs motivations et rechercher les avantages – les bénéfices secondaires – qu’elles tirent de cette façon de faire (garder son clan, préférer le statu quo, se poser en victime, etc.). Il faut rechercher le besoin qui est satisfait par ce bénéfice secondaire (appartenance, sécurité, reconnaissance…).
Pour restaurer la communauté, il faut alors trouver la façon de répondre au besoin qu’une personne exprime par ses résistances autrement que par le maintien d’une zone conflictuelle.

Écoute de Dieu et écoute de soi

Il arrive que les personnes en conflit utilisent l’écoute de Dieu pour défendre leurs positions. Elles présentent leurs idées sous le couvert de la prière et d’une écoute attentive de la volonté de Dieu. Certaines expressions de la spiritualité permettent à certains croyants d’affirmer avoir reçu des solutions de Dieu.

Sans prendre parti à ce sujet, il faut comprendre que les phases de gestion du conflit et d’après-conflit nécessitent de bien repérer ce qui relève de l’écoute de soi, voire d’une manipulation le plus souvent inconsciente. Il faut donc conduire chacun à réaliser que la compréhension du regard de Dieu sur le différend dépend le plus souvent de son propre point de vue. Nous devons inciter les uns et les autres à demander d’abord à Dieu de leur montrer ce qu’il est bon de changer en eux pour être capable d’écouter l’autre et de faire un pas dans sa direction.

La recherche de la paix

C’est bien à tous les membres de la communauté qu’il appartient de restaurer la paix. Les relations personnelles sont bien sûr concernées car elles leur appartiennent. Ce sont les partenaires d’une relation qui sont en mesure de travailler au changement de leur mode de relation, aux réconciliations fraternelles et au pardon. S’il y a un tiers qui accompagne la communauté, son rôle est de provoquer et de faciliter le processus d’amélioration des relations par nature imprévisibles et parfois chaotiques.

Mais tous les sujets du conflit sont concernés. Seuls les acteurs sont en mesure d’identifier correctement ce qui crée un problème. Dès lors, ils sont les mieux placés pour y apporter des solutions. S’il y a un tiers qui accompagne la communauté, son rôle est de veiller aux questions mises sur la table et au processus de résolution choisis.

3. L’accompagnement de la communauté : le recours à un tiers accompagnateur

La communauté peut solliciter un tiers pour un travail d’accompagnement. Le Service de prévention et de gestion des conflits va plus loin, affirmant que cette recommandation devrait être une obligation.

En effet, l’on vient souvent de sortir d’un duel frontal et d’un affrontement de positions binaires. Seul un intervenant neutre, qui n’a pas été mêlé au conflit, est susceptible d’avoir la confiance de tous. Faire partie de la communauté, même si l’on pense n’avoir été qu’un simple observateur du conflit, reste un frein au « management » du travail de restauration.

Le premier intérêt du recours à un tiers est d’accepter de parler ensemble et sans appréhension des conséquences du conflit, ce qui reste encore politiquement incorrect ou émotionnellement très difficile dans beaucoup d’Églises.

Le second intérêt est de valider l’engagement réel de tous. En effet, l’obligation de restaurer la paix doit nous porter vers le désir et la volonté de reconquête des relations brisées. Le désir de se réconcilier est indispensable. Mais sans une volonté affirmée de le faire et des actes en cohérence avec ces souhaits, le risque est grand de rester superficiel et de replonger dans un conflit à brève échéance. Bien souvent, il faut être extérieur aux difficultés rencontrées pour oser mettre le doigt sur des zones sensibles et encore douloureuses et ainsi faire un travail en profondeur.

En nous appuyant sur l’expérience acquise, le Service de Prévention et de Gestion des Conflits préconise que le tiers intervenant soit avant tout un facilitateur, un accompagnateur compétent qui anime la recherche des processus de résolution du conflit et de restauration des relations. Car c’est bien la communauté qui doit travailler à la restauration de la paix. Toutefois, toute situation rencontrée étant une situation particulière, le Service de Prévention et de Gestion des Conflits a parfois été conduit à adopter un rôle proche de celui du conciliateur ou du médiateur qui accompagne de façon plus prégnante les parties dans la résolution de litiges ou la recherche d’accords sur leurs différends.

