Le lancement d’une action diaconale dans l’Église locale

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Certains, dans nos Églises, peuvent être remplis de bonnes intentions, d’engouement et de désirs d’aider les plus démunis – et c’est là une bonne chose ! – mais encore faut-il bien s’y prendre pour que des déconvenues facilement évitables ne démobilisent les troupes. Dans cet article pratique, voire terre à terre, André Pownall propose un encouragement au lancement d’une action diaconale dans l’Église locale. Ce faisant, il donne aussi des pistes pour « bien démarrer » et mettre en place une telle action afin, le cas échéant, de la pérenniser. 

Le lancement d’une action diaconale dans l’Église locale

Le pilier manquant

Que devient un édifice, si l’un de ses piliers vient à manquer ? Il risque fort de s’écrouler ! Dans la théorie de la vie de l’Église, l’une des cinq fonctions ou « piliers » de l’Église (à côté du culte, de l’enseignement, de la communion fraternelle et de la mission) est le service ou action diaconale (qu’il soit dans le cadre de la vie de l’Église ou dans le monde). Ces piliers sont, en effet, au cœur de la vie de l’Église de Jérusalem, d’après ce que nous lisons dans Actes 2.44-45 : « Tous les croyants (…) mettent en commun ce qu’ils ont. Ils vendent leurs propriétés et leurs objets de valeur, ils partagent l’argent entre tous, et chacun reçoit ce qui lui est nécessaire » (comparer avec 4.32-37). Cela ne va pas sans difficultés, cependant, et les apôtres doivent intervenir pour y mettre de l’ordre (Actes 5.1-11 ; 6.1-6).

Pourquoi ce « pilier » du service a-t-il souvent disparu de nos édifices ecclésiastiques, les fragilisant de manière importante ? Les Églises auraient-elles été gagnées par des idées « cessationnistes », comme si ce service s’appliquait à l’Église de Jérusalem, mais plus à nous ? Il y a aussi des paroles étonnantes sur le service des pauvres dans la lettre de Paul aux Galates 2.9-10. Il écrit :

Jacques, Céphas et Jean sont considérés comme les chefs de l’Église. Eh bien, eux, ils ont reconnu le don que Dieu m’a fait. Ils nous ont tendu la main, à moi et à Barnabas pour montrer qu’ils étaient d’accord avec nous. Nous devions partir vers les non-Juifs et eux, ils devaient aller vers les Juifs. Ils nous ont seulement demandé de nous souvenir des pauvres de leur Église, et je l’ai fait de tout mon cœur.

Ce texte est frappant, parce que Paul, apôtre et responsable chrétien de premier plan, entend des chefs de l’Église, Jacques, Pierre et Jean (on ne peut guère trouver d’autorités plus élevées dans l’Église de Jésus-Christ !) expliquer quelle est sa mission : évangéliser les païens, faire connaître Jésus au monde non-juif. Ce n’est pas tout, cependant, car ils lui donnent une priorité à respecter dans cette mission : se souvenir des pauvres. Cela m’a surpris car cela n’a pas toujours été une priorité dans mon ministère de pasteur. Il n’est pas toujours aisé de caser le service aux pauvres au milieu de toutes les autres priorités de l’Église. On peut aussi s’étonner parce qu’il ne s’agit pas seulement dans ce texte des pauvres de l’Église de Paul, mais ceux d’une autre Église, celle de Jérusalem. En fait, cette charge va occuper beaucoup de temps et beaucoup d’énergie de Paul au cours de son ministère. Paul écrit, de surcroît, qu’il s’en est acquitté en y mettant tout son cœur.

Vu l’importance des personnages qui sont impliqués, et vu la manière dont ils s’y prennent, il me semble que nous pouvons dire que les responsables chrétiens ont tous un devoir de se souvenir des pauvres. Au milieu de toutes nos activités, nous risquons d’oublier les pauvres (et nous sommes soulagés de pouvoir le faire, car nous sommes vite dépassés par leurs difficultés !), surtout dans nos villes modernes, où nous vivons séparés les uns des autres. Paul nous rappelle que le service des pauvres est une priorité, et que nous ne pouvons pas nous permettre d’oublier ceux qui sont moins favorisés que nous.