Enfin, quel que soit le tiers choisi, il ne pourra jouer son rôle que s’il construit une relation de confiance avec chacune des parties. Ce sera plus facile s’il est bien perçu comme extérieur à la communauté, distant des parties et surtout neutre sur les questions de contenu. Ce point est très sensible : tout avis sur le contenu risquerait d’être perçu comme une prise de position en faveur ou contre une des parties. L’accompagnateur instaure la confiance avec chacun par son écoute empathique, par l’acceptation inconditionnelle des points de vue des uns et des autres, par l’absence de jugement. Il observe aussi une règle de confidentialité sur tous les propos recueillis. L’autorité naturelle et la compétence de l’intervenant occupent une grande place. Dans un contexte de méfiance caractérisé par l’imprévisibilité et les manifestations d’émotions, les parties ont besoin de repères structurants.

4. Les axes du travail de restauration

Trois directions sont incontournables : l’accompagnement pastoral, les clarifications théologiques et un travail méthodique sur les objets du conflit. Cependant les exemples cités ci-dessous sont issus des situations que nous avons rencontrées dans les Églises et ne constituent pas une liste exhaustive. Seul l’état des lieux de chaque communauté permet d’identifier ce qu’il convient de faire pour y restaurer la paix.

L’accompagnement pastoral

Bien entendu, il faut s’occuper personnellement de ceux qui ont été blessés dans le conflit. Mais il faut aussi rétablir l’ensemble des relations de la communauté sur de nouvelles bases. La reconquête des relations brisées a normalement commencé dans la phase de gestion du conflit : amour et justice doivent guider le processus qui doit viser à la fois la restauration des individus (des « guérisons » individuelles) comme celle de la communauté tout entière (c’est peut-être même la "guérison" des cœurs individuels qui assure celle de la communauté !).

Aux entretiens pastoraux revient la responsabilité de purger le passif des relations brisées et de rétablir les relations de confiance entre les personnes concernées. C’est loin d’être une démarche intellectuelle car les échanges seront fortement émotionnels. Sur le plan affectif, l’Église est un groupe comme un autre. Chaque acteur du conflit supporte le poids des souffrances et des frustrations qu’il vient de vivre. Lors des premiers échanges, le pasteur doit faire en sorte que l’émotion soit contenue, car son expression prématurée s’effectuerait inévitablement de manière négative. Or il faut éviter tout reproche, tout règlement de comptes. Ce n’est qu’ensuite qu’il faudra permettre et bien encadrer le fait que chacun se libère de son mal-vécu en l’exprimant à l’autre partie. Le rétablissement de la relation n’est envisageable qu’à ce prix.

Une relecture communautaire des textes bibliques qui traitent des conflits est par ailleurs un outil intéressant. L’idée est d’aborder les conflits dans leur banalité et leur normalité. Il s’agit bien là de faire une lecture plurielle des Écritures et non des prédications qui pourraient être vécues comme plus ou moins manipulatoires. Autour de ce fil rouge du conflit peuvent alors s’instaurer des prises de conscience, des débats d’interprétation et des recherches de consensus. L’objet de l’étude – les conflits – s’accompagne alors de mises en pratique autour de l’écoute, de la tolérance, de l’acceptation des points de vue différents du sien, de la recherche de consensus…

Les clarifications théologiques

  • Le pardon

Le pardon est au cœur du message évangélique, mais il fait l’objet de nombreuses compréhensions erronées. Pendant la phase conflictuelle on voit les demandes de pardon publiques se multiplier, et être aussitôt suivies de nouvelles agressions verbales. Vécu comme une solution miracle aux difficultés, comme un devoir d’extrême urgence, il faut passer du temps pour faire comprendre que le pardon est un acte de justice et qu’il n'y a pas de pardon possible sans repentir. Difficile aussi à entendre le fait qu’il peut parfois s’écouler du temps entre le pardon demandé et le pardon accordé.

  • L’autorité spirituelle

Cette notion doit être abordée quand des responsables d’Églises, notamment pasteurs et anciens, se sont retrouvés au cœur des contestations. La compréhension de l’autorité spirituelle donne lieu à des confusions parfois dangereuses autour des concepts de soumission, pouvoir, obéissance. Il arrive que des membres de la communauté disent se sentir opprimés et peu écoutés. Certes, la notion d’autorité n’est pas simple : dans son Dictionnaire de la langue française, Littré dégage six acceptions du mot « autorité ». Et la situation se complique évidemment quand on la qualifie de spirituelle. Le mot « autorité » vient du latin « auctoritas » qui se rattache, par sa racine, au même groupe que « augere », « augmenter ». Il s’agira alors d’établir solidement que l’autorité spirituelle fait grandir, qu’elle est au service des personnes vis-à-vis desquelles elle s’exerce, qu’elle les aide à grandir dans la foi.

  • La communion fraternelle

« Vivre en frères et sœurs », c’est vivre en famille. La famille n’est pas un lieu sans conflit : on s’y chamaille, on se brouille, on assume ses mauvais côtés, on apprend à faire des concessions, on se réconcilie, on se demande pardon, on se pardonne. Si les premiers chrétiens « s’attachaient (…) à vivre en communion les uns avec les autres » (Actes 2 .42), cette koinonia n’est guère présentée comme une unanimité sans faille, comme le montrent les nombreux récits des désaccords et tensions qui vont jalonner l’Église primitive et ses serviteurs.

  • L’unité

L’unité fait l’objet de compréhensions floues qui s’appuient sur la prière de Jésus (Jean 17.20-21) et sur les écrits de Paul (Éphésiens 4.3-5 et 4.13). Parfois même surgit l’idée d’uniformité… histoire de mieux refouler les conflits. Comment le Seigneur et les apôtres considèrent-ils l’unité ? Comment promouvoir cette unité-là dans l’Église ?...

  • L’amour chrétien, l’humilité, la réponse aux offenses, etc.

Un plan d’action sur les causes objectives du conflit

Il faut recentrer tout conflit sur son objet et veiller tout particulièrement à ne pas glisser à nouveau vers un conflit de personnes. Inlassablement, dans cette phase, il faut recentrer les débats sur l’objet, canaliser les accusations et invectives qui pourraient encore surgir au détour d’un débat. Comme un leitmotiv, peut-être devrons-nous dire souvent « revenons à l’objet de notre discussion ».

Exemples d’objets de conflits dans les Églises :

  • Les rôles (Conseil d’Église, pasteurs, etc.)
  • Les modes de décision
  • La reconnaissance des ministères
  • Le déroulement du culte
  • Une décision mal comprise
  • Le travail en équipe (collégialité, sphère d’autonomie, etc.).

5. La mise en place de mesures de restauration

Il convient de rechercher les occasions d’apaiser les relations et de renouer les dialogues par des mesures de restauration, qui d’ailleurs joueront aussi le rôle d’actions préventives. En effet, de nombreux désaccords et conflits pourraient être évités si on prenait le temps de mieux se connaître et de se parler.

Multiplier les occasions de partage fraternel (repas, activités communes…)

Pour celui qui se préoccupe du bien-être de la communauté, surtout après un conflit, les moments de partage fraternel sont des moments d’observation, des instants où se manifeste toute l’authenticité des relations dans le groupe. C’est en effet lorsque les membres de l’Église sont ensemble de façon informelle que l’on peut apprécier vraiment la réalité du rétablissement des relations fraternelles. Tout prend sens : la manière de se regarder, de se parler, de s’écouter, les discussions entre des gens qui ne se parlaient plus, les gestes amicaux, les sourires.

Instaurer des réunions d’Église périodiques afin de partager tout ce qui touche à la vie de la communauté

Sans communication, point de restauration. La résolution du conflit, tout comme le travail de restauration de la communauté, repose sur des échanges, sur tous ces dialogues qu’on va instaurer et faciliter afin que, les uns avec les autres, chacun apprenne à trouver une solution commune à un problème commun.

Mais, bien communiquer est un art. Et conduire une réunion participative l’est bien davantage. D’autant plus que nous agissons dans une période sensible où les dérapages peuvent vite prendre des proportions inhabituelles. Attention aux conversations qui s'enflamment, aux remarques un peu vives, aux débats trop passionnés. Et cependant, il faut savoir ne pas intervenir à la hâte, mais prendre le temps d’observer, d’évaluer qui dit quoi et avec quelle véhémence, sur la forme ou sur le fond.

Faire respecter la parole de chacun est la principale règle du jeu. Sans que ce soit exhaustif, voici quelques points de vigilance :

  • Nous devons intervenir pour rappeler la règle collective – et ce, sans jamais viser les perturbateurs – quand quelqu’un n'arrive pas à terminer sa pensée, tant il est interrompu dans sa démonstration : « Je propose qu’on laisse Pauline terminer ce qu’elle veut dire » ; « J’aimerais qu’on écoute Jo jusqu’au bout » …
  • Nous devons réagir quand quelqu’un se livre à une attaque personnelle car on ne doit pas attaquer les personnes mais l'objet du différend : « Tu voulais dire quoi sur le projet ? Que reproches-tu à son déroulé ? » ; voire « Peux-tu reformuler ton propos ? » En recentrant l'attaquant sur des faits, on l’incite à donner des raisons plus objectives à ses critiques.
  • Nous devons recadrer celui qui entame toutes ses interventions par un « non », qui déstabilise l'assistance, la fatigue, puis finit par l’irriter. À l’évidence, il veut être reconnu ou se positionner comme celui qui sait ou qui a l’expérience. Le recadrage se fera calmement en lui laissant un temps de parole qui atténuera sa frustration.
  • Nous devons refuser les jugements d’ordre général : « Cela ne conduira à rien », « Ce n’est pas une bonne idée ». Il faut conduire celui qui les émet vers du concret et des éléments précis : « Sur quel point n’es-tu pas d’accord ? Quel est le point qui te choque ? »