Mais comment allons-nous, dans nos Églises contemporaines, nous souvenir des pauvres ? Voici une proposition de démarche de lancement d’une action diaconale dans l’Église locale, en trois chapitres.

A. L’étude préalable

Le regard d’un SDF qui tend la main, la détresse d’un toxicomane en manque ou la misère d’un campement de Roms peuvent toucher une corde sensible dans notre cœur et nous stimuler à l’action. Mais si nous voulons faire davantage qu’un geste occasionnel et pérenniser cette action, nous devons nous asseoir et faire des calculs. C’est le conseil de Jésus (Luc 17.28-32) à ceux qui voudraient construire (une maison ou une action diaconale) ou partir en guerre (contre une armée ou contre la misère).

Cela commence par le repérage du terrain. Quel est le public à cibler ? S’agit-il de SDF, de personnes aux faibles revenus, de Roms, d’immigrés primo-arrivants, de personnes dépendantes, de chercheurs d’emploi, d’enfants en difficultés scolaires, etc. ? Quel est le public que Dieu nous met à cœur ? Où voulons-nous mobiliser les habitants d’une cité ou d’un quartier contre un ensemble de choses qui leur empoisonnent la vie ?

Notre intervention est-elle nécessaire ? Existe-t-il déjà d’autres d’aide en direction de ce public ou de ce quartier ? Existe-t-il (éventuellement) des actions à appuyer ? Il est probablement inutile de dédoubler les maraudes, les vestiaires ou le soutien scolaire. Quels sont les partenaires institutionnels potentiels, et comment pourrions-nous les rencontrer ? Pourront-ils nous donner des conseils ? Y aurait-il des possibilités de collaboration avec eux ou avec d’autres associations ? Pourrions-nous solliciter des subventions ou des aides matérielles ? Et quelles sont les expériences d’Églises proches de la nôtre dans le lancement de diaconies ?

Cette étude se poursuit par l’inventaire des projets possibles, en nous appuyant sur notre observation de l’expérience d’autres Églises et associations. Parmi les projets les plus courants, on trouve la collecte et la distribution alimentaire, la collecte et la distribution de meubles et d’équipements, l’aide pratique aux personnes handicapées ou dépendantes (décoration, bricolage, jardinage), l’animation de groupes de parole (groupes d’Alcooliques Anonymes, etc.), l’accompagnement de personnes en difficultés dans les démarches administratives, la gestion de dettes, la recherche d’emploi, etc., et l’alphabétisation et le soutien scolaire. Il ne faudrait pas, cependant, oublier les prostituées, les prisonniers et les sortants de prison, les toxicomanes... La liste est sans fin car nous aurons toujours des pauvres avec nous (d’après la parole de Jésus dans Jean 12.8).

Il sera ensuite important de définir nos objectifs et nos priorités. Lançons-nous une action diaconale afin d’évangéliser ce public ? L’annonce de l’Évangile est une des principales priorités de l’Église, mais comment s’articulera-t-elle avec l’action diaconale ? Nous avons sans doute lu dans Luc 17.11-19 qu’un seul des dix lépreux guéris par Jésus sur la route de Jérusalem est venu le remercier. Nous savons d’ailleurs que la « foi » de ceux qui sollicitent une aide matérielle est parfois intéressée et superficielle, et nous éviterons peut-être de faire de l’écoute de notre message la condition de notre aide. Cependant, le plus souvent, nous ne manquerons pas de donner l’occasion, à ceux qui le désirent, d’entendre la Bonne Nouvelle de Jésus.