Sur les idées les plus contestées et dans les débats les plus houleux, la directivité s’impose mais elle doit être expliquée. Dans un premier temps, tout commentaire et toute discussion sont interdits et seules sont admises les demandes d’éclaircissement. Les règles de prise de parole sont ensuite bien précisées. Justifications et accusations sont prohibées. Les parties de ping-pong sans issue sont habilement interrompues en donnant la parole à d’autres. Bref, toutes les techniques de conduite et d’animation de réunion sont utilisées !

Mobiliser autour d’un projet élaboré ensemble

Une des meilleures façons d'effacer les mauvais souvenirs consiste à remobiliser la communauté autour du projet d’Église que l’on actualisera s’il existe, que l’on construira s’il n’existe pas.

Un projet d'Église définit l'identité de celle-ci, ses orientations prioritaires et sa vision. Il incite l’Église à choisir de façon communautaire les actions qui lui permettront d’atteindre ses priorités et de remplir sa mission, en fonction de ses moyens et des ministères qui y sont reconnus. Au-delà de la méthodologie décrite dans de nombreux articles et ouvrages, l’intérêt de la démarche réside dans la participation de tous aux travaux. Bâtir un projet d’Église dans le cadre d’une restauration de la communauté après un conflit permet de se mettre d’accord et ce, après discussions, débats et recherches de consensus. C’est un travail de clarification et de communication qui supprime de nombreux objets de conflit.

Le respect de ce qui a été décidé

Après le conflit s’ouvre généralement une période assez courte et fragile, un temps de confiance retrouvée, voire d’optimisme. C’est dans cette phase qu’il faut mettre en œuvre les actions prévues et agir sur les attitudes et comportements.

Chacun peut être invité à s’engager personnellement sur ce qui relève de son ministère. C’est un moment symbolique fort pour affirmer sa volonté de s’inscrire dans la démarche de travail proposée et d’atteindre une restauration complète de la communauté. Car ce qui a été décidé, ce qui a permis la sortie de crise doit être respecté. Tout est encore à consolider...

« Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de Dieu ! » Il s’agit bien d’agir et de s’engager énergiquement en faveur de la paix dans la communauté. Il faut œuvrer à la paix, construire la paix… Et ces mots montrent qu’il va falloir s’investir, s’atteler à la tâche, travailler avec courage, y mettre de l’énergie et de l’attention envers tous. Le faiseur de paix travaille à la paix, façonne la paix, y consacre le temps et les efforts nécessaires.

Faire œuvre de paix n'est pas éviter tout désaccord et tout conflit. Il faut admettre qu’avoir de bonnes relations ne signifie pas nécessairement être d’accord sur tout. Vivre en communauté, c’est savoir gérer les inévitables conflits qui peuvent s’y déclarer et ainsi préserver la communion fraternelle. Mais bien gérer les conflits ne veut pas dire que les parties en sortent toujours avec des solutions trouvées pour tout ce qui les a opposées ; la séparation (le divorce) peut être inévitable parfois ; le conflit étant un « heurt », malheureusement le « heurt » peut devenir un « mal-heurt », et c’est ce que doit viser la restauration après conflit. Même la séparation (divorce) qui pourrait être constatée dans certaines situations, doit avoir pour finalité d’éviter un malheur à la communauté et de permettre à la communion fraternelle de continuer au-delà de la séparation (exemples d’Abraham et Lot ; de Barnabas et Paul). Quand bien même l’on pourrait trouver toutes les qualités spirituelles dans une communauté, il ne faut pas oublier que « là où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie » d’après la jolie formule trouvée par François de Sales (un saint catholique du 16e siècle), pour exprimer tout ce qui relève de notre humanité que le salut en Jésus-Christ ne « sauve » pas forcément.

1. FISHER Roger et URY William, Comment réussir une négociation, Paris, Éditions du Seuil, 2006.
Titre original : Getting to yes, Boston, Houghton Mifflin Company, 1981, 1991.

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