Sans toujours vouloir nous l’avouer, la reconnaissance de l’Église par les autorités ou par la population locale est un objectif possible de l’action diaconale. Jésus ne dit-il pas, justement, que les autres verront le bien que nous faisons et qu’ils chanteront la gloire de notre Père qui est dans les cieux (Matthieu 5.16) ? Nous aurons vite fait, malheureusement (c’est très humain !), d’instrumentaliser l’action diaconale, et nous aurons besoin de revenir constamment aux fondements évangéliques de la grâce de Dieu, de la gratuité, du don de soi et du désintéressement. L’action diaconale, bien menée, est une excellente manière de manifester l’amour de Dieu envers les humains, mais les bénéficiaires ont besoin de vérifier qu’elle est menée pour eux tout d’abord, et que leur intérêt est vraiment premier. 

Cette étude identifiera ensuite les moyens à réunir afin de mener cette action. Quels sont les moyens humains à notre disposition ? Que nous faudrait-il, initialement et à moyen terme, en équipiers, en accompagnateurs spirituels et intercesseurs, et en personnes ressources (cadres, travailleurs sociaux et psychologues, pour servir de formateurs, de conseillers et de superviseurs) ? Quels seront les besoins en moyens matériels ? Quelles seront nos sources de finances ? Nous appuierons-nous sur les cotisations des membres et la libéralité des amis ? Ou aurons-nous besoin de l’argent gagné dans des brocantes, le soutien du mécénat, ou des subventions des pouvoirs publics ? Quels sont les locaux disponibles ? Pourrions-nous disposer des locaux de l’Église ou faudrait-il des locaux particuliers ? Quels sont les moyens organisationnels nécessaires ? Il faudra sans doute créer une association loi de 1901, si elle n’existe pas encore. Comment la vie d’équipe s’organisera-t-elle ? Quel sera le mode de prise de décisions (sauf si l’action fonctionne avec un seul « chef » et quelques « Indiens » !) ?

B. Les dix étapes de la démarche

1. La constitution de la cellule de base

Si nous sommes tout seul à porter le fardeau, nous n’irons pas loin ! C’est seulement dans la mesure où nous sommes capables d’associer d’autres personnes à notre action qu’elle a des chances de prendre de l’ampleur. Comment allons-nous faire afin de les mobiliser pour réfléchir et prier avec nous, et un jour passer ensemble à l’action ?

2. L’étude préalable (voir le premier chapitre de cet article)

La cellule de base se mobilise dans un premier temps afin de recueillir les données qui permettront d’établir le bien-fondé de l’action.

3. La préparation d’un projet (1 page) et d’une charte provisoires

Il n’y a rien de plus efficace pour clarifier les idées que la mise au point d’un document qui présente le projet provisoire en une page, en reprenant les principaux éléments de l’étude préalable (public ciblé, objectifs, moyens, plan d’action). Ce document est nécessairement le fruit d’un consensus, car s’il ne reflète que les idées d’un individu, il ne sera pas porté par la cellule de base, et il restera lettre morte.

La charte provisoire présente les valeurs qui fondent l’action proposée, et les principes que les équipiers devront suivre. 

4. La consultation des responsables de l’Église

La cellule de base est motivée, mais saura-t-elle convaincre les responsables de l’Église (étape essentielle afin de mobiliser l’Église derrière l’action) ? Il faudra sans doute patienter un peu, afin que la question arrive à l’ordre du jour, et ensuite accepter une remise en question de certains aspects du projet, qui devront être retravaillés.

5. La présentation à l’Église

Une fois le soutien des responsables acquis, il faudra programmer la présentation du projet à l’Église. Cela se fera probablement au moment des annonces, avec l’appui, si possible, d’un bon PowerPoint et d’un document papier (destiné à servir de « pense-bête » à tout le monde et à informer les absents du jour). Cette présentation devra proposer une démarche simple (une réunion d’information plus détaillée, à une heure où les gens sont disponibles, par exemple) pour ceux qui sont motivés.

6. La constitution de l’équipe

Les équipiers potentiels pourront se manifester à la réunion d’information. Ils auront besoin d’une validation provisoire (même les candidats les moins bien équipés pourront peut-être trouver leur place dans un binôme, aux côtés d’une personne mieux adaptée) et ensuite d’une formation de base.

7. L’expérience pilote

Cette étape, à durée limitée, permet de vérifier la solidité et la pertinence du projet avant son lancement officiel, ainsi que la motivation et la compétence des équipiers, avant de les incorporer dans l’équipe de manière plus permanente. De leur côté, ils voudront aussi vérifier qu’ils sont bien à leur place dans l’action proposée.

8. Le lancement officiel

Il comporte plusieurs volets. Il impliquera probablement la mise en place d’une association loi de 1901 (pour la gestion des finances et les besoins liés aux assurances). Il sera marqué par une cérémonie de « consécration » de l’équipe au cours d’un culte, où les prières de l’Église seront sollicitées. Il s’accompagnera de communication envers les autorités locales, les éventuels partenaires et le public visé.

9. L’accompagnement de l’équipe

Le chemin de l’action diaconale est semé d’embûches, nous aurons besoin d’entretenir la vision et de bien prendre soin de l’équipe, car elle se fatiguera et se découragera facilement ! Dans l’action diaconale, un « CDD » (un engagement pour une période précise) est plus facile à consentir qu’un « CDI » (un engagement à long terme). Une bonne communication entre les membres favorisera la qualité des relations dans l’équipe. La formation continue et la supervision permettront aux équipiers de faire face aux besoins de manière de plus en plus efficace. Le soutien spirituel et psychologique les aidera à garder leur motivation et à renouveler leur engagement.

10. L’évaluation périodique

Des bilans réguliers seront utiles afin de corriger les défaillances du dispositif et de faire évoluer l’offre de services. La définition d’objectifs chiffrables et réalisables, à court et à moyen termes, stimulera l’engagement, et lorsque ces objectifs seront atteints, ils donneront des occasions de fêter ensemble le succès.

C. Les qualités humaines et les compétences requises 

L’engagement dans un projet d’action diaconale exige d’abord un minimum de savoir-être... et premièrement d’humilité. L’équipier n’arrive pas avec des réponses à tout, il s’engage dans un processus d’apprentissage permanent, en acceptant une remise en question constante. Il comprend aussi que tout seul il ne pourra être efficace, et qu’il aura besoin de s’intégrer dans une équipe, exerçant des dons complémentaires. Au cœur de son engagement, il y a un esprit de générosité : il a la volonté de se mettre au service des autres, de manière désintéressée, sans les juger et sans exiger d’eux un retour. Il sait qu’il est tenu à une très grande discrétion à propos de son action, car les personnes en difficulté portent souvent en elles de grandes souffrances et se caractérisent par une très grande sensibilité.

L’équipier a besoin aussi d’un minimum de savoir-faire. Il doit être capable de lire et déchiffrer des documents officiels, et de suivre des procédures un peu techniques. Il est appelé à laisser de côté ses propres préoccupations afin d’accueillir l’autre, de le mettre à l’aise et de lui proposer une écoute attentive. Et au lieu de créer une relation de dépendance, il est conscient de l’importance de conduire l’autre vers l’autonomie. Comme dans le proverbe chinois, il ne se contente pas de donner du poisson, mais il comprend l’intérêt d’apprendre à l’autre à pêcher. 

Conclusion

Cette démarche est probablement plus compliquée que les chemins empruntés par ceux qui nous ont précédés, mais elle n’est pas destinée à paralyser l’action diaconale ! Au contraire, elle est un simple outil qui voudrait permettre d’éviter certains pièges et lui donner des fondements plus solides. Au moment où le département social du CNEF songe à adopter un projet « Une Église, une diaconie », elle propose aux Églises des repères qui pourraient servir à de nouvelles expériences. Et ces nouvelles expériences conduiront, sans doute, la démarche à évoluer, grâce à votre apport…

